
Kambol (Phnom Penh, Cambodge). Devant la justice, Duch a-t-il changé ? Le prévenu pose lui-même la question ©John Vink/ Magnum (photo d'archives 01-04-2009) En une matinée d'audience, jeudi 25 juin, co-procureurs et co-avocats des parties civiles ont interrogé tour à tour Duch sur le fonctionnement du camp de rééducation de Prey Sar, également appelé S-24. Une efficacité à mettre au compte d'une décision des juges de limiter le temps de parole imparti à chaque partie et d'un président en contrôle des débats. L'examen de S-24 s'achève cependant avec le sentiment que Duch est loin d'avoir tout révélé sur le sujet.
Ecraser les enfants pour qu'ils ne puissent pas se venger Quelle est la différence entre S-24 et les autres coopératives du Kampuchea démocratique ?, demande à Duch le co-procureur cambodgien. "[Ils] étaient similaires à plusieurs égards mais leur différence résidait dans le fait que S-24 avait pour but de rassembler des gens qui avaient commis des infractions tandis que les autres coopératives étaient organisées sur la base de l'origine de classe. Et à S-24, la plupart des éléments étaient des combattants du PCK [Parti communiste du Kampuchea]" "Pourquoi tuait-on les enfants ?" L'accusé avance deux raisons : "Le PCK avait peur que les enfants se vengent", et il ne voulait pas les nourrir, cela aurait été trop coûteux de les garder. Un interrogatoire de l'accusation plutôt à décharge A son collègue international de poser des questions. "Vous ne décidiez donc pas s'ils [les détenus de S-24] allaient vivre ou mourir ?" "En principe, répond Duch, j'étais responsable pour les décisions bien que je ne les prenais pas personnellement. Cette décision était en effet prise par d'autres personnes qui étaient responsables devant moi et devant le parti." "Vous avez délégué votre pouvoir à Hor [son adjoint à S-21] et à Houy [son adjoint en charge de S-24] et vous n'avez découvert que plus tard que des détenus [de Prey Sar] étaient envoyés à S-21, n'est-ce pas ?" "Oui, c'est cela. C'est une bonne interprétation." Quant à l'envoi direct de personnes de S-24 au site d'exécution de Choeung Ek, il s'organisait sur la base de décisions prises par Hor et "vous ne l'avez su qu'après, c'est exact ?", continue William Smith. "Fondamentalement, c'est correct, acquiesce Duch. Je faisais vraiment confiance à Hor et à Houy, qui n'ont jamais autorisé qui que ce soit à s'évader." "Si vous vouliez empêcher Hor et Houy de faire quelque chose, vous le pouviez ?" "Mon autorité était totale, je pouvais faire arrêter quoi que ce soit." "Il vous était parfaitement impossible de vous occuper de tout ?", enchaîne le co-procureur, qui semble interroger à décharge l'accusé. "Oui, c'est correct", confirme Duch, qui reconnaît avoir délégué à ses deux adjoints de grands pouvoirs, trop occupé qu'il était, notamment par le travail d'annotation des confessions des prisonniers de S-21. "Il y avait un ordre permanent à Hor et à Houy pour la mise en œuvre de cette politique à Prey Sar, n'est-ce pas ?" Duch dit ne pas comprendre le sens de la question du co-procureur. "Je viens de regarder dans le prétoire et vous n'êtes apparemment pas le seul à ne pas avoir compris." William Smith se reprend donc : l'ordre n'avait besoin d'être donné qu'une fois pour qu'ils comprennent qu'ils disposent de ce pouvoir ? L'accusé répond par l'affirmatif, expliquant qu'il n'avait pas besoin de se répéter. Pour conclure, William Smith déclare de manière inattendue à l'accusé : "Nous apprécions votre honnêteté et votre clarté". "Je suis toujours un policier" La parole est aux co-avocats des parties civiles. Répondant à leurs questions, Duch rappelle que, "à l'époque, on ne pensait pas que le PCK allait être battu. J'ai donc fait ce qu'on me demandait de faire". Alors qu'il revient sur sa fuite de Phnom Penh, le 7 janvier 1979, il déclare : "En tant qu'êtres humains, on n'était pas assez cruels pour ne pas reconnaître les crimes mais, à l'époque, nous nous disions que c'était le travail de la police et qu'il devait être fait. Mais je suis toujours un policier et je suis responsable devant l'Histoire. Tout ce dont je me souviens, je le dirai et je ne rejetterai pas la faute sur le gouvernement comme je l'ai fait par le passé." Duch épargné pour sa loyauté envers ses supérieurs Me Werner prend la suite de sa collègue cambodgienne. Chaque groupe de parties civiles dispose de 15 minutes. "A ma montre suisse, il me reste 5 minutes et demie !" Il rappelle qu'au cours de l'instruction, Duch a dit avoir voulu protéger son beau-frère quand ce dernier a été arrêté. Finalement, Nuon Chea l'a envoyé à S-21. La règle, énonce l'avocat, voulait que lorsqu'une personne était expédiée à S-21, sa famille y passait. D'où sa question : "Comment expliquez-vous qu'il ne vous soit rien arrivé quand votre beau-frère a été envoyé à S-21 ?" Duch a réponse à tout : "Aux yeux du PCK, j'étais la principale personne dans ma famille. Si j'avais été arrêté, aucun de mes proches n'aurait été épargné. Mais mon beau-frère était un membre ordinaire de la famille." Le co-avocat du groupe 1 des parties civiles synthétise l'hypothèse de l'accusé : "Quelles que soient les purges, les déportations, quelle que soit votre implication, [...], rien ne vous arrivait jamais. Vous étiez intouchable car protégé par Son Sen et Nuon Chea car ils aimaient votre zèle et les listes d'ennemis que vous leur procuriez". Duch ne conteste pas. "J'ai survécu à cause de cela. La chose importante, avec le recul, est que j'étais loyal et absolument honnête envers eux et qu'ils pouvaient s'en rendre compte de leurs propres yeux. J'étais observé et suivi aussi, car ils avaient une part de méfiance envers moi." "Ce qui a été fait était mal" Que les personnes envoyées à Prey Sar puissent représenter un danger pour le régime, Duch dit n'y avoir cru que "dans une certaine mesure, disons à 10%". Il ne nie pas "les peines et les souffrances" infligées à ces détenus. Plus tard, il affirme avoir "personnellement fait porter la faute sur une personne". "Au début du procès, j'ai dit que Pol Pot a fait appliquer la ligne politique" car il avait des centaines de milliers de Cambodgiens derrière lui. "C'est le parti et ses membres qui sont responsables. Il faut reconnaître que ce qui a été fait était mal. Et pour ce qui concerne plus particulièrement S-21, je suis celui qui a commis les crimes et qui en porte la responsabilité. Quant aux supérieurs, ils ont décidé d'une ligne qui était mauvaise mais j'étais moi-même responsable devant le parti et je suis aujourd'hui responsable de ce qui a été fait devant les Chambres extraordinaires." De Kang Guek Eav à Duch Quand son co-avocat cambodgien l'interroge sur la liberté limitée de déplacement sous le Kampuchea démocratique, l'accusé assure qu'il n'était possible de se déplacer que "sur ordre", "dans le cadre d'une mission", que "tout le monde devait suivre cette réglementation". "Par quelle méthode pouvait-on se rééduquer pour être une nouvelle personne ?", lui demande Kar Savuth. "J'avais l'intention de passer d'une personne ordinaire à une personne communiste", déclare Duch. En 1964, au cours de sa rééducation, par le biais du PCK, il est "devenu un nouveau Duch [son surnom révolutionnaire], différent de Kang Guek Eav, le professeur de mathématiques à Skoun". Puis, il explique que, progressivement, ses émotions et sa prise de conscience des crimes ont commencé à évoluer. "Dès 1973, j'ai été choqué et bouleversé par les pertes de vies humaines ; je voulais partir. Je ne veux pas faire semblant que j'ai souffert. Je suis disposé à dire que je suis responsable pour la perte de ces âmes et je prie pour elles. Et quand nous nous sommes rencontrés au tribunal militaire [avec Me Kar Savuth], je pouvais faire porter la faute au gouvernement parce que j'étais un policier. Mais maintenant, ici, devant les CETC, nous sommes passés par les questions des co-juges d'instruction et maintenant par celles de la Chambre de première instance. Me voyez-vous comme une nouvelle personne ? Je m'incline devant le peuple cambodgien." A la reprise des audiences lundi 29 juin, les survivants de S-21 vont enfin commencer à déposer, après neuf semaines de procès. Un moment très attendu.
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 Duch à son procès : "Pol Pot a été le père du meurtre du Cambodge" (26-05-2009)
- Radiographie, assez embrouillée, du camp de rééducation de Prey Sar, rattaché à S-21 (24-06-2009) - Le président reprend son rôle, l'accusation perd le sien, les parties civiles ont à définir le leur (22-06-2009) - Duch, critique envers le "polpotisme", avoue avoir péché par lâcheté (30-04-2009)
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Par Achey
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