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Duch : "Je réalise aujourd'hui que ces crimes sont passibles de sanctions"
Par Stéphanie Gée   
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08-06-2009

CETC ©John  Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 8 juin 2009. Le bâtiment du tribunal au 24e jour de procès de Duch aux CETC
©John  Vink/ Magnum

Le procès de Duch est entré dans sa septième semaine, dont le dernier jour d'audience, jeudi, ne sera pas ouvert au public, a-t-il été annoncé lundi 8 juin, une réunion de mise en état à huis clos devant permettre d'établir le prochain calendrier des audiences, débat technique auquel les parties civiles seront autorisées à participer, la Chambre ayant accédé à la requête de Me Studzinsky. Les débats du jour auront été parfois décousus et souvent répétitifs par rapport à ce qui s'est déjà dit depuis le début du procès. Ce que ne manquera pas de faire observer l'accusé, qui fera alors appel à son droit à garder le silence. Duch a par ailleurs fait de nouveau la preuve de sa mémoire d'almanach quand il s'agit de dates et de chiffres. (Introduction de cet article corrigée mardi 9 juin, correction indiquée en italique)


Des arrestations justifiées au-dessus de Duch
Interrogé par le co-procureur cambodgien sur le sort réservé aux détenus de S-21, Duch rappelle la devise de Pol Pot : ceux et celles qui vous sont envoyés, vous devez les garder. Il reconnaît cependant avoir reçu l'ordre de ses supérieurs de libérer trois personnes, toutes membres du Front uni pour la libération des races opprimées (Fulro). Dans la plupart des cas, ajoute l'ancien directeur de S-21, il était reproché aux personnes arrêtées de s'être rendu coupables "d'inconduite morale". Ainsi en fut-il pour le ministre khmer rouge du Commerce, Koy Thuon, conduit à S-21 début 1977, accusé d'adultère... Duch conclut que peu importait la catégorie du crime supposément commis, pourvu que leurs auteurs avouent. Si des personnes étaient arrêtées et envoyées à S-21, c'est qu'elles devaient être considérées comme des ennemis.

Les justifications de ces arrestations étaient élaborées dans la sphère dirigeante, explique Duch, qui rapporte ainsi une conversation avec son "chef" du moment : "Je lui ai dit que dans la zone Nord, ils affamaient la population, mais mon chef m'a rétorqué que ce sont les ennemis qui affamaient la population". Et l'accusé de répéter à l'envi : "Nous ne pouvions pas rejeter les ordres donnés" et "Je reconnais ma responsabilité dans ces crimes", notamment le meurtre de bébés et d'enfants dans son centre de sécurité. Toutefois, il souligne avoir demandé à ses supérieurs à ce que ne soient pas écrasés les artistes détenus à S-21. Il sauvera ainsi six vies, affirme-t-il. Sans même regarder ses notes, Duch cite de mémoire les documents référents aux questions débattues, allant jusqu'à énumérer par cœur leur cote.

"Affûter les sabres"
Sur l'écran de télévision, un cliché noir et blanc d'un jeune Duch souriant, posant devant un micro à l'école de formation politique, ouverte près de son domicile. "Oui, à S-21, c'est moi qui avais autorité sur le microphone !", ne conteste pas l'accusé, qui avait la complète mainmise sur la formation - calquée sur la ligne du parti et les principes de la lutte des classes et de "attaque rapide, réussite rapide" -, de son personnel, et plus particulièrement de ses interrogateurs qui avaient pour consigne de considérer comme ennemis tous ceux et celles qu'ils interrogeaient afin de pouvoir leur extorquer des aveux. Il s'agissait, dans le jargon khmer rouge, "d'affûter les sabres", précise-t-il. "Si on s'était éloigné de la ligne du parti, nous aurions eu des problèmes... [...] Mon travail consistait à vérifier la bonne application de la ligne du parti."

Duch en désaccord avec Craig Etcheson
Plus tard, c'est Me Werner, le co-avocat du groupe 1 des parties civiles, qui questionne Duch, en le confrontant à des déclarations ou des extraits du rapport de l'expert Craig Etcheson, entendu lors des dernières audiences. L'accusé explique ainsi que le processus d'extraire des noms des personnes incriminées dans les confessions, pour en faciliter la lecture par ses supérieurs, avait été mis en place avant qu'il ne prenne les rênes de S-21. Et il insiste : de telles listes de noms étaient préparées seulement sur la base des aveux des prisonniers, "je n'ai jamais monté de toutes pièces ces documents pour que d'autres noms y soient inclus !" Et il répète que les aveux étaient transmis à son supérieur, Son Sen, qui à son tour les annotait à l'intention de Pol Pot ou de Nuon Chea afin qu'ils prennent une décision. Alors le document repartait vers Son Sen avant d'être envoyé aux secrétaires de zones.  

 

Duch ©John  Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 8 juin 2009. Duch, sur un écran dans la salle de presse au 24e jour du procès de Duch aux CETC
©John  Vink/ Magnum


Quand Me Werner l'interroge sur la spécificité, mise en avant par Craig Etcheson, des confessions ou des pratiques de torture à S-21, en comparaison avec les autres centres de sécurité, Duch élude : il n'avait aucune communication avec les autres centres et ne savait pas ce qui s'y faisait, peu ou pas de documents ont survécu des autres centres pour pouvoir effectuer un parallèle avec S-21... "C'est quelque chose qui devrait faire l'objet d'un débat, je pense. Mais je ne veux pas là me dérober à ma responsabilité dans l'extermination de 14 000 personnes !" Il est néanmoins prêt à confirmer avoir lu quelque 200 000 pages de confessions du temps où il dirigeait S-21, une estimation calculée sur la base du nombre d'heures qu'il a travaillées dans ce centre "où le travail ne cessait jamais".

Duch ne dit pas comprendre la conclusion à laquelle parvient l'Américain, à savoir que l'analyse des aveux extorqués aux détenus de S-21 et le travail de Duch ont alimenté la paranoïa du régime et soutenu la politique des purges, et ajoute s'en remettre à la Chambre de première instance qui aura à se prononcer à ce sujet. Il réfute par ailleurs l'assertion de l'expert attaché au bureau des co-procureurs selon laquelle il entretenait des rapports "directs, personnels et quotidiens" avec les grands du régime, ses supérieurs Son Sen et Nuon Chea, contrairement aux autres directeurs de centres de sécurité. "Mon supérieur était une personne méticuleuse qui travaillait dur et exigeait de ses subordonnés qu'ils travaillent dur. [...] Il n'existait pas de relations personnelles ou d'ordre privé entre nous mais un suivi et une mise en œuvre de mes devoirs !"

Du traitement des prisonniers
Interrogé en fin de journée par Me  Studzinsky, co-avocat du groupe 2 des parties civiles, qui revient sur le processus de déshumanisation des détenus, Duch admet que les interrogateurs s'adressaient avec mépris aux prisonniers, parfois obligés de se prosterner devant des images de chien en vue de les avilir. "A l'époque, je pensais qu'il était bon d'enseigner une telle méthode pour éviter le passage à tabac du détenu. Avec le recul, je reconnais que c'était un acte criminel et j'accepte ma responsabilité. [...] Je réalise aujourd'hui que ces crimes sont passibles de sanctions..."
 


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Alain Werner ©John Vink/ Magnum

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2 Commentaire
Par Yvan 2009-06-09 22:59:14
Merci pour votre travail, tant journalistique que photographique. Cet ensemble fera date dans l'histoire judiciaire du monde. Quelle audace dans le traitement de l'information, dans la mise en perspective. Au moins vous ne vous arrêtez pas à un simple travail de greffier ! C'est passionnant, pas ennuyeux un seul instant et cela se lit sans peine. C'est simple, j'ai l'impression d'être dans la salle d'audience au milieu de Duch, des juges et des avocats.
Quant à votre photographe, quel talent ! Il arrive à nous faire revivre en image toute l'intensité des débats. Même si les règles du tribunal l'empêchent d'exercer son métier dans des conditions adéquates, ses images vont directememnt dans le mille, sans détour. Comme Hervé Pascal Danel a chanté avec brio les "Neiges du Kilimandjaro", il a su magnifier la pluie sur Kambol. Je me souviens encore du coffre de cette voiture, un pari audacieux mais qui a payé. Encore aujourd'hui, cet inattendu cliché d'une débroussailleuse, accompagnée de beaux mollets. Un cadrage audacieux qui sera, nul doute, étudié dans des écoles de photo à travers le monde. Et je ne parle pas de ces séries d'écrans de télévisions, d'appareils photos, de caméras et ces forêts de micro, tels des appendices numériques au service de l'information que vous avez glorifiés et immortalisés pour l'éternité. D'un autre nous aurions pu dire qu'à force, nous avons atteint l'écoeurement, le ras le bol. Or ici, ce n'est point le cas, au contraire, nous en redemandons. Idem pour ces premiers plans flous, votre marque de fabrique. D'autres photographes les utilisent avec parcimonie, les petits, les sans imagination. Rien à voir avec votre témérité, votre savoir-faire qui une fois de plus font la différence.
Je n'ose imaginer quel sera votre prochaine livraison, mais j'en salive d'avance.
Yvan
Par John Vink 2009-06-11 10:53:16
Cher Yvan,

Je vous remercie pour vos commentaires. J'aimerais en effet pouvoir dire comme un vainqueur du Tour de France: "J'essaierai de faire mieux la prochaine fois", mais ce ne sera pas avant le debut du mois d'août... Je ne pourrai suivre le tribunal jusque là. Nous utiliserons donc des images réalisées auparavant et celles de Vandy Rattana, qui prendra une relève dont vous me direz des nouvelles...

Stephanie, elle, sera fidèle au poste...
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