
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 17 février 2009. Phork Khan et maître Jacquin, lors de l'ouverture du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum (archives) C'est par un rebondissement dans le dossier du témoin Norng Chanphal, qui avait 8 ans quand il a été emmené avec sa mère à S-21, que s'est ouverte l'audience de mercredi 8 juillet. Phork Khan, autre partie civile, a ensuite fini de déposer, après que d'autres contradictions eurent été mises en avant dans son témoignage. Il a alors cédé sa place à une rescapée du centre de rééducation de Prey Sar (S-24), dont l'interrogatoire, pas assez cadré, a fait perdre de vue les faits ici jugés. La galerie du public de la salle d'audience, qui contient 500 sièges, continue de se remplir de visiteurs. Ils ont été 2 078 la semaine dernière à faire le déplacement pour assister au procès de Duch. [En raison d'un problème technique, la parution de cet article, relatant l'audience du mercredi 8 juillet, a été différée de quelques heures. Merci de votre compréhension. La rédaction]
La mère du témoin Chanphal est bien morte à S-21 Les co-procureurs n'attendent pas pour annoncer la "bonne nouvelle" : la biographie de la mère de Norng Chanphal, établie à S-21, a été fraîchement retrouvée par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam). Un document dont l'absence avait fait dire à l'accusé, lors de la déposition de ce survivant jeudi 2 juillet, que cette femme n'avait pas été incarcérée dans ce centre de détention, pas plus que son fils, par ricochet. Après affichage à l'écran de cette nouvelle pièce, la défense s'incline, l'accusé en reconnaît l'authenticité, et présente ses excuses, par le truchement des juges, à Norng Chanphal. "Ce document est nouveau, je n'en avais pas connaissance au moment de son audition, mais je l'accepte." Les parties ne soulevant aucune objection, le document est considéré comme versé au dossier et produit aux débats. Une déposition écrite à revoir L'audition de la partie civile Phork Khan, démarrée la veille, reprend avec les questions du bureau des co-procureurs. Le quinquagénaire dit ne pas être retourné sur les lieux qu'il croit être Choeung Ek, où il a miraculeusement réchappé d'une mort certaine. Avec l'aide de l'ONG locale de défense des droits de l'Homme, Adhoc, Phork Khan a déposé en 2008 une demande de constitution de partie civile au procès de Duch, dans laquelle figure son récit, consigné par l'organisation. En écho aux nombreuses contradictions qui ont, la veille, fait jour entre sa déposition écrite et sa déposition orale, les co-procureurs procèdent à une petite vérification : "Vous a t-on donné lecture de ce document ?" "Je l'ai lu brièvement [quand l'ONG me l'a fait transmettre], répond le témoin. Je n'ai pas tout lu très attentivement, on m'a dit qu'il était très urgent de renvoyer rapidement le document, donc j'y ai rapidement apposé mon empreinte digitale." Et visiblement, avant de comparaître devant la Chambre, il n'a pas été amené à pouvoir relire ni réactualiser ce témoignage. Duch, pas clairement aperçu Me Mengkhy, l'un des avocats de Phork Khan, invite son client à revenir sur ses différentes identités. "Quand j'ai rejoint les forces révolutionnaires [en 1971], j'ai pris le nom de Phork Sakoeun puis, après la libération [en 1975], j'ai modifié mon nom en Phork Saroeun." "Phork Khan", ajoute-t-il, est son véritable nom, celui inscrit sur sa carte d'identité. Peu après, la partie civile reconnaît ne pas avoir su, à l'époque, que derrière "frère de l'Est" se cachait en fait le chef de la prison de S-21, Duch. Et quand ce "frère de l'Est" est venu assister à l'un de ses interrogatoires, il ne l'a "pas clairement vu" car, explique-t-il, il avait été couché, visage contre le sol et mains ligotées dans le dos, ce qui l'empêchait de se tourner pour regarder ce visiteur. Un nom, trois noms La défense n'entend rien laisser passer à Phork Khan, dont le témoignage semble difficile à fixer. Me Kar Savuth : "Hier, le président vous a demandé quel était votre nom - vous avez répondu Phork Khan - et si vous portiez d'autres noms, et vous avez répondu 'non'." Or aujourd'hui, poursuit le co-défenseur de Duch, "votre avocat vous repose la question et vous reconnaissez avoir eu trois noms. J'aimerais donc vous demander pourquoi avoir répondu au président que vous n'aviez pas porté d'autres noms ?" "Quand le président m'a posé la question, précise la partie civile, je ne savais pas qu'il voulait parler des noms que je portais avant 1975... Et je suis désolé de la méprise. Sans doute ai-je mal compris la question du président." L'avocat lui fait la leçon, lui laissant entendre que la question du président était pourtant claire... Avez-vous la preuve de votre détention ? "Avez-vous des preuves que vous pouvez montrer à la Chambre selon lesquelles vous et votre femme avaient effectivement été détenus à S-21 ? Certes, vous avez survécu, vous avez réussi à vous extirper de la fosse [commune] mais votre nom devrait figurer dans une liste de prisonniers [de S-21] destinés à être éliminés. Et, a priori, personne ne savait que vous alliez survivre ! [...] Vous avez dit vous-même être allé à S-21 et ne pas avoir retrouvé votre biographie ou votre photographie. Et les deux interrogatoires que vous mentionnez n'ont produit aucune confession. [...] Donc, avez-vous quelque preuve à l'appui de votre affirmation selon laquelle vous avez été détenu ?" Enfin, un de ses avocats vole à son secours. Me Mengkhy fait observer que Duch a déclaré devant la Chambre que les deux documents concernant Phork Saroeun et Phork Sakoeun, et joints au dossier de demande de constitution de partie civile, ont bel et bien été établis à S-21 (Duch l'a confirmé) et il ajoute que son client "n'est pas en mesure de fournir une preuve documentaire de sa détention ou de celle de sa femme". Le président balaie d'un revers de la main l'argument de Me Mengkhy : si l'accusé reconnaît l'origine de ces pièces - Tuol Sleng -, elles concernent la période fin 1975-début 1976 or "la partie civile et sa femme ont été arrêtées et envoyées dans leur prison en 1978". "Il y a par conséquent un problème de date", relève Nil Nonn. Une partie civile qui ne se laisse pas déstabiliser La parole à Me Canizarès, co-avocate internationale de Duch : "Nous avons pu constater, monsieur, qu'il existait de grandes contradictions entre les déclarations écrites, recueillies le 12 mars 2008 par l'organisation Adhoc, et votre déclaration orale. La déclaration écrite donne des détails extrêmement précis que vous contestez aujourd'hui. Vous nous avez dit hier que l'on ne devait tenir compte que de ce que vous déclariez et non pas des informations qui étaient contenues dans la déclaration écrite du 12 mars 2008. Comment pouvez-vous expliquer l'importance de ces contradictions ?" Réponse de la partie civile : "L'information figurant dans la plainte et la demande de constitution de partie civile est différente de ce que j'ai dit lors de la grande réunion [organisée par Adhoc fin 2007 dans sa province]. Il y a eu confusion, je le reconnais. [...] Je m'en suis rendu compte par la suite mais il était trop tard pour modifier ma déclaration." Phork Khan ne se laisse toujours pas désarçonner, bien qu'un peu seul dans cet arène. "Que faut-il croire ?" L'avocate entre dans le détail, revenant sur une incohérence de taille. "Hier, en début d'audience, le président vous a demandé de confirmer que vous n'aviez qu'un seul nom : Phork Khan. Vous avez répondu par l'affirmative à cette question. A l'instant, sur la question de mon confrère, vous nous avez indiqué en fait que vous n'aviez pas compris que le président faisait état peut-être du fait que vous auriez, avant ou après 1979, pu porter des noms différents. Je reviens sur une question qui vous a été posée par le juge Lavergne concernant votre nom. Il vous a demandé si le nom de Phork Sakoeun vous disait quelque chose, il faisait état d'un document qui mentionnait un tel nom. Vous avez répondu, je vous cite : 'je crois que ce document contient le même nom de famille que le mien mais un prénom différent. Mon avocat m'a montré plusieurs fois ce document, ce n'est pas mon nom.' Aujourd'hui, à la question qui vous est posée de savoir si vous portez le nom de Phork Sakoeun, vous avez répondu 'oui' alors qu'hier, en vous montrant des documents sur lesquels ce nom figurait, vous avez été tout à fait affirmatif pour dire que ce n'était pas votre nom. Là aussi, que faut-il croire ?" Phork Khan répète la chronologie des changements de son nom. "Hier, sans doute, je n'ai pas correctement compris la question qu'on me posait et voilà pourquoi j'ai répondu comme j'ai répondu." Et pour finir, Me Canizarès demande à Phork Khan si, avant de venir témoigner, il a assisté aux dépositions des autres survivants devant la cour, ce que son statut de partie civile l'autorise à faire. Et là, comme sur la défensive, il rétorque : "Je n'ai appris ceci d'aucune autre personne ! Aucune autre ONG, aucune autre personne ne m'a aidé à constituer mon histoire !" Et il admet avoir été présent tout au long de la semaine dernière pour écouter Vann Nath, Chum Mey, Bou Meng et Norng Chanphal. Sa déposition se termine et on se demande pourquoi ses avocats l'ont envoyé au casse-pipe. Une partie civile détenue en 1977, mais où ? Mme Khoeum Meth, ou Chim Meth, 51 ans, lui succède à la barre. Elle aussi a rallié les forces révolutionnaires khmères rouges avant leur prise du pouvoir. Dans son village natal, fin 1974, elle est mobilisée comme les autres jeunes filles de moins de 18 ans pour servir la révolution. Son unité de femmes sera ensuite affectée à des travaux rizicoles à Phnom Penh. Elle aussi s'est constituée partie civile au procès de Duch, en son nom propre et au nom de cinq cadres féminins de sa division. Arrêtée le 10 novembre 1977, elle a été détenue 15 jours durant dans une prison mais ne sait pas laquelle, annonce-t-elle d'emblée. Interrogée, on la soupçonne d'avoir participé à des formations de la CIA ou du KGB. Elle s'est sentie "trompée", elle qui avait toujours fait de son mieux sur le front, raconte-t-elle, avant de laisser échapper des larmes. Après cette incarcération et trois interrogatoires musclés, elle reste en vie et est emmenée ailleurs, où elle est assignée à des travaux forcés. Rappel à l'ordre du public Avant la pause-déjeuner, le président Nil Nonn pointe du doigt "certains comportements inacceptables de la part du public, à savoir que certaines personnes entrent et sortent de la galerie du public durant l'audience". Il appelle à ce que ce "désordre" cesse, que le public reprenne place avant l'heure de reprise de l'audience et fait la leçon aux villageois venus nombreux, un brin condescendant. Les mots qu'il choisit ne sont pas très heureux alors que ce tribunal peut se féliciter d'enregistrer des records d'affluence, en comparaison des autres procès pénaux internationaux organisés ailleurs dans le monde. Le procès reprend. Mme Khoeum Meth reprend le fil de son récit. En 1978, son unité 17 était affectée aux rizières. Le flou... L'épuisement permanent, - "pour survivre, il fallait travailler dur", la faim, la mauvaise santé, les humiliations, les insultes, l'absence de liberté, la suspicion constante, les disparitions de personnes, la peur. Mme Meth raconte, longuement, intarissable, se perdant dans les détails. Puis, à la fin du régime, début 1979, elle et ses camarades se refusent à aller à la rencontre des troupes vietnamiennes, dont elles redoutent la cruauté. Les Khmers rouges les emmènent dans leur fuite, de camp en camp jusqu'à ce que, affaiblie, Mme Meth décide de se cacher dans un village. Elle sera arrêtée par des soldats vietnamiens qui l'accusent tout d'abord d'être un soldat khmer rouge avant de la libérer et de lui donner un laissez-passer... La partie civile tente de restituer les images gardées de la prison où elle a été enfermée. "Je me souviens qu'il y avait d'autres bâtiments et un mur d'enceinte autour"; "J'ai entendu des pleurs d'enfants, des cris de cochons aussi et ça sentait très mauvais...". Autre détail que relève plus tard Nil Nonn en écoutant Khoeum Meth rapporter des discussions tenues avec ses co-détenues : "Vous et vos collègues dans la cellule, il ne vous était pas interdit de parler entre vous ? Vous avez pu échanger pas mal de propos semble-t-il ?". "Oui, confirme-t-elle. Nous pouvions nous parler mais pas de manière ouverte et à voix haute. Nous chuchotions tout bas." Plus tard, on montre à l'écran sa photo noir et blanc prise à Prey Sar - elle ressemble dessus encore à une enfant malgré ses 19 ans - et sa biographie, établie fin 1977 à son ancienne division, la 450. Un cliché qui suscite chez le président ce commentaire : "Vous nous avez dit que, dans l'unité 17, vous étiez très maigre et aviez un problème cutané mais, d'après la photo, vous ne semblez pas si maigre ! C'est une photo de vous 'maigre' ?"
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 8 juillet 2009. Portait de Khoeum Meth, pris lors de son incarcération à Prey Sar, projeté sur les écrans des CETC ©Stéphanie Gée
Deux heures plus tard, on a toujours du mal à faire le lien entre le récit de cette partie civile et les faits reprochés à l'accusé, et il n'est toujours pas clair où cette femme a été détenue et battue. Une incarcération au cours de laquelle, précisera-t-elle, "on m'a jeté dessus de la sauce de poisson et de l'eau savonneuse durant les interrogatoires". Le président, à la recherche d'informations, lui demande de citer des noms de lieux-dits proches de l'endroit où elle a ensuite été assignée à de lourdes tâches agricoles, au sein de "l'unité 17", s'il y avait des enfants aussi ?, - "oui" -, et des gardes armés ? - "non". "Je ne voulais pas me rappeler" "Après la libération [le 7 janvier 1979], vous êtes-vous rendu à la prison de Tuol Sleng ?", lui demande Nil Nonn. "Non, je n'y suis pas retournée. [...] Des gens m'ont dit d'y aller mais je n'ai pas voulu car, quand j'entends le mot 'prison', toute la douleur revient. Des gens m'ont dit que c'était intéressant mais je n'y suis pas allée sauf quand le DC-Cam a recherché des survivants." Ses parents ont en effet été invités à se rendre dans ce lieu de mémoire, une visite organisée par le DC-Cam, et ils ont découvert au mur la photo de leur fille, ce dont ils ont aussitôt informé l'ONG. "Ils [des représentants du DC-Cam] sont venus me voir et m'ont montré deux photos, sur lesquelles je me suis identifiée, mais je ne voulais rien faire de plus, je ne voulais pas me rappeler tout ce que j'avais vécu. [...] Mais en novembre 2007, je suis retournée pour la première fois à Tuol Sleng." Duch lève le mystère : une partie civile passée par Prey Sar Le juge Lavergne prend l'initiative de faire authentifier la photo et la biographie de la partie civile. Encore une fois, c'est vers l'accusé qu'on se tourne pour avoir confirmation. Duch cumule les casquettes : accusé, avocat et procureur... D'un coup d'œil expert, il établit que les deux documents émanent du camp de rééducation de Prey Sar, qui relevait de S-21. "On y voit la mention de l'unité précédente, qui était la division 450, et l'unité actuelle, à l'époque, l'unité 17", décrit Duch. Et il fait ce que personne n'a encore fait, il lit la date d'incarcération indiquée sur la biographie : "Meth y est arrivée le 12 octobre 1977". La date ne concorde pas avec celle qu'elle a donnée. Et, toujours professionnel, il déclare : "J'accepte entièrement ce document". Appelé à se prononcer plus avant au sujet de la détention de Mme Khoeum Meth, qui serait selon elle S-21, l'accusé observe qu'elle "a été détenue à un endroit qui relevait de la division 450", et précise détenir un document montrant que "chaque division avait, à l'époque, son propre centre de détention". Conclusion de Duch : "Je crois, pour ma part, que la camarade Meth a effectivement souffert et été détenue mais au centre de détention de la division 450. [...] Si elle avait été transférée à S-21, elle aurait été tuée et ne serait pas avec nous aujourd'hui." Enfin, les choses s'éclaircissent. La déposition de Khoeum Meth se poursuit demain.
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