
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 26 novembre 2008. Rideau utilisé lors des huis clos, montré à l'occasion d'un procès fictif organisé par la section de la défense des CETC pour des étudiants en droit ©John Vink/ Magnum Encore une matinée sans audience pour le public au tribunal khmer rouge jeudi 21 mai. La Chambre de première instance annonce à l'ouverture vouloir tenir une réunion de mise en état entre les parties à laquelle ne sont pas admis le public ni les parties civiles. Avant la pause-déjeuner, le rideau s'ouvre, le président de la cour annonce que la défense reconnaît la qualité d'expert de l'Américain Craig Etcheson, à la barre depuis lundi 18 mai, et ne conteste pas son rapport, "Aperçu de la hiérarchie du Kampuchea démocratique", sur lequel se base son témoignage. Les jours précédents, le co-avocat international de Duch avait perturbé le débat de fond en contestant la somme de documents en lien avec la déposition de l'expert produits en audience ainsi que son statut professionnel actuel...
Le président conclut qu'en "conséquence, il n'est pas nécessaire de procéder à la lecture de chaque document annexé", comme avait commencé à le faire, la veille, le co-procureur international. La Chambre considère les documents des annexes comme faisant partie intégrante du rapport de l'expert. Quand le débat reprend à 13h30, Me Roux, co-avocat français de l'accusé, précise la position de la défense sur cette question, se disant "effectivement d'accord pour considérer que tous ces documents viennent en soutien de ce rapport et que ce sont ces documents et rapport dont nous allons débattre et qui seront versés au dossier". En revanche, poursuit Me Roux, "la défense insiste sur le fait qu'après juillet 2007, Craig Etcheson a été directement impliqué dans les poursuites contre l'accusé et, dans ces conditions, son témoignage en tant qu'expert ne doit pas porter sur la période postérieure à juillet 2007" et sur les documents qu'il a eu entre les mains au-delà de cette date, celle de la rédaction de son rapport mais également celle de la mise en examen de Duch. Or, rappelle-t-il, l'Américain occupait déjà les fonctions d'enquêteur auprès du bureau des co-procureurs du tribunal et est donc partie au procès. Les parties civiles ne veulent pas être exclues des huis clos A sa suite Me Studzinsky, l'une des avocates du groupe 2 des parties civiles, prend la parole pour se faire l'écho de plaintes des parties civiles d'avoir été exclues des débats de la matinée et de leur souhait de participer à l'avenir à ces audiences à huis clos. Elle fait valoir que l'accusé a, lui, été autorisé à rester pour assister à la réunion et en appelle au principe d'équité. Me Roux, sans omettre de rappeler que "les droits de l'accusé et les droits des parties civiles ne sont pas identiques", soutient, au nom de la défense, la requête de sa consœur, estimant que, "dans la mesure du possible, les parties civiles doivent être autorisées à assister à des audiences de mise en état, en leur rappelant que, s'agissant d'audiences à huis clos, elles sont tenues à la confidentialité". Petit retour sur le PCK au fil de ses congrès Les co-procureurs reprennent l'interrogatoire de l'expert-témoin, avec des questions visant à brosser un tableau général du Kampuchea démocratique et de sa structure dirigeante, le Parti communiste du Kampuchea (PCK). Le co-procureur adjoint national invite Craig Etcheson à revenir sur les cinq congrès qu'aura tenus le parti. "Au congrès de 1960, une vingtaine de personnes se sont réunies et ont créé une organisation qu'elles ont nommée le Parti des travailleurs du Kampuchea. Elles ont élu un comité central composé de huit à dix personnes, qui a élu Tou Samouth comme secrétaire général du parti et Nuon Chea comme secrétaire adjoint." La première étape fut de mettre en place un programme politique. "Au congrès de 1963, Tou Samouth avait été assassiné entre-temps, et le parti a élu Saloth Sar, qu'on a connu ensuite sous le nom de Pol Pot, au poste de secrétaire et Nuon Chea est resté secrétaire adjoint du parti. Et d'autres membres se sont ajoutés au comité central ainsi qu'au comité permanent. Au congrès de 1971, ils ont décidé de modifier le nom du parti, qui est devenu le Parti communiste du Kampuchea et des plans ont été élaborés en vue de la libération nationale. En 1976, au quatrième congrès du parti, le PCK avait pris le pouvoir au niveau national et était bien engagé dans ses plans visant à s'assurer le pouvoir d'Etat dans le cadre d'une dictature du prolétariat. Il était aussi bien engagé dans ses plans visant à une transformation radicale de la société cambodgienne. A ce même congrès, le parti a adopté de nouveaux statuts [...]. Au cinquième congrès du parti, en 1978, le parti a désigné des secrétaires de zones pour remplacer les nombreux secrétaires de zones qui avaient été victimes des purges, vu la série de purges effectuées au cours des deux années qui avaient précédé, et cela a été la principale activité de ce congrès." Une dictature qui ne dit pas son nom Le Kampuchea démocratique pouvait être considéré comme un camp de travail forcé au vu des conditions de vie inhumaines qui y prévalaient, commente peu après Craig Etcheson, et en matière de sanctions, "la politique décidée par l'échelon supérieur changeait constamment ; il n'était donc pas vraiment possible de savoir que voulait dire 'opposition à l'Etat populaire' ou infraction passible d'une détention dans un camp de rééducation. Et, à cet égard, la discipline qui s'exerçait dans le cadre de l'Etat du Kampuchea démocratique était extrêmement arbitraire".
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 21 mai 2009. Le juge Nil Nonn au 19e jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum
Quant à l'Assemblée des représentants du peuple, qui devait être élue une fois tous les cinq ans au suffrage direct et par scrutin secret, en vertu de la Constitution du Kampuchea démocratique, elle n'était qu'une façade, explique l'expert. "En fait, les 250 membres de l'Assemblée étaient désignés par l'échelon supérieur du Parti communiste du Kampuchea. Et, au contraire d'un organe législatif ordinaire dans un autre Etat, l'Assemblée ne se réunissait pas régulièrement, n'adoptait pas de loi, et ne semble pas avoir eu de fonction quelle qu'elle soit si ce n'est de servir d'outil de propagande dans la défense de l'image du Kampuchea démocratique dans le monde." L'indépendance souveraine pour arriver à une révolution modèle Craig Etcheson revient ensuite sur l'un des principes fondateurs promu par le PCK, qui était celui "de contrôle de l'indépendance, qui définissait dans les grandes lignes un ensemble de concepts d'autarcie, c'est-à-dire que les dirigeants du PCK estimaient que leur révolution était unique et qu'il n'y avait par conséquent pas besoin de rechercher des conseils ou d'aller puiser dans d'autres révolutions communistes précédentes. Ces personnes, membres du PCK, croyaient que les précédentes révolutions avaient échoué parce qu'elles n'avaient pas réussi à détruire les classes opprimantes au sein de la société : les capitalistes, les bourgeois et les classes féodales. Et donc la révolution du Kampuchea démocratique était déterminée à éliminer ces classes dans leur totalité pour arriver à un Etat basé entièrement sur les travailleurs et les paysans, ayant complètement éliminé les autres classes de la société par la transformation des petits bourgeois en paysans et transformant par là-même la société instantanément afin d'arriver à un communisme pur. Ce concept de transformation sociale a complètement ignoré l'histoire générale de la théorie communiste de Marx en passant par Engels, puis Lénine, Staline, Mao et d'autres grands penseurs communistes. Néanmoins, les dirigeants du PCK avaient la conviction que, par le biais de ce concept d'indépendance souveraine, passant par la rupture des relations avec le monde extérieur, ils pouvaient arriver à une révolution et à ce que cette révolution devienne à travers la planète un modèle". Le concept de "pureté" Citant l'article 1 des statuts du PCK concernant les critères d'adhésion au parti - qui établit que les membres "doivent avoir de bonnes mœurs et doivent être bons et purs politiquement, et ne jamais avoir été impliqués avec l'ennemi", Craig Etcheson explique que cela "a trait à un concept désigné par les Khmers rouges sous le terme 'pureté'". Il illustre ce concept par un exemple lié à S-21 : Duch a recruté comme personnel de S-21 de jeunes garçons dans le district de Kampong Tralach, province de Kompong Chhnang, qui a toujours été l'une des régions les plus défavorisées et pauvres du centre du Cambodge. "A mon avis, il les a choisis parce qu'ils émanaient de la couche paysanne la plus pauvre, qui était privilégiée par la révolution khmère rouge, et parce que, venant d'une région isolée et pauvre, il y avait plus de chance qu'ils aient été préservés des influences étrangères, urbaines ou capitalistes ou féodales. D'une certaine façon, ils avaient des biographies pures. [...] C'était donc le concept de pureté sous les Khmers rouges qui avait à voir avec les origines de classe." Les réunions du comité permanent Ce balayage du Kampuchea démocratique se poursuit avec le procureur adjoint international, Alex Bates, qui l'interroge sur les réunions du comité permanent du PCK. Si la majorité des participants en étaient des membres, plusieurs autres membres, tenus loin de Phnom Penh par leurs responsabilités en tant que secrétaires de zones, ne pouvaient pas y assister fréquemment. Khieu Samphan, bien qu'il n'en était pas membre, participait souvent à ces réunions, selon les minutes des réunions retouvées. "Si je me rappelle clairement, seul Nuon Chea, membre du Comité permanent, a assisté aux réunions plus souvent que Khieu Samphan. Fréquemment, des cadres seniors des zones, des ministères ou d'unités militaires étaient invités aux réunions du comité permanent afin de rendre compte de la situation et de recevoir les instructions du comité permanent." Et toute la gamme des sujets discutés étaient ceux qu'un organe de l'exécutif traite normalement. La formation des cadres Puis est abordée l'école de formation du parti, "une institution où les cadres du parti étaient endoctrinés", rappelle Craig Etcheson. "C'est là qu'on leur enseignait la ligne du parti. Des sessions étaient régulièrement organisées pour les cadres de toutes les structures du Kampuchea démocratique, pas seulement du niveau central, mais aussi des cadres des zones, des secteurs, des districts, etc. de sorte que chacun pouvait être informé de la ligne du parti. Ces sessions étaient souvent conduites par Nuon Chea et/ou Khieu Samphan." Il y eut parallèlement des rassemblements réguliers organisés par le parti au Stade olympique qui revêtaient apparemment une fonction similaire à celle de l'école de formation du parti mais sur une échelle plus large", et réunissaient autant des groupes de cadres que de combattants et auxquels participaient, d'après des vidéos de ces événements, tout le comité permanent. "La décision politique la plus désastreuse" prise par les Khmers rouges A la suite d'une visite conduite dans le nord-ouest du pays en août 1975, le Comité permanent conclut que beaucoup de champs pouvaient y être exploités pour produire du riz et il décida en conséquence qu'un demi-million de personnes devaient y être transférées pour y être placées dans des coopératives agricoles, détaille plus tard Craig Etcheson. Peu de temps après, avait lieu un déplacement massif de personnes originaires de Phnom Penh et des centres urbains ("le peuple nouveau") vers le Nord-Ouest où elles se sont retrouvées face à "des terres peu fertile au milieu de nulle part, sans abris, sans nourriture, sans vêtements ni outils et on leur a dit : vous allez cultiver du riz ! Il s'agit sans doute de la décision politique la plus désastreuse prise sous le Kampuchea démocratique." Ce déplacement de population a causé la mort de dizaines de milliers de personnes, mortes de faim, de maladie ou d'épuisement. Des communications strictement verticales Règle générale à travers les appareils administratifs, politiques et militaires du Kampuchea démocratique, la communication était strictement verticale, développe ensuite l'expert, en écho à de précédentes déclarations de l'accusé. "Par exemple, si deux responsables de deux secteurs adjacents dans des zones séparées devaient discuter entre eux, au lieu de communiquer directement, horizontalement, entre eux, ils devaient se mettre en rapport avec les dirigeants de leurs zones et le centre du parti, lequel œuvrait, si je puis me permettre, comme une sorte de standard téléphonique pour toute l'organisation. Ainsi le centre du parti était-il le seul organe qui sache ce qui se passait partout dans le pays." La communication verticale, insiste Craig Etcheson, excluait toute communication horizontale, "considérée comme un acte de trahison", un impératif qui était encore plus fortement mis en oeuvre dans l'appareil militaire. Le procureur Alex Bates interroge ensuite l'expert sur la place de S-21 dans ces réseaux de communication et les réponses données tendent à décharger Duch. Ainsi, sur le plan militaire, tout devait passer par Son Sen, vice-Premier ministre pour les affaires de défense nationale, chef de l'état-major et membre du comité militaire du centre du parti. "Donc l'accusé devait rendre compte au sommet de la hiérarchie du PCK puis par le truchement de Son Sen, coopérer avec les divisions pour aider et procéder à ce qui devenait une purge de grande échelle au sein de l'appareil militaire. L'audition du témoin interrompue Il est 17 heures, l'audience est levée. Le président remercie Craig Etcheson pour sa "patience". Son interrogatoire n'est cependant pas terminé mais un autre témoin prendra sa place lundi 25 et mardi 26 mai, Nayan Chanda, ancien correspondant indien de la Far Eastern Economic Review et auteur de plusieurs ouvrages sur les enjeux politiques en Asie, qui sera entendu sur la question du conflit armé entre le Cambodge et le Vietnam. Le calendrier ne peut être revu, explique le juge, cet expert ne résidant pas à Phnom Penh et ayant d'autres engagements. La Chambre de première instance invite l'Américain à revenir pour terminer sa déposition "à une date ultérieure", sans plus de précision...
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Par Achey
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