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"Killing fields" : pas de trace d'aménagement du site après trois ans de gestion privée
Par Chheang Bopha   
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21-05-2008

Image
Choeung Ek (Phnom Penh), 16 janvier 2008. Ossements émergeant
des fosses communes des "Killing Fields"
© John Vink / Magnum
 

Quand la billetterie du site des temples d'Angkor a été confiée à une société étrangère, l'événement avait suscité une levée de boucliers. Les critiques ont été encore plus virulentes quand la municipalité de Phnom Penh a, en 2005, confié la gestion du centre de génocide Choeung Ek à la société japonaise JC Royal. Une concession de 30 ans, qui ne peut être assimilée à une "privatisation", avait alors défendu dans un communiqué le Conseil des ministres du Cambodge pour faire taire les détracteurs de ce projet. Trois ans plus tard, des aménagements du site annoncés on ne voit rien...

 

A l'entrée des "Killing Fields", situé à une dizaine de kilomètres au sud de Phnom Penh, un large panneau se dresse dans les airs, les pieds dans ce qui fut autrefois une rizière et est aujourd'hui un parking. Un musée, des kiosques de repos pour les visiteurs, des toilettes, un guichet : autant de constructions, en images, qui n'ont toujours pas vu le jour alors que dans deux jours JC Royal soufflera sa troisième bougie à la tête de ce lieu de mémoire. A l'exception toutefois d'une clôture de béton, là comme pour rappeler qu'il y a eu un changement de gestionnaire.

Des visiteurs toujours plus nombreux
Le flot de visiteurs grossit au fil des années. L'an dernier, plus de 180 000 étrangers et 13 000 Cambodgiens sont venus à Choeung Ek, d'après les chiffres de la compagnie. Selon les saisons, ils sont entre 300 et 700 chaque jour à franchir le seuil, payant pour les étrangers et les Khmers de la diaspora, claironne Chuo Sokty, responsable du site pour le compte de JC Royal. Un succès à mettre sur le compte de la mise en place du tribunal pour juger les anciens hiérarques khmers rouges et sur la bonne route qui mène à ces charniers, avance-t-il.

La construction d'un musée sur les rails
Près du portail d'entrée se tiendra le musée longtemps annoncé et dont les travaux ont commencé début mai et devraient se chiffrer autour de 100 000 dollars. Ce retard, justifie Chuo Sokty, est à mettre sur le compte du cadastrage du terrain qui n'avait encore jamais été effectué et sans lequel aucune construction ne peut être autorisée. Pour compenser les coûts engendrés, le prix du billet - qui était passé de 2 000 riels à 2 dollars quand la société japonaise avait hérité de la gestion du site - sera réévalué à 3 dollars, informe le responsable, qui divise l'endroit en deux zones : les charniers, où les seuls travaux envisagés consisteraient à bétonner le pourtour des fosses pour prévenir leur disparition notamment de l'oeuvre corrosive de l'eau, et une zone de développement.

Une partie des bénéfices réinvestie dans des bourses d'études
A l'origine, la compagnie JC Royal a été créée pour assurer la survie de Sun Fund, une organisation caritative fondée en 2002 par Hun Sen en faveur de l'éducation au Cambodge. Il a été prévu que la société concessionnaire reverse une partie de ses bénéfices à Sun Fund, laquelle a pu offrir à ce jour des bourses d'études dans les universités du pays (plus deux au Japon) à 150 jeunes Cambodgiens, jugés défavorisés. Chaque boursier obtient 380 dollars pour les frais d'inscription scolaire et un pécule mensuel de 12.5 ou 25 dollars selon les cas. Selon les termes du contrat établi, JC Royal doit par ailleurs verser annuellement la somme de 15 000 dollars dans les caisses de la municipalité ainsi que 10% de TVA à l'Etat.

Un usage approprié des bénéfices ?
JC Royal prend en charge le salaire des trente employés, rémunérés 200 000 riels par mois (50 dollars) et le développement du site. Mais, insiste Chuo Sokty, elle a fait du financement de la scolarité de jeunes Cambodgiens une priorité. "Voilà pourquoi les travaux de rénovation ont pris du retard par rapport à notre calendrier, parce que nous pensons d'abord aux étudiants !"

Et le responsable de se dédouaner ainsi de ces longs délais : "Les âmes des morts de Choeung Ek peuvent reposer en paix car notre société ne fait pas d'argent sur leurs souffrances pour son propre intérêt mais pour la bonne cause !"

La grogne continue
Nombre de Cambodgiens continuent de s'indigner du fait que la gestion du mémorial ait été confiée à une société privée, estimant que "c'est une offense que de faire du business sur le dos des morts". Pour Chhang Youk, directeur du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), qui s'est opposé dès la première heure à ce projet d'investissement, "le résultat est loin de refléter les trois ans déjà d'exploitation du site par la compagnie pas plus que le montant des bénéfices qu'elle a engrangés". "Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de changer le 'décor' de Choeung Ek mais publier des livrets d'information, approfondis et reflétant des travaux de recherche sur le sujet, à l'attention des visiteurs serait en revanche utile. La société gagne autour de 600 000 dollars depuis 3 ans. Avec cet argent, elle aurait pu financer au moins dix scolarités en master aux Etats-Unis ou au Japon !", raille le responsable, qui compte comme d'autres des proches reposant là où s'achevait notamment la vie des anciens détenus du centre de détention S21.

La publication de brochures, à en croire un guichetier du site, n'est pas à l'ordre du jour. "Trop cher !", défend-il, avant d'exhiber les seuls documents disponibles à l'accueil, concernant la lutte contre le trafic d'êtres humains. "L'impression de 120 000 brochures avait coûté 10 000 dollars, et il n'y en a déjà plus !", souligne à son tour la compagnie.

Youk Chhang, engagé dans un long combat pour défendre la mémoire de la tragédie khmère rouge, préconise par ailleurs le lancement en urgence de travaux, "avant l'arrivée de la saison des pluies", pour empêcher l'eau de venir endommager les fosses. De plus, il s'oppose à la création d'une salle de projection, prévue dans le projet de développement de JC Royal, selon lui inappropriée. "Les touristes doivent pouvoir découvrir ce site dans le silence. Or envisager de tels aménagements viendrait perturber la quiétude du lieu. S'ils veulent regarder des documentaires sur la période khmère rouge ou acheter des souvenirs, que ces activités leur soient offertes à Phnom Penh, mais pas à l'endroit où se tiennent les charniers !"

Pour en savoir plus

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Un projet audacieux d'aménagement du site rejeté
La société JC Royal avait demandé au cabinet privé "Galerie d'Architecture" d'élaborer un plan d'aménagement de Choeung Ek. En trois mois, l'équipe cambodgienne avait accouché d'une maquette originale : une structure cubique d'un blanc immaculé, entourée de barbelés, se voulant une allégorie du communisme opposé au monde libre. "Les communistes ont recours à des matériaux peu onéreux tandis que le monde libre, riche, opte pour des matériaux de luxe", développe Ek Rithy, directeur du cabinet. Dans ce musée, les visiteurs se seraient laissé guider par des écouteurs, explique l'architecte, qui avait prévu de leur faire traverser un couloir étroit de 80 cm "pour créer chez eux un sentiment de malaise, d'étouffement", lequel couloir devait déboucher sur une fosse de dimension symbolique : 3 m, 8 dm et 20 mm de profondeur, soit la durée exacte du Kampuchea démocratique (3 ans 8 mois et 20 jours). Selon le tracé de ce parcours, c'est alors que les visiteurs auraient découvert le stupa vitré abritant les crânes de victimes. Ce projet a été rejeté par la municipalité de Phnom Penh au motif qu'il ne respectait pas la tradition architecturale khmère. L'ajout de tuiles traditionnelles avait ainsi été recommandé au cabinet qui a refusé de changer d'un iota ses plans. Du coup, c'est le projet initial, sans grande originalité, qui sera suivi.
 
Un centre de recherche sur le génocide dans les cartons du DC-Cam
Depuis 1999, le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) réfléchissait à la mise en place d'un centre de recherche permanent à vocation éducative avec comme ambition de prévenir d'autres génocides dans la région. Un projet qui deviendra bientôt réalité. Les travaux doivent débuter en 2009, avec un budget de 2 millions de dollars, sur un terrain de 5 600 m2 dans le quartier de Boeung Trabek, au sud de la capitale cambodgienne. Les étudiants du supérieur pourront venir dans ce centre suivre des cours sur le génocide, qui constitueront une matière facultative dans le cadre de leur cursus, et les chercheurs y étudier l'impact sur la société cambodgienne tant du régime khmer rouge que du tribunal créé pour juger ses anciens responsables, détaille Youk Chhang. "On élargira le cadre de ces études à toute l'Asie du Sud-Est. On créera aussi un département des arts qui élaborera des spectacles contemporains en s'appuyant que ce que l'on sait déjà sur le régime khmer rouge, une façon d'éduquer les jeunes par les arts. Et on organisera également des ‘visites du génocide'", explique Youk Chhang, dont le centre s'appuiera sur une équipe de 25 personnes et collaborera avec 22 universités cambodgiennes.