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Bou Meng, détenu de longue durée à S-21, suscite le trouble chez Duch
Par Stéphanie Gée   
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01-07-2009

Bou Meng ©John Vink/ Magnum

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 3 mars 2009. Bou Meng, survivant de S-21, lors d'une audience préliminaire concernant Khieu Samphan aux CETC
©John Vink/ Magnum

Bou Meng, troisième survivant de S-21 à comparaître, a 68 ans et offre déjà l'image d'un vieillard abîmé. "J'ai l'air plus vieux que je ne le suis", concède-t-il. Une ouïe et une mémoire défaillantes, des problèmes de vue, un timide sourire édenté, un dos qui porte encore les stigmates de séances de torture à répétition... Autant de cicatrices indélébiles que ce petit homme à la démarche légèrement boitillante liste en audience, mercredi 1er juillet. Des séquelles gardées de son passage entre les murs du centre que dirigeait Duch, le plus long enduré parmi les rescapés encore en vie. Plus d'un an et demi. Bou Meng a été touchant en apportant son témoignage au procès de Duch, au point, semble-t-il, d'avoir réussi à bouleverser cet accusé si à l'aise en audience et si déroutant par son apparente insensibilité. Depuis l'audition de survivants en début de semaine, le procès fait salle comble, grâce essentiellement au tribunal qui fait venir des bus remplis d'habitants des environs.


Mieux faire entendre la voix des victimes
En réaction à l'audience de la veille, Me Studzinsky, co-avocate du groupe 2 des parties civiles, suggère aux juges que "le temps nécessaire soit donné au témoin pour qu'il puisse éventuellement retrouver ses esprits et poursuivre sa déposition en toute sérénité". Et que, ajoute-telle, dans de tels cas, ce temps soit déduit du temps accordé à la partie qui interroge. Me Werner, du groupe 1 des parties civiles, se rallie à sa position. Le président promet de montrer une certaine souplesse à cet égard. Il ajoute qu'il ne serait néanmoins "pas approprié de demander une suspension d'une demi-journée pour permettre à un témoin de retrouver le calme car cela aurait une incidence sur le calendrier des audiences".

Arrêté bien qu'au service de l'Angkar
Le président Nil Nonn commence l'interrogatoire de Bou Meng. Il a perdu son épouse sous le régime khmer rouge et ignore ce qu'il est advenu d'elle, explique le témoin, qui s'est constitué partie civile au procès de Duch. Répondant à l'appel radiophonique de Norodom Sihanouk de prendre le maquis, lancé après qu'il eut été déposé par Lon Nol en 1970, Bou Meng s'exécute et rejoint les forces de libération. Après la "victoire" du 17 avril 1975, l'Angkar affecte l'artiste à l'école technique de Russey Kéo, à Phnom Penh. Un an plus tard, il est transféré, à sa grande surprise, dans une coopérative de rééducation par le travail - "il s'agissait de travaux forcés" - dans la province de Kandal. Il n'est plus sûr des dates. Il s'excuse. "Etant données les graves tortures que j'ai subies, ma mémoire n'est plus très exacte..." Dans cette coopérative, explique le témoin, "j'ai été véritablement utilisé physiquement en tant que main d'œuvre pour l'Angkar. On m'a poussé jusqu'à mes limites physiques".

Il se retrouve plus tard à planter des légumes. "Nous utilisions des engrais humains, ce que nous appelions 'l'engrais No1'." Et un jour, peut-être en mai ou en juin 1977, il ne se souvient plus très bien, on a ordonné à sa femme et à lui-même d'aller enseigner le dessin aux Beaux-arts. Le véhicule qui les emmène ne prend pas le chemin de l'école, mais celui de la prison de S-21. Dès ce moment, il est séparé de son épouse qu'il ne reverra jamais. "On m'a dit qu'on allait me 'peler la peau'. Je n'ai pas compris ce que cela voulait dire. [...] Je me suis demandé quelle faute j'avais commise. J'essayais de faire de mon mieux pour servir l'Angkar !" Parmi ses tortionnaires qui s'acharneront sur lui, il mentionne le cas de Mam Nay. "Il m'a frappé et m'a demandé de compter les coups [qu'il m'infligeait avec un bâton], et quand je suis arrivé à dix, il s'est écrié : 'Mais non ! Il n'y en a eu qu'un seul !'" Et le responsable des interrogatoires - celui-là même au sujet duquel Duch assure qu'il n'aimait pas torturer - de poursuivre sa besogne. Bou Meng raconte qu'il baignait alors dans son sang, plongé dans une douleur atroce. 

Les CETC vont rendre justice
Il s'arrête, quelques larmes coulent sur son visage, et il reprend courageusement. "J'ai alors pensé à ma mère qui m'avait donné naissance et me suis dit que, si je pouvais survivre à tout cela, je raconterais mon histoire. Et enfin, je suis ici, devant vous, les juges, devant les CETC [Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens] et elles vont rendre justice. Et j'en suis très content même si on ne peut pas arriver à 100% de justice..." Les sanglots reviennent. Le président l'invite à reprendre ses esprits de manière à poursuivre son récit. "Comme vous l'avez dit, cela fait des années que vous attendez cette occasion qui vous est offerte aujourd'hui de raconter ce que vous avez vécu, à la Chambre et au public. [...] Si vos émotions vous submergent, la Chambre n'aura sans doute pas d'autre occasion d'entendre votre récit..."

Comme l'enfer
Matin et après-midi, durant de longues semaines, Bou Meng a été interrogé et torturé. Aucun motif n'a été donné lorsqu'il a été arrêté avec sa femme. "Quand je leur ai demandé quelle faute nous avions commise, ils ont répondu : 'Vous êtes des méprisables, vous n'avez pas le droit de poser ce genre de question. Comme un ananas, l'Angkar a des yeux partout. On vous a arrêtés car on sait que vous avez commis des infractions'. [...] Et jusqu'à présent, je ne sais toujours pas quelle faute on a pu commettre !" Lui aussi, on lui reprochait d'être un agent de la CIA.  

Nil Nonn ne juge pas assez "précise" la description de la situation que le survivant en donne. "Vous aviez encore un bandeau sur les yeux quand on a pris votre photo [à votre arrivée à S-21] ?" "Et les menottes, elles ont aussi été retirées pour la photo ?", etc. Ses conditions de détention sont ensuite passées en revue. Bou Meng évoque, à son tour, les séances d'arrosage dans les cellules collectives, une fois par semaine, voire moins, au cours desquelles les détenus devaient se débarrasser de leurs shorts et offrir leur nudité à des gardiens hilares. "C'était comme l'enfer. Les gardes se moquaient de nous. Ils disaient parfois qu'on avait l'air tout petit mais que nos pénis n'étaient pas si petits..."  

"Pouvez-vous nous montrer vos cicatrices dans le dos ?"
Bou Meng décrit alors la position dans laquelle les interrogateurs le plaçaient pour mieux le frapper : les chevilles entravées à une barre et la face à terre. "Il est difficile pour moi de visualiser", commente le président. Le témoin répète son explication, en accompagnant les gestes à la parole. Plus tard, il souligne que, sur son dos lacéré, on lui a versé de l'eau salée. "Je vous laisse imaginer la douleur que ce fut..." Le président semble jubiler : "Pouvez-vous nous montrer vos cicatrices dans le dos ?" Me Studzinsky intervient pour rappeler que c'est l'heure de la pause, déjà dépassée, que le président omet pourtant rarement d'annoncer à l'heure. Au retour de la pause, Nil Nonn déclare que le dos du témoin ne sera pas examiné mais que, si les parties le souhaitent, des photos pourront leur être produites.

 

Bou Meng par Vann Nath ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 29 juin 2009. Tableau de Vann Nath, peintre rescapé de S-21, montré sur les écrans des CETC lors de son audition. "Cette scène reflète ce que Bou Meng m'a raconté : les interrogateurs le frappaient dans le dos à tour de rôle. J'ai fait ce tableau pour lui", commentait Vann Nath
©Stéphanie Gée


Sauvé par la peinture
Fin 1977, on recherche des dessinateurs à S-21 et Bou Meng se manifeste aussitôt. "J'ai survécu car j'ai réussi à peindre des portraits de Pol Pot de manière fidèle." Avec Duch, parfois à ses côtés, pour scruter son travail et éventuellement lui demander de corriger certains traits. Il devra néanmoins signer de fausses confessions, qu'on aura rédigées à sa place. Le témoin exhibe une photo des "sept survivants" de S-21 réalisée au sortir du régime pour les besoins des Nations unies, sur laquelle il figure aux côtés notamment de Vann Nath et de Chum Mey, interrogés les jours précédents. Me Studzinsky demande si cette photo peut être projetée à l'écran. Nil Nonn défend son pré carré en président tout puissant et lui rétorque : "L'heure de votre intervention n'est pas encore arrivée. Pour le moment, c'est moi qui pose les questions !".

Une bagarre à la demande de Duch
Pendant la journée, raconte Bou Meng, Duch venait s'asseoir à l'atelier et les regardait peindre, que ce soit des portraits de Pol Pot ou une tête de Hô Chi Minh posée sur un corps de chien. "Quel était son comportement d'après ce que vous avez pu voir ?", lui demande le juge. " Il ne me battait pas. Cependant, un jour, je ne sais pas ce que j'ai fait de mal, mais il m'a demandé de me battre avec Im Chan. On nous a donné un morceau de tube en plastique avec lequel on a dû se battre et il est resté là, assis, à nous regarder nous battre. Après un moment, il nous a donné l'ordre de nous arrêter." Non, le témoin n'a jamais été frappé par l'accusé pas plus qu'il ne l'a vu torturer des prisonniers si ce n'est l'ordre qu'il lui a donné de se battre avec Im Chan. On devine les efforts que nécessite de produire Bou Meng pour restituer au plus près ce douloureux passé. Ses sourcils se froncent, il baisse la tête, parfois porte une main à son front.

Un témoin qui ne peut faire le deuil de son épouse
Le juge l'interroge alors sur son épouse. "Est-ce que vous pensez qu'elle a été tuée à S-21 ?" Une question qui rappelle à Bou Meng la question qu'il dit souhaiter poser à l'accusé. "J'aimerais savoir s'il a demandé à ses subordonnés de liquider ma femme à S-21 ou à Choeung Ek pour que je puisse recueillir ce qu'il reste de mon épouse et faire en sorte que son âme repose en paix." Ce sera un leitmotiv dans sa déclaration. "Vous souhaitez renvoyer la question à l'accusé ?, demande Nil Nonn. [...] Avez-vous apporté la photo de votre femme ?" Il s'agit du portrait qui a été fait d'elle à son arrivée à S-21, où elle est identifiée par un matricule. C'est le seul cliché de son épouse que Bou Meng ait aujourd'hui en sa possession. La photo est montrée à l'écran.  

L'interrogatoire se poursuit. Si la partie civile n'a pas été témoin d'actes de torture commis sur d'autres détenus, elle a entendu "les cris et les appels au secours". Elle a également aperçu, comme Vann Nath, ce prisonnier décharné "transporté comme un cochon" sur une tringle de bois, qui était encore vivant. Quand elle peignait, elle a aussi vu passer des prisonnières, encadrées par des gardiennes qui leur donnaient des coups de pied pour les faire marcher plus vite.

Un habit noir mais pas de cœur noir
Après la pause-déjeuner, le président cède la place à d'autres juges. Auprès de la juge Cartwright, Bou Meng confirme avoir identifié, parmi les autres détenus, des étrangers, des Vietnamiens et des Occidentaux. Avec le juge Lavergne, il revient sur le travail qu'il a effectué au service de propagande du Parti communiste du Kampuchea (PCK) après avoir gagné le maquis en 1971. Il exécutait "des portraits de Marx et de Lénine, qui étaient ronéotypés et distribués aux unités pour qu'elles connaissent les dirigeants des pays communistes", rapporte le témoin. La déception le gagne quand les Khmers rouges ordonnent l'évacuation de Phnom Penh en 1975. "Je regrette que les dirigeants aient commis ce genre d'actes inhumains que je n'arrive pas à comprendre. Moi, je les ai servis physiquement mais pas dans mon for intérieur. Même si je portais une chemise noire, mon cœur n'était pas noir. Je faisais ce qu'on me disait de faire dans le cadre de ce que je savais faire." Et sa confiance dans le PCK s'effrite le jour où il est retiré de l'école technique et envoyé en rééducation. Sans raison.

Les fertilisants humains
Le juge Lavergne tente ensuite de lui faire évoquer cette séquence, racontée lundi [29 juin] par Vann Nath, où après avoir disparu deux semaines de l'atelier, il en est revenu en mauvais état et obligé de présenter des excuses. Le sexagénaire, fatigué, ne semble pas comprendre ce à quoi fait allusion le juge, ou alors il ne se souvient plus de cet épisode. "Excusez-moi, je n'ai peut-être pas toute ma mémoire." Puis, revenant sur ses propos concernant les engrais "humains", Bou Meng explique qu'il l'a entendu de la bouche de l'accusé. "Il a dit que si je ne pouvais pas exécuter un portrait qui ressemblait fidèlement à la photo de Pol Pot, mon corps serait utilisé comme engrais..."

Côté co-procureurs, Robert Petit est réapparu mais ne posera pas de question. Son collègue cambodgien demandera au témoin si les rations alimentaires reçues à S-21 étaient suffisantes ou encore qui a versé de l'eau salée sur ses plaies. Bou Meng, dans ses réponses, décrira l'accusé comme "très malin, très intelligent" et "éduqué".

Heureux de se libérer d'un poids
Place aux avocats des parties civiles. L'avocat cambodgien du témoin, Me Kong Pisey, commence. Il lui demande de détailler les séances d'électrocution. Les pinces, explique Bou Meng, ont été appliquées sur son short. La tension était élevée, il a ainsi perdu connaissance. Et, là, question pertinente de l'avocat : "Combien de temps êtes-vous resté inconscient ?". Bou Meng sourit : "Vous savez, quand on est inconscient, c'est comme quand on dort, on ne sait pas combien de temps on reste inconscient !" Et il concède prendre des médicaments pour chasser ses insomnies, et avoue ne pas avoir réussi à avaler quoi que ce soit aujourd'hui, étant "trop ému de comparaître".

 

Bou Meng ©Vandy Rattana

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 1er juillet 2009. Bou Meng, sur les écrans des CETC, lors de son audition en tant que témoin
©Vandy Rattana


A la question de Me Jacquin, du groupe 3 des parties civiles, "comment vous vivez aujourd'hui le fait d'être survivant", Bou Meng répond être "heureux de pouvoir se libérer de ce poids". "Toutes mes déclarations devant cette Chambre sont là maintenant, et je veux que justice soit rendue à ces 1,8 million de personnes qui ont perdu la vie. [...] Malheureusement, je n'ai pu sauver la vie de ma femme. [...] Et je veux vraiment poser cette question à l'accusé : où ma femme a-t-elle été tuée ?"

Duch, ému par Bou Meng
Le président invite Duch à lui répondre. "M. Meng, surtout dans votre cas, j'ai été très ému. Nous avons vécu ensemble, vous étiez en bonne santé et j'ai été choqué de vous retrouver, le 28 janvier 2008, devant les co-juges d'instruction, et je souhaiterais répondre à votre question mais c'est au-delà de mes capacités. Mes actes ont été commis par mes subordonnés mais je suppose que votre femme a pu être tuée dans le village de Choeung Ek. [...] J'adresse mes respects à l'âme de votre femme." En l'écoutant, le témoin fond en larmes et prend son visage dans ses mains tandis que Duch, dont la déclaration avait des accents de sincérité, s'écroule à son tour. Le président : "Je vous invite à vous remettre de vos émotions et à reprendre vos esprits. Je m'adresse ici à l'accusé."

L'accusé reprend et répète à l'attention des victimes, comme il l'a expliqué la veille à Chum Mey, que "tous les opposants étaient pointés du doigt comme étant des membres, des expansionnistes, de la CIA, du KGB, etc.". Et, de nouveau, Duch reconnaît sa responsabilité dans les crimes commis, "au regard du droit", et dit souhaiter être jugé par les CETC et refuser que ses subordonnés soient "également traduits en justice".  

Un contre-interrogatoire par la défense
Parole à la défense. Me Kar Savuth se livre à ce qui ressemble à un contre-interrogatoire du témoin. Ce qui fera dire à ce dernier : "Je parle ici devant le monde. Et je ne veux pas exagérer quoi que ce soit sous peine d'être écrasé par un bus. Je dis ici la vérité" ! Bou Meng s'épuise. Et quand il glisse ne pas croire que les subordonnés de Duch pouvaient torturer qui que ce soit sans en avoir reçu l'ordre, le président le rappelle à l'ordre. "Vous êtes survivant et vos émotions ressortent de votre déposition. [...] Un témoin n'est pas censé supposer." Devant un avocat qui tente de mettre en avant des contradictions dans son témoignage, Bou Meng ne perd pas pied. Duch l'aura écouté avec gravité tout au long de la journée.

Pour la deuxième journée consécutive, le président omet de remercier le témoin en fin de journée pour sa déposition.


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©John Vink/ Magnum

Vann Nath, premier rescapé à déposer, dit son espoir de justice, et subit un interrogatoire raté (29-06-2009)

- Chum Mey, survivant de S-21, malmené lors d'un interrogatoire à la limite de l'indécence (30-06-2009)

- Procès de Duch : les crimes de guerre reconnus avant ou seulement après la fin 1977 ? (09-06-2009)

 

 

 


1 Commentaire
Par Jean-Sien 2009-07-03 18:28:09
Je suis choqué par la brutalité avec laquelle le président s'adresse à Bou Meng. C'est absolument indigne de sa fonction. Quelques leçons de courtoisie élémentaire ne lui ferait pas de mal.
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