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Duch "se défend très bien tout seul" et se joue des avocats des parties civiles
Par Stéphanie Gée   
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29-04-2009

Reconstitution S-21 - Duch ©John Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 29 avril 2009. Première image, diffusée sur les écrans des CETC, de la reconstitution organisée le 27 février 2008 avec Duch dans le "centre de sécurité" khmer rouge qu'il dirigeait, S-21
©John Vink/ Magnum

Duch a continué, mercredi 29 avril, à impressionner par ses qualités d'endurance, de concentration et par son habileté de stratège. L'accusé ne se laisse pas facilement attraper. Tantôt il modifie une réponse déjà donnée - interrogé par le co-procureur international, il admet finalement qu'une majorité des adolescents recrutés à S-21 étaient employés comme gardes, les autres ayant été affectés à la recherche de nourriture pour les lapins, soit l'inverse de ce qu'il a déclaré lundi 27 avril -, tantôt il s'impose comme maître de l'esquive éprouvé. Il malmène par ailleurs, avec un plaisir non dissimulé, les avocats des parties civiles, régulièrement renvoyés dans les cordes.


La confiance du Parti communiste du Kampuchea (PCK)
Au cours des réponses que Duch a été amené à faire, il a de nouveau mis en avant le fait qu'il avait la pleine confiance de ses supérieurs. Répétant ce qu'il avait déjà dit devant la Chambre de première instance en début de semaine : "Ils [les dirigeants du PCK] me considéraient comme leur berger, comme leur chien fidèle". Preuve en est, lorsqu'il n'était qu'adjoint de S-21, son supérieur a toujours demandé à rencontrer le directeur, Nath, en sa présence. Mais une fois placé à la tête du centre, en mars 1976, Duch était, lui, convoqué seul par ses supérieurs. "Voilà pourquoi on m'a demandé de diriger S-21 : pour que je sois leurs yeux et leurs oreilles."  

Duch a marqué son empreinte à S-21
"Quand je suis devenu le directeur de S-21, les choses ont changé, la manière de rendre compte de nos activités a changé", déclare Duch en audience. Il avait ainsi signalé, lors d'une précédente audience, que les rapports qu'il établissait en tant que directeur de S-21 à ses supérieurs au sujet des confessions des détenus recueillies étaient bien plus épais que ceux réalisés par son prédécesseur...

Me Werner, co-avocat du groupe 1 des parties civiles, lui rappelle que, de son propre aveu en audience, il avait déclaré être "le créateur des techniques d'interrogatoires et de torture à M-13". "Est-ce alors exact que, lorsque vous avez discuté avec Nath [directeur de S-21 avant que Duch, alors son adjoint, ne lui succède à ce poste], juste avant la création de S-21, Nath s'est largement appuyé sur vous pour la mise en place de ces techniques parce que, précisément, c'est vous qui les aviez créées à M-13 ?" L'accusé confirme ce rôle, se posant à nouveau comme formateur de son personnel en techniques d'interrogatoires. Quant à ceux issus de la classe paysanne, expliquera-t-il plus tard, il était important de les former aux techniques de torture sans quoi "on avait peur qu'ils tabassent à mort les prisonniers".  

Appelé par l'avocat suisse à lister ses tâches dans les premiers temps à S-21, Duch énonce : "La première était de préparer tous les documents, obtenus du régime de Lon Nol qui avaient été rédigés et de veiller à ce qu'ils soient classés comme il faut. Deuxièmement, je devais extraire les points pertinents pour qu'ils puissent être envoyés à mes supérieurs. Troisièmement, quand nous avons commencé à travailler ensemble, j'ai commencé à prodiguer des enseignements aux interrogateurs. Quatrièmement, je rendais compte des aveux à mes supérieurs. Voilà les principales tâches qui m'avaient été confiées lors de la création de S-21." Et, fidèle à sa rengaine, il ajoute : "Quand nous recevions un ordre du haut, nous devions le suivre".

Sur sa propre initiative, Duch a fait venir des adolescents à S-21, ainsi que d'anciens membres du personnel du centre de sécurité M-13 qu'il dirigeait auparavant, il y a fait construire des cellules individuelles, ou encore a choisi le lycée Pohnea Yat où s'établit définitivement S-21 et l'endroit de Choeung Ek pour en faire, entre 1976 et 1977, le lieu où devaient être enterrés les détenus de S-21. L'avocat suisse tente alors de mettre l'accusé en contradiction avec ses déclarations : "Si vous n'aimiez pas ce que vous faisiez à S-21 et que vous vouliez faire autre chose, pourquoi alors avoir pris autant d'initiatives [quand vous étiez à la tête de ce centre] ?" Duch feint l'incompréhension tout en reformulant parfaitement la question qui lui est posée puis, il appelle Me Werner à "étayer les éléments de preuve". Finalement Duch choisit de répondre à côté : "Il est vrai que je n'aimais pas accomplir ces tâches. Mais quant à la question de savoir si je pouvais faire objection à ces tâches et instructions, je ne le pouvais pas ! Si nous contestions des instructions, c'était une manière non pas d'être déloyal au parti mais cela aurait été perçu comme une attaque directe contre le Parti communiste du Kampuchea. Si on nous demandait de faire telle ou telle mission, on devait obtempérer. On n'était pas suffisamment courageux pour s'y opposer !"

S-21, un centre pas comme les autres ?
Me Werner poursuit : "Est-ce que vous acceptez le fait que S-21 n'était pas au même niveau que les autres centres de sécurité parce que S-21 recevait des cadres du comité central que le comité permanent avait décidé d'arrêter ? Est-ce que c'est exact ?" L'accusé : "J'aimerais réitérer ce que j'ai dit. S-21 ne communiquait jamais avec les niveaux horizontaux, avec les autres bureaux de sécurité. Jamais ! S'agissant des personnes reçues à S-21, c'était des personnes que le comité permanent envoyait à S-21 par mon intermédiaire". "Ce qui rendait S-21 unique par rapport aux autres centres de province ?" L'accusé : "Nous parlons du caractère unique... Dans quel sens ? [...] Si on analyse les décisions du comité permanent, on peut constater que S-21 n'est pas un bureau de police unique car les personnes qui ont le droit de donner des ordres à l'ensemble des bureaux de sécurité du pays étaient les personnes qui faisaient partie de quatre groupes : les secrétaires de zones, au nombre de sept, le président du comité du bureau 870, le comité permanent et l'état-major, à savoir Son Sen. Pour conclure, [...] quand toute personne faisant partie de l'un de ces groupes émettait un ordre, tout bureau de sécurité au Cambodge devait obéir et mettre en œuvre cet ordre. S'il était décidé qu'une personne devait mourir, c'est cet ordre qui devait être respecté [...]. C'est pourquoi [ces personnes] doivent être désignées sous le terme de 'principaux responsables des crimes en vertu du droit cambodgien'".

Des libérations de prisonniers ont été décidées dans les centres de sécurité du Kampuchea démocratique, mais jamais à S-21. "La règle qui s'appliquait à S-21 depuis sa création, explique Duch, était que chaque fois qu'un prisonnier y arrivait, il devait être interrogé et écrasé." "Quiconque envoyé à S-21 devait être déjà considéré comme mort. Personne n'a été libéré de S-21 sinon on nous aurait coupé la tête !", répétera-t-il un peu plus tard, mentionnant malgré tout une exception. Cette décision d'écrasement total émanait de qui ? "Il est difficile de savoir qui nous a donné cette règle dans la mesure où elle était déjà instaurée quand le bureau M-13 a été mis en place. C'était donc la politique du parti vis-à-vis des ennemis", répond Duch.

Duch, un brin irrévérencieux envers les avocats des parties civiles
Quand Me Studzinsky, co-avocate du groupe 2 des parties civiles, se met à interroger l'accusé, l'échange prend des airs de vain combat. "M. Duch, répondez à ma question !", s'impatiente l'Allemande. "Je vous demande de faire preuve de patience", lui rétorque Duch, qui choisit de lui répondre, ou non, en s'adressant au président de la Chambre. Duch ne lui passe rien : "Non, je ne m'en souviens pas", "Veuillez ne pas m'interrompre !", "Puisque vous posez une question qui a déjà été posée, j'ai le droit de ne pas vous répondre !". Désemparée, Me Studzinsky se tourne vers le président : "Je demande à M. le président de demander à l'accusé de me répondre". Le président ne tranche pas : "Accusé, c'est à vous de choisir de répondre ou non..." Duch : "Comme c'est une question récurrente, je choisis de garder le silence !" L'avocate, quelques minutes plus tard, remonte au créneau : "Là encore, ce n'est pas une réponse à ma question !"

Proces Duch - CETC ©John Vink/ Magnum
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 29 avril 2009. Salle de presse au quatorzième jour du procès de Duch aux CETC
©John Vink/ Magnum


Me Studzinsky demande alors à Duch s'il lui est arrivé de participer à des interrogatoires afin de surveiller si son personnel travaillait conformément à ses instructions. "Non, je n'y ai pas participé. Je les enjoignais d'interroger et je restais à mon bureau pour étudier les confessions." L'avocate répète : "Vous n'avez jamais contrôlé personnellement la manière dont ces personnes faisaient leur travail ?" "Je vous ai déjà dit que, dans l'organigramme, il y avait ce groupe de mastication dont le chef d'équipe était tenu pour responsable des interrogatoires." "Comment les interrogateurs étaient-ils contrôlés ?", insiste-t-elle. Duch fronce les sourcils avant de la railler ouvertement, avec un aplomb redoutable : "Je pense que Mlle Studzinsky n'a pas travaillé dans le domaine militaire ou occupé des postes à responsabilité ! En tant que directeur de S-21, je ne pouvais pas participer à tout ce qui se faisait, ce n'était pas possible !"

Le co-procureur international intervient pour noter que les techniques d'interrogatoires, et plus généralement le fonctionnement de S-21, seront à traiter ultérieurement, le sujet des débats étant pour l'heure la création de S-21 et de la prison de Takmau. A sa suite, le président ajoute, las, rappeler tous les jours aux parties ce point, à savoir suivre le calendrier des débats, et remarque que "des questions non pertinentes sont posées".

Vient ensuite le tour de Me Canonne, co-avocat du groupe 3 des parties civiles. Duch conserve un ton sarcastique et semble une fois de plus diriger les débats. A une information que le Français lui demande de confirmer, il répond : "Oui, ce que vous venez de dire est correct mais assez sommaire !", puis il se tait, les yeux brillants d'insolence. L'avocat lui demande qui allait chercher les prisonniers que l'on amenait à S-21 et, alors que Duch se lance dans une réponse, le président le coupe dans son élan : "L'accusé n'est pas obligé de répondre à cette question car elle porte sur le fonctionnement de S-21... Cette question pourra être posée par la suite quand on parlera de ce sujet..." Me Canonne lâche un "dommage qu'on bloque cette spontanéité [de Duch]"... Une réaction qui n'est pas du goût du président, qui lui intime de ne pas commenter cette décision de la Chambre.  

Duch, dès lors, se faufile dans cette brèche ouverte. "Si je répond à cette question, nous allons du coup traiter du fonctionnement de S-21 donc je ne vais pas y répondre maintenant !" Me Canonne en prend note et se fait fort de préciser à chacune de ses questions "en ce qui concerne la préparation, la mise en place de S-21". Duch semble jubiler. "Ah, si on utilise le mot 'préparation', continuons à utiliser ce mot !", répond-il du tac au tac.

Au retour de la pause, Duch finit par se faire rappeler à l'ordre par le président de la Chambre qui lui demande de garder "un comportement approprié" et lui rappelle que les rires, par lesquels il a accueilli plusieurs questions d'avocats, ne sont pas acceptables en audience.

Me Canonne reprend ses questions. Il interroge Duch sur l'Angkar, le seul nom de l'autorité dirigeante que connaissaient les Cambodgiens sous Pol Pot, et derrière laquelle se cachait en fait le PCK, pour comprendre de quoi il s'agissait. Me Kar Savuth dégaine avant que son client ne réponde : "La Chambre de première instance peut-elle demander à l'avocat de poser des questions qui portent uniquement sur la création de S-21 et de la prison de Takmau...?" Le président accepte l'objection. Un collègue cambodgien de Me Canonne, Me Mengkhy, prend la suite. Avec guère plus de succès. A ses questions, Duch répond presque invariablement qu'il y répondra "ultérieurement" ou qu'il y a déjà répondu en audience.

Comme le disait en sortant, sur le ton de la boutade, un avocat des parties civiles : "Duch n'a pas besoin de son avocat français [Me Roux, absent], il se défend très bien tout seul !"

 


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