Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 24 fevrier 2009. Ieng Thirith devant ses juges lors de l'audience préliminaire aux CETC © John Vink / Magnum La Chambre préliminaire du tribunal khmer rouge examinait, mardi 24 février, l'appel de Ieng Thirith, l'ancienne ministre khmère rouge des Affaires sociales, contre son maintien en détention provisoire. Les débats se sont de manière inattendue déplacés hors du sujet du jour, l'épouse de Ieng Sary, l'ancien chef de la diplomatie du Kampuchea démocratique lui aussi placé en détention provisoire et qui vient de nouveau d'être hospitalisé, ayant conclu l'audience par un vibrant plaidoyer en faveur de son innocence. Elle en a profité pour rejeter la responsabilité des crimes de masse commis entre 1975 et 1979 sur Nuon Chea, souvent présenté comme l'idéologue du régime, et a égratigné au passage Duch.
Ieng Thirith et S-21 Le substitut du procureur, le Belge Vincent De Wilde, a fait bouillir Ieng Thirith. Il a en effet rappelé l'importance cardinale du témoignage à charge de Duch, l'ancien directeur de la prison S-21. Selon ce dernier, des centaines de membres du ministère des Affaires sociales, placé sous la direction de Ieng Thirith, ont été envoyés dans ce sinistre centre interrogatoire, ce que confirmeraient les listes de victimes compilées à S-21. De plus, un témoignage recueilli indique que leurs confessions arrachées sous la torture auraient été communiquées à Ieng Thirith. Ce qui signifierait qu'elle ne peut ignorer ce qui s'est passé entre les murs de cette prison d'où une poignée seulement de détenus sont ressortis vivants. Le substitut a ensuite ouvert une parenthèse sur la personnalité de Ieng Thirith, précisant que lors d'une audience à huis clos devant la Chambre préliminaire du tribunal en mai 2008, elle avait reçu un avertissement des juges pour avoir perturbé à plusieurs reprises les débats et s'être adressée de manière agressive au parquet et aux parties civiles. "Elle ne supporte pas d'être confrontée à son passé et a démontré sa volonté de faire pression sur le parquet et les parties civiles. C'est une attitude qui a toujours été la sienne !" C'en était assez pour irriter Ieng Thirith, qui s'est arrêtée d'écouter les débats en enlevant de ses oreilles son casque lui permettant de suivre les échanges en langue cambodgienne. "Je sais qui a tué !" Fulminant sur place, elle a alors pris la parole pour déclarer, en khmer, qu'elle n'avait eu aucun rapport quel qu'il soit avec Duch, qu'elle appellera uniquement par son vrai nom, Kaing Guek Eav. Et d'affirmer le contraire est, selon elle, "illégitime". "Je suis certaine que des personnes ont été tuées et je sais qui a tué !" Elle a ensuite rappelé être revenue au Cambodge, une fois les Khmers rouges installés au pouvoir, accompagnée d'étudiants qui ont été "arrêtés et exécutés sous la houlette de Nuon Chea", a-t-elle dénoncé, ajoutant que ces étudiants avaient ensuite été "confiés" à Duch. "Je viens d'une bonne famille. Je suis très en colère car j'ai fait tout mon possible pour servir la nation. Tout ce qui est arrivé est la faute de Nuon Chea. Ne m'impliquez pas [dans cette histoire] ! Cela est injuste ! C'est lui qui a commis toutes ces choses !" Elle a rapporté qu'un camion qui venait régulièrement avait embarqué les étudiants, et c'est à ce moment-là qu'elle avait compris que ce n'était pas une délégation qui venait les chercher mais qu'on les emmenait à la mort. "Ne m'accusez pas sinon vous finirez au 7e niveau de l'enfer !" La juge internationale Katinka Lahuis l'a alors, contre toute attente, encouragée à poursuivre, lui demandant d'allumer son micro. Ieng Thirith a bien volontiers repris sa diatribe, cette fois-ci dans un anglais un peu chaotique. "La raison pour laquelle je suis ici est pour dire la vérité car j'attends cela depuis des années et parce que j'ai été accusée de crimes malgré tout ce que j'ai fait... [...] Je n'ai jamais connu Kaing Guek Eav et ne lui ai jamais parlé..." "Je ne suis pas une meurtrière" S'offusquant à plusieurs reprises de se retrouver au banc des accusés, elle a cru bon d'ajouter, pour souligner sa bonne foi, que, en ces temps-là, elle "seule" circulait à Phnom Penh "sur un vieux vélo" alors qu'elle était ministre. "Je ne peux pas vraiment faire preuve de patience. Je suis injustement accusée. Je suis désolée d'être extrême mais je suis une personne éduquée, je n'ai jamais rien fait de mal, je n'ai jamais commis de meurtre ! Les vrais meurtriers, surtout celui qui tuait les gens, comment s'appelle-t-il déjà ? ... Le gars qui tuait les gens et qui est en détention... J'ai oublié son nom... Celui qui tuait et est détenu... Kaing Guek Eav ! Je n'ai rien à voir avec lui ! Lui et Nuon Chea, c'est du pareil au même! Nuon Chea donnait ses ordres à Kaing Guek Eav, et ce dernier lui envoyait ensuite des rapports. Je vous dis la vérité. Je veux que justice soit faite ! [...] Je vous répète que je ne suis pas une meurtrière !" Elle a alors invoqué sa respectable généalogie : un grand-père qui était principal d'école et un père professeur. "Ma famille est bien éduquée et n'a jamais tué mais toujours essayé d'instruire au mieux les étudiants..." Et Ieng Thirith de conclure par cette phrase : "Je ne connais pas Kaing Guek Eav mais je le hais !", après avoir estimé que "s'il y a des gens cruels au Cambodge, ils doivent être poursuivis"...
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