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La déposition d'un enfant-survivant de S-21, Norng Chanphal, sombre dans la confusion
Par Stéphanie Gée   
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02-07-2009

Norng Chanphal ©Vandy Rattana

Ta Long, Kompong Speu (Cambodge), le 24 février 2009. Norng Chanphal, l'un des quatre enfants survivants de S-21
©Vandy Rattana

Norng Chanphal, venu déposer jeudi 2 juillet au procès de Duch, a eu les honneurs de la presse en début d'année, peu avant l'ouverture de l'audience initiale. Présenté comme l'un des "enfants de S-21", qui fut découvert en janvier 1979 dans le lugubre centre de sécurité phnompenhois par les troupes vietnamiennes, l'homme aujourd'hui âgé de 39 ans a tenté de se constituer partie civile. Sa candidature étant arrivée hors délai, il a été autorisé à venir déposer seulement comme témoin. Nerveux à la barre, le conducteur de bulldozer n'a gardé en mémoire que très peu de traces de son court séjour à S-21, dans ses derniers jours d'existence. Son audition prendra la journée (et non une demi-journée comme annoncé la veille), comme pour les détenus survivants venus à la barre avant lui.


Les co-procureurs et la vidéo à S-21 tournée par les Vietnamiens
Le co-procureur international, William Smith, intervient d'entrée de jeu pour demander que soit versé aux débats un témoignage de Norng Chanphal, recueilli le 13 février dernier par une ONG, le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), et que soient diffusées deux séquences vidéo tournées au début de l'année 1979 par les Vietnamiens et confiées fin 2008 par leur gouvernement au DC-Cam, vidéos dont la nature est contestée par la défense, afin que le témoin puisse l'authentifier. La Chambre de première instance décide une suspension d'audience de 45 minutes pour décider. "Ceci n'a rien à voir avec la personnalité du témoin, et j'espère qu'il le comprendra", s'excuse le président.

A leur retour, les juges annoncent qu'ils rejettent la première requête de l'accusation, au motif que le document a été versé trop tardivement, à savoir aujourd'hui même. Quant à leur seconde demande, en suspens depuis l'audience initiale des 17 et 18 février, la Chambre dit ne pas avoir encore tranché. Pour le bureau des co-procureurs, ces images seraient pertinentes en ce qu'elles corroborent les déclarations de plusieurs témoins, selon lesquels les enfants des cadres étaient également arrêtés et emmenés à S-21, et qu'elles présentent des détenus en mauvaise santé, ce qui illustre les conditions inhumaines de détention qui prévalaient dans le centre interrogatoire aux mains de Duch, récapitule la juge Cartwright. Et, ajoute William Smith, il s'agit de la meilleure vidéo contemporaine des faits ici jugés disponible.

Un témoin submergé par l'émotion
Norng Chanphal entre en scène. Dès les premières questions, il concède ne plus très bien se souvenir en raison de son jeune âge - 8 ans - au moment des faits. Et il le répétera tout au long de l'interrogatoire. Son père, un cadre khmer rouge affecté à une menuiserie relevant des Chemins de fer, disparaît, envoyé à Phnom Penh, leur dit-on alors. Quelques mois plus tard, sa mère, lui et un de ses frères cadets sont à leur tour emmenés. Ses cinq autres frères et sœurs sont épargnés. Le témoin raconte leur arrivée à S-21 : "On a forcé ma mère à descendre de la jeep, elle n'était pas en bonne santé. Ils lui ont crié dessus, ils l'ont menacée et moi j'étais aussi terrifié". Il poursuit son récit mais fond vite en pleurs. "M. Chanphal, pouvez-vous reprendre vos esprits, vous calmer ?, lui demande le président Nil Nonn. [...] Je vous invite à être fort et à maîtriser vos émotions." Me Werner, co-avocat du groupe 1 des parties civiles, dont il aurait été si sa demande de constitution de partie civile avait été acceptée, suggère de demander au témoin s'il a besoin de cinq minutes pour reprendre ses esprits.


Norng Chanphal ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 2 juillet 2009. Norng Chanphal a fondu en larmes à plusieurs reprises, au cours d'un témoignage éprouvant
© Stéphanie Gée



Mouchoir en main, Norng Chanphal dit vouloir continuer. Le lendemain de leur arrivée à S-21, lui et son frère sont séparés de leur mère, et envoyés à l'arrière du bâtiment, à un atelier, "à proximité de la porcherie". A-t-il revu sa mère ? "Au cours de la dernière journée, je jouais dehors. Je l'ai vue au deuxième étage. Elle tenait ses mains aux barreaux de la fenêtre et m'a regardé. Elle n'a pas dit un seul mot à notre adresse..." Il triture fébrilement son mouchoir et les larmes reviennent. Le président lui serine la même chanson. "Nous vous rappelons d'être fort et de vous calmer. [...] Si vous ne pouvez pas contrôler vos émotions et n'êtes pas capable d'exprimer vos souffrances et de décrire ce que vous avez vécu, vous n'allez pas être en mesure d'en parler devant la Chambre. [...] Nous espérons qu'une fois que vous aurez parlé, vous vous sentirez soulagé." Le témoin se reprend. On leur servait un mauvais gruau, raconte-t-il, qui lui donnait parfois mal au ventre. Lui et quatre autres enfants avaient été confiés aux soins d'une "vieille femme", qui leur avait ordonné de ne pas s'éloigner de l'atelier. Norng Champhal dit être le plus âgé de ce groupe d'enfants.

Sauvé par les Vietnamiens

Quand le personnel de S-21 s'est enfui à l'approche des troupes vietnamiennes, au tout début du mois de janvier 1979, le témoin voit arriver deux soldats en uniforme vietnamien, dont l'un d'eux parlait khmer. Ce dernier, rapporte-t-il, lui a demandé qui était son père. "J'hésitais, je voulais alors m'enfuir. Je leur ai dit que je n'étais pas le fils de Pol Pot, que j'avais mon propre père et ma propre mère." Il est dommage que Nil Nonn ne revienne pas sur cette déclaration pour confirmer avec Norng Chanphal si l'enfant qu'il était connaissait alors vraiment l'existence de Frère No1. Devant l'état famélique des enfants, poursuit le témoin, les militaires leur ont préparé un repas et sont repartis à la hâte. Puis, les troupes vietnamiennes ont débarqué et les ont emmenés directement à l'hôpital. Un nourrisson du groupe ne sera pas du voyage, décédé entre-temps. "Les fourmis sortaient de sa bouche et de ses oreilles..."

A la recherche de sa mère
Si Norng Chanphal n'a pas pris la fuite dès que S-21 fut déserté, explique-t-il, c'est par peur de ne plus retrouver la trace de sa mère. Les enfants trouveront refuge derrière une pile de vêtements qui, ils l'ignorent, sont ceux que l'on a retirés aux prisonniers à leur arrivée au centre. Cette narration lui coûte trop. Le président décide de suspendre l'audience dix minutes pour qu'il puisse retrouver ses esprits. A son retour, Norng Chanphal confie avoir été obligé, les jours où les enfants ont été livrés à eux-mêmes, d'engloutir des restes de gruau moisi. Et, avant de quitter les lieux, il a écumé certains des bâtiments du complexe, à la recherche de sa mère, et a vu des corps par terre. "Il y avait du sang, cela m'a fait peur, j'ai continué à courir et à pleurer en cherchant ma mère. J'ai eu aussi très peur en voyant une personne enchaînée à un lit." Peu après la chute du régime, il sera placé chez une veuve, avant d'être envoyé dans un orphelinat de la capitale.

Etes-vous sûr qu'il s'agissait de S-21 ?
"Etes-vous en mesure de dire qu'à l'époque, vous saviez qu'il s'agissait de la prison de Tuol Sleng ?", lui demande Silvia Cartwright. Il ne le savait pas, mais en repassant peu après dans le quartier de S-21, il a reconnu la clôture et, plus tard, on lui a appris le nom de cette prison. En réponse à la juge, il dit ne pouvoir dire si des photos ou des films ont été pris à S-21 par les Vietnamiens à leur arrivée. Les cinq juges posent des questions à Norng Chanphal, ce qui ne s'est pas produit, par exemple, pour un témoin capital comme Vann Nath, lundi 29 juin.

 

Duch ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 2 juillet 2009. Duch se rassied après avoir declaré qu'il ne pensait pas que la mère de Norng Chanphal ait été tuée à S-21
© Stéphanie Gée


Face au co-procureur cambodgien, Tan Senarong, le témoin dit ne plus se souvenir quand il a appris l'existence des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Et ce n'est que récemment, par le DC-Cam, qu'il a pris connaissance d'une vidéo tournée à S-21 après la chute du régime de Pol Pot. Oui, dit-il, il s'est reconnu dedans, et a également reconnu son frère et les autres enfants. Il authentifie ainsi le document.

Plus tard, interrogé par Me Werner, il affirme ne pas avoir rencontré de prisonniers alors qu'il vivait dans l'atelier sous la responsabilité de cette vieille femme.

Pour Duch, la mère de Chanphal n'est pas morte à S-21
L'accusé est appelé à apporter des précisions sur les déclarations de ce survivant. "Ce témoignage reflète bien les souffrances et les épreuves infligées à M. Norng Chanphal", déclare en préliminaire Duch. S'il reconnaît avoir douté du fait que le père du témoin ait échoué à S-21, il a ensuite découvert sa biographie prouvant qu'il y avait bien été incarcéré. En revanche, fait-il valoir, aucun document relatif au séjour à S-21 de la mère n'existe. Et il rappelle qu'aucun enfant n'était épargné à S-21. En audience, le 25 juin, l'accusé avait expliqué que les enfants des "ennemis" étaient écrasés par peur qu'ils puissent se venger. Il croit finalement en conclure que la mère de Norng Chanphal est morte "ailleurs". Dans un autre centre de sécurité, et pourquoi pas à S-24, glisse-t-il plus tard. Son co-avocat cambodgien, Kar Savuth, relèvera en écho qu'alors que le témoin affirme que sa mère a été photographiée avec un matricule à S-21, cette photo n'a pu être retrouvée. Et son nom, ajoute-t-il, ne figure pas davantage sur les listes de détenus éliminés à S-21.

La défense rejette l'hypothèse d'une incarcération du témoin à S-21
La juge Cartwright s'interroge : la déclaration de l'accusé laisse-t-elle entendre que Norng Chanphal a été un enfant détenu à S-21 ou non ? Me Kar Savuth, le co-avocat cambodgien de Duch, balaie toute ambiguïté : son client ne reconnaît pas que Norng Chanphal soit un survivant de Tuol Sleng "car il y avait des règles très strictes à S-21, et notamment un ordre, datant du 2 ou 3 janvier 1979, donné par Nuon Chea lui-même, que toute personne détenue à S-21, homme ou femme, adulte ou enfant, soit éliminée. Et il n'est resté personne de vivant à S-21 à l'exception des quatre soldats qui avaient tué le journaliste américain et dont on n'avait pas encore obtenu les aveux. [...] Et l'accusé m'a confirmé que personne n'aurait osé objecter à des ordres reçus d'en haut".

"Il semble que la position de l'accusé et de la défense change en fonction des pièces qui sont produites", commente en réaction le co-procureur international. "En fin de compte, il s'agit là de l'aptitude à prouver ces éléments au-delà de tout doute raisonnable. Et le témoin a déclaré aujourd'hui qu'il avait vu la séquence vidéo des Vietnamiens et qu'il s'était reconnu dans cette séquence. Pour éclaircir la question, il faudrait donc voir l'extrait de cette séquence vidéo de manière à demander au témoin s'il était bien là, à S-21." Balle à Kar Savuth, qui indique ne pas faire objection aux éléments de preuve. "Il y a suffisamment de preuves pour prouver que plus de 12 000 détenus sont passés par S-21. Mon client l'a admis [...] et je ne pense pas qu'ajouter le nom d'une personne à cette liste poserait problème. Nous souhaiterions voir cependant se manifester la vérité. Nous ne voulons pas de fausses preuves ou d'exagérations de la vérité."

Video Tuol Sleng ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 2 juillet 2009. Projection, sur les écrans des CETC, d'une image extraite d'une vidéo tournée par des soldats vietnamiens à Tuol Sleng, sur laquelle Norng Chanphal dit reconnaître son frère et lui-même
© Stéphanie Gée



Finalement, un arrêt sur image de la vidéo au cœur des débats est projeté à l'écran. On y voit Chanphal enfant, à côté de son petit frère, selon la description faite par le témoin, qui affirme qu'il ne savait pas alors qu'il était filmé quand les Vietnamiens l'interrogeaient.

"Le témoin a été interrogé, des objections soulevées, notamment concernant sa présence au centre S-21 à la fin de 1978. La Chambre dispose de suffisamment d'informations pour se faire une opinion." Et le président de déclarer terminée l'audition du témoin.

Une fin d'audience qui laisse sur sa faim
Pourquoi personne n'a-t-il demandé à Norng Chanphal s'il était bien le "Phal" du procès de 1979 (intenté contre "la clique Pol Pot-Ieng Sary" par le nouveau régime mis en place par le Vietnam), comme il ne fait guère de doute et comme il est indiqué de le faire dans toute procédure de cette nature ? Il aurait été approprié de lui demander s'il avait déjà témoigné sur les mêmes faits devant une autre juridiction. Et, s'il est bien le même homme, comment expliquer alors qu'il y ait autant de détails différents, et non des moindres, entre son témoignage en 1979 et ce qu'il décrit trente ans plus tard ? Le jeune Phal en question racontait en 1979 que les enfants étaient battus par les "Polpotistes", et déclarait avoir vu ces derniers tuer un garçon un peu plus âgé que lui ou encore faire subir d'atroces tortures aux prisonniers de S-21.

Au final, après une journée entière avec ce garçon qui n'avait que 8 ans au moment des faits, la cour ajourne dans la plus grande confusion et en laissant largement entier le faux "mystère" de sa "découverte" par le DC-Cam en janvier 2009.

 

 


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Norng Chanphal ©Vandy Rattana

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