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Chum Mey, survivant de S-21, malmené lors d'un interrogatoire à la limite de l'indécence
Par Stéphanie Gée   
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30-06-2009

Chum Mey ©John Vink/ Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 26 février 2006. Chum Mey, l'un des trois survivants de S-21 encore en vie, montrant comment il était détenu dans une cellule
©John Vink/ Magnum (archive)

Deuxième rescapé de S-21 appelé à témoigner au procès de Duch et, de nouveau, cette frustration, ressentie déjà la veille lors de l'audition de Vann Nath, de voir la Cour pas assez à la hauteur à ce moment-clé des audiences. Mardi 30 juin, Chum Mey, un prisonnier qui a été torturé à S-21 et s'est constitué partie civile dans le procès de Duch, a enfin pu livrer au public son histoire mais aura, à de trop nombreuses occasions, été traité sans les marques de respect qui n'ont pourtant jamais manqué envers l'accusé. Les rôles ont-ils été inversés ? Depuis trois semaines, la gestion des débats a gagné en efficacité, et cet effort est tout à fait louable. La forme des débats ne doit cependant pas en pâtir.


Seule la méthode "chaude" avait cours à S-21, selon Chum Mey
A son arrivée dans le prétoire, le témoin salue, mains jointes, le public puis chacune des parties au procès. Chum Mey, vif pour ses 79 ans, était mécanicien à Phnom Penh avant le fatidique 17 avril 1975. Et après les transports de joie à l'arrivée des troupes khmères rouges dans la capitale, il reçoit comme tout le monde l'ordre d'évacuer la ville. Il revient sur cet exode, qui coûtera la vie à son fils de 2 ans. Puis, l'Angkar recherchant des mécaniciens, il se fait recruter et devient réparateur de machines à coudre dans une coopérative, à Phnom Penh, assignée à la confection de la nouvelle tenue révolutionnaire, le pyjama noir. Le 28 octobre 1978, lui et d'autres ouvriers sont appelés à aller réparer des véhicules dans l'objectif d'une offensive lancée contre le Vietnam, leur explique-t-on. On les emmène en fait à S-21 où les coups pleuvent immédiatement. "La méthode employée était très brutale. Il n'y avait pas de méthode chaude ou froide comme le dit Duch, c'était toujours la méthode chaude ! Et on nous appelait 'méprisable un tel'", se souvient le frêle et volubile septuagénaire.  

Si Duch avait torturé, il ne serait pas encore vivant
Dans la salle d'interrogatoire qui sent encore le sang frais, on lui demande de "dire la vérité", combien ils étaient à avoir rejoint la CIA ou le KGB. "J'ai joint les mains et je les ai implorés de m'épargner. Ils m'ont dit de ne pas faire ça car ils n'étaient pas des bonzes. Je leur ai dit que je ne savais rien, que j'ignorais ce qu'étaient la CIA et le KGB et, c'est vrai, je ne savais pas !" En gratifiant ceux qui allaient devenir ses tortionnaires d'un "Lok" (Monsieur), il reçoit cinquante coups. En les appelant "bong" (frère), des centaines de coups s'abattent alors sur lui. "Un jour, alors que j'étais interrogé, j'ai levé la main pour me protéger et le coup qui m'a été porté a cassé mon doigt. Un autre jour, ils m'ont arraché les ongles, j'en tremblais de douleur. Et un peu après, ils ont pratiqué l'électrocution sur moi, à l'aide de câbles reliés au mur où arrivait l'électricité. [...] J'ai depuis découvert que trois de ces personnes qui pratiquaient la torture sont décédées. Duch ne m'a pas frappé directement sinon il ne verrait pas la lumière du jour aujourd'hui !" Le président intervient : "Veuillez éviter de vous en prendre personnellement aux principaux responsables sous le régime khmer rouge. [...] Evitez de vous en prendre verbalement à l'accusé ou à tout individu quel qu'il soit". Chum Mey confiera plus tard n'avoir jamais vu l'accusé commettre des actes de torture au cours de sa détention et, d'ailleurs, ne pas l'avoir connu à l'époque.

 

Chum Mey ©Vandy Rattana
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 30 juin 2009. Témoignage de Chum Mey devant les CETC, dans le cadre du procès de Duch, vu de la salle de presse
©Vandy Rattana


Chum Mey subira à son arrivée à S-21 un interrogatoire intensif durant douze jours et douze nuits, avec insultes et sévices sans relâche. Son calvaire prend fin quand ses bourreaux découvrent qu'il est mécanicien et peut être utile au centre. Il répare alors des machines à coudre, des machines à écrire, une pompe à eau... D'une cellule individuelle, il rejoint une cellule collective. Mais il devra avant cela reconnaître faire partie d'un réseau de traîtres œuvrant pour le compte des services secrets américains et soviétiques.  

Retour indécent sur la torture
Comme Chum Mey persistait à dire qu'il ne connaissait pas la CIA ou le KGB, il était quotidiennement fouetté à coup de canne, en grand nombre à S-21, précise-t-il. Ses tortionnaires en sont ainsi venus aux pinces pour lui arracher ses ongles de pied. Le président Nil Nonn : "Et l'ongle est parti ?" "Oui, l'ongle a été complètement arraché, confirme le témoin. Ils ont tordu l'ongle avec la pince, et comme l'ongle ne venait pas, ils ont tiré." "Vous voulez dire que l'ongle entier a été arraché ou seulement une partie ?", insiste le juge. "L'ongle tout entier." "Est-ce que l'ongle a repoussé ?" "Oui, mais il est déformé." "Est-ce que vous pouvez nous montrer cet ongle maintenant déformé ?" Chum Mey s'exécute. Il se lève, se poste devant les juges et sort ses pieds de ses chaussures. "Technicien, pouvez-vous nous donner une image des pieds de la partie civile ?", demande Nil Nonn. Le zoom est fait, on ne voit rien mais le juge continue d'afficher le sourire satisfait du voyeur. "Donc, si je comprends bien, ils ont arraché les ongles des deux pieds ?" "Oui." "En une fois ?" "Non, un jour, ils ont fait les ongles d'un pied, un autre jour, ceux de l'autre pied."

 

Chum Mey - Duch ©Stéphanie Gée

Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 30 juin 2009. A la demande, insistante, du président Nil Nonn, Chum Mey se lève pour montrer les conséquences de sévices qui lui ont été infligés sur les ongles des pieds
©Stéphanie Gée


Deux fois, Chum Mey s'est vu infliger des décharges électriques et, chaque fois, il a perdu connaissance, raconte-t-il. "Vous avez dit que ces décharges électriques n'étaient pas infligées comme le disait l'accusé, à savoir avec une dynamo manuelle, mais qu'il s'agissait de vrai courant électrique, 220 volts, qui venait de la prise, la tension normale utilisée dans un bureau, est-ce exact ? Et ils mettaient des fils électriques à vos oreilles ?" La partie civile confirme. "L'accusé a déclaré que les décharges électriques n'étaient infligées qu'à l'aide d'une dynamo à main mais, dans la pratique réelle, il semble que les interrogateurs utilisaient en fait l'électricité venue de la prise de courant. Alors ils agissaient peut-être ainsi à l'insu de l'accusé", en déduit, de manière tout à fait inappropriée, Nil Nonn.  

L'intention génocidaire
Le souhait de Chum Mey : que justice lui soit rendue. "Le tribunal est très important pour moi. J'ai assisté régulièrement aux audiences [en tant que partie civile]. Je veux savoir comment il fonctionne. Tous les soirs, je pleure. A chaque fois que j'entends des personnes parler des Khmers rouges, cela me ramène au souvenir de ma femme et de mes [quatre] enfants disparus sous les Khmers rouges. [Il sort son mouchoir]. Je suis psychologiquement malade." Sa voix s'étrangle.

Interrogé par la juge Cartwright, Chum Mey prononce cette phrase très forte : "Au centre, j'ai vu des vieilles femmes édentées et des nourrissons, et je ne voyais pas en quoi ils pouvaient être des agents [de la CIA ou du KGB]. Je voudrais qu'on me l'explique. Je suis convaincu que c'est ça l'intention génocidaire".  

Aux co-procureurs de poser leurs questions. Le co-procureur international, Robert Petit, a de nouveau disparu, remplacé par son substitut, William Smith. Les questions de l'accusation n'apportent guère au débat tandis que le président ne cesse de rappeler à Chum Mey, sur un ton des plus condescendants, qu'il doit attendre de voir "la petite lumière rouge" s'allumer à son micro avant de prendre la parole.

Un avocat brusque avec son propre client
Place aux avocats des parties civiles. Ce sont les deux défenseurs de Chum Mey qui demandent à prendre la parole en premier. Me Hong Kim Soun lui demande quelle a été sa réaction quand il a reçu sa citation à comparaître devant la Chambre de première instance. "C'est un sentiment de bonheur qui m'a envahi ! Il était clair pour moi que je pourrai témoigner pour faire la lumière sur ces événements à l'intention de la Chambre et pour dire la vérité. Cela a été un grand soulagement. Si je n'avais pas pu venir témoigner devant vous, j'en serais resté profondément affecté. Je voulais me soulager de ce que j'ai à dire." "Je ne pourrai jamais oublier ce que j'ai enduré à S-21 jusqu'au jour de ma mort, déclare peu après le témoin. Et ce n'est que quand justice sera rendue par vous-même que je me sentirai mieux." Et quand son avocat lui demande ce qu'il ressent aujourd'hui quand il entend le nom de "Tuol Sleng", il confie ne pouvoir retenir ses larmes. "Je ne sais pas ce qui va m'arriver à l'avenir car je ne peux pas contrôler ces larmes..." Et il confie être suivi par une organisation d'aide psychologique. Alors que Chum Mey est submergé par l'émotion, son avocat lui demande froidement de se reprendre car il ne dispose que de peu de temps pour lui poser des questions...  

Les questions de Chum Mey à l'accusé
Puis son avocate internationale, Me Studzinsky, l'invite à poser les questions qu'il a préparées pour l'accusé. Le président ne s'y oppose pas. Chum Mey veut savoir auprès de Duch si "tous les agents de la CIA ont été écrasés ou si certains sont restés en vie". Cette interrogation surprend mais s'explique plus tard, lors d'un moment de colère du témoin au souvenir de cette question qui revenait sans cesse sur son appartenance à la CIA. Qui a décidé d'orienter les interrogatoires sur la CIA et le KGB et pourquoi accuser quelqu'un d'en être un membre quand il n'avait, par exemple, fait que briser un outil, s'interroge, énervée, la partie civile. Chez lui, comme chez Vann Nath, cette même incompréhension, trente ans plus tard, d'avoir été arrêté alors qu'il n'avait commis aucune faute et, qui plus est, sous un motif fabriqué de toutes pièces et incongru.

 

Chum Mey ©Stéphanie Gée
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 30 juin 2009. Les gardiens et les interrogateurs, "je ne les ai jamais regardés droit dans les yeux. [...] J'avais trop peur pour les regarder en face", a confié Chum Mey, lors de son témoignage au procès de Duch
©Stéphanie Gée

 
Duch lui répond sur ce ton professoral qu'il affectionne tant. "J'aimerais préciser que, comme vous assistez depuis longtemps aux débats, vous devez donc savoir que la CIA fait référence à toute personne qui était de la partie adverse et non pas à des personnes qui recevaient un salaire de la part des Etats-Unis. Par CIA, on désignait tous les adversaires du PCK [Parti communiste du Kampuchea]. Et il restait toujours des membres de la CIA, et ils ont battu le PCK. Il y a donc la vraie CIA et la CIA que le PCK percevait comme étant telle. Ce sont deux choses bien distinctes. [...] Et les adversaires, je ne crois pas qu'on se soit débarrassé d'eux."

La deuxième question du témoin : que Duch lui explique ce qu'était l'Angkar. Des étudiants qu'il a accompagnés à Tuol Sleng le lui ont demandé et il n'a pas su répondre. "Je voudrais dire à M. Chum Mey, répond Duch, que par 'Angkar' on entendait Comité permanent et on faisait également référence à l'Angkar." Cette fois-ci, l'accusé s'adresse poliment au témoin dont il a, par le passé, évoqué le nom sous le terme péjoratif "a-Chum Mey" ("a" : le méprisable).

A S-21, des détenus livrés à eux-mêmes
Me Jacquin, co-avocate du groupe 3, reprend le flambeau. "Est-ce que, lorsque vous étiez détenu à S-21, vous avez eu l'impression que les gardiens, les interrogateurs ou les autres personnes y travaillant avaient peur ou étaient terrorisés ?" "Au cours de mon incarcération, répond la partie civile, je ne les ai jamais regardés droit dans les yeux. Je regardais par terre lorsque nous nous croisions. [...] J'avais trop peur pour les regarder en face." Il lui explique plus tard qu'il n'a pas confié les tortures qu'il a subies à ses voisins de cellule, même discrètement, et qu'aucune coopération n'existait entre les prisonniers. "Personne ne pouvait aider qui que ce soit. Nous étions tous seuls. Comment pouvions-nous nous aider les uns les autres puisque nous étions entravés. [...] Si on ne demandait pas l'autorisation des gardes pour bouger, on était battu." Et comment était-il possible d'avoir confiance en ses codétenus, admet-il, sans pouvoir communiquer avec eux, dissuadés qu'ils étaient tous par la haute vigilance des gardes ?

Les larmes de Duch ne feront pas oublier tous les morts
Côté défense, Me Kar Savuth lui rappelle que, lors de la reconstitution des faits à S-21, quand Duch a lu sa déclaration d'excuses adressée à toutes les victimes, le survivant a dit "attendre ces mots depuis près de trente ans". "Vous vous rappelez avoir dit cela ?" "Oui, je l'ai dit." "Pouvez-vous commenter davantage cette déclaration ?" "Cela fait de nombreuses années que j'attends d'entendre de tels mots de la bouche de Duch, répète Chum Mey. Car, au début, il a dit qu'il était un intellectuel, un enseignant, et qu'il ne serait pas facilement bouleversé... Or je pensais qu'il avait réalisé avoir tué des gens et je pensais qu'il ne serait jamais en mesure, un jour, de dire cela. C'est la raison pour laquelle, lorsque je l'ai vu pleurer à Tuol Sleng, je lui ai dit cela. Je ne vais cependant pas utiliser quelques larmes pour faire oublier les âmes de milliers de personnes qui ont été tuées à Tuol Sleng."

L'interrogatoire de Chum Mey s'achève. Il n'est pas remercié pour sa déposition comme ce fut le cas pour tous les précédents témoins appelés à la barre.


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Vann Nath ©John Vink/ Magnum

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3 Commentaire
Par Jean-Sien 2009-07-01 13:20:50
Merci Stéphanie Gée pour tous ces comptes-rendus d'audience, je ne crois pas qu'il en existe d'aussi détaillés et précis sur internet.
À travers les dépêches froides voire robotiques de l'AFP, le procès paraît abstrait tandis qu'on a vraiment l'impression de vivre le procès à vos côtés, tant vous laissez filtrer votre émotion et votre indignation à travers votre article.
Par Christian STOCK 2009-07-01 16:40:53
J'adhère pleinement au commentaire ci-dessus. Ici, à Paris, aucun compte rendu du procès dans les grands media ... je suis bien heureux d'avoir K7 pour être informé. Vos rendus d'audiences sont détaillés, complets, et votre regard personnel donne de l'humanité à ce tribunal froid. Au sein de ce grand "machin" à l'organisation incertaine, certains juristes me semblent être plus motivés par leurs égos que par la quête de la vérité et le souci de l'humain. MERCI Stéphanie !
Par Une victime écoeurée par ce tr 2009-07-01 18:42:08
Je rejoins l'avis de MM Sien et Stock: en effet, merci beaucoup Stéphanie car grâce à votre remarquable travail, vous fournissez une précieuse source d'information à ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent plus se rendre au Cambodge(comme c'est mon cas) pour assister à ce procès. Comment faire pour savoir pourquoi les avocats des accusés sont si méprisants vis-à-vis des victimes (ici MM Van Nath et Chum Mey que je respecte beaucoup)qui ont eu le courage de venir témoigner et raconter ce qu'ils ont vu et subi. Est-ce cela "LA JUSTICE INTERNATIONALE?", quand vous savez parfaitement que vous défendez un monstre qui reconnaît ses crimes, pourquoi continuer à douter de la parole des victimes et à les martyriser encore moralement? N'est-ce pas assez ce qu'ils ont subi il y a 30 ans pour en rajouter? Savez-vous que lorsque nous vicitmes revivons les horreurs de ce passé honni nous ne pouvons nous empêcher de pleurer, nous pleurons nos morts et notre vie foutue en l'air par la faute d'une bande de fanatiques maoistes qui ont pu arriver au pouvoir avec la complicité des grandes puissances. Quand comprendrez-vous enfin MM les juges et les avocats que vous êtes là pour punir les coupables et non les victimes.
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