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Au Cambodge, inquiétudes sur l'extinction possible du serpent, cet ennemi qui vous veut du bien
Par Corinne Callebaut   
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30-09-2008

Cambodge - serpent © John Vink / Magnum

Kompong Tralach (Cambodge), le 24 août 2002. Un serpent insouciant vint à passer...
© John Vink / Magnum

 

Tantôt considéré comme un dieu, tantôt haï pour ses morsures, au Cambodge plus qu'ailleurs, le serpent fascine et répugne à la fois. Mais au-delà de cette relation ambiguë, un fait est certain : son avenir est plus que compromis dans le pays. Chasse intensive, destruction de son habitat, réchauffement climatique sont autant de menaces qui pèsent sur sa survie. Or sa disparition entraînerait à la fois une catastrophe écologique, notamment dans le Tonlé Sap, où son rôle de régulateur est indispensable, mais également biologique car de nombreuses espèces pourraient être amenées à disparaître, voire à ne jamais être découvertes.


Un mythe devenu NAC (nouvel animal de compagnie)
Roatanak porte la robe safran des moines cambodgiens. Assis sur les marches qui mènent à l'intérieur de la pagode, il fixe le petit escalier qui se trouve en face de lui. Dessus, un immense serpent rampe discrètement, sans être inquiété le moins du monde, vers la statue de Bouddha. Une scène de la vie quotidienne dans cette pagode ombragée, située non loin du parc national de Virachey (province de Ratanakiri), qui offre un refuge très apprécié des reptiles à sang froid. "C'est un signe de grande chance !, explique le jeune bonze. Dans notre culture, le serpent est porteur d'une grande fortune. Jamais nous ne pourrions le chasser, nous ne lui voulons aucun mal et d'ailleurs, je ne connais personne qui se soit fait mordre ici."

Une vénération qui s'explique notamment par la mythologie. La légende voulant en effet que le peuple khmer descende de l'union d'un brahmane indien et de la fille du roi-serpent mais aussi que le Bouddha ait été protégé par le Naga lors d'une tempête effroyable. D'où une adoration sans bornes pour le reptile de la part des bouddhistes. De fait, le serpent semble jouir au Cambodge d'une popularité incroyable. Ainsi, en mars dernier, un journal cambodgien rapportait qu'un couple de pythons avait envahi la maison de Neang Phat, secrétaire d'Etat à la Défense. Non seulement il adopta les serpents, mais ceux-ci vivent dorénavant avec la famille, en toute liberté, car il voit en leur présence un excellent présage pour le bonheur du foyer. Un cas loin d'être isolé, bon nombre de Cambodgiens n'hésitant pas à accueillir dans leur demeure boas et pythons dans l'espoir que ceux-ci leur apportent chance et richesse. De là à considérer le serpent comme la bête à bon Dieu du peuple cambodgien, il n'y a qu'un pas qu'on ne saurait franchir.
 
Une nourriture de choix pour les crocodiles
Si certains Cambodgiens adorent le serpent au sens strict du terme, d'autres l'adorent surtout pour la fortune qu'il leur procure. Sur les bords du Tonlé Sap, Mony Vechean recoud son filet. Pêcheur comme son père, voilà six ans qu'il consacre les mois de mousson à la chasse aux serpents. "Ce n'est pas une bonne période pour les poissons, en plus, il y en a de moins en moins dans les eaux du lac, alors on se rabat sur les serpents d'eau. Ça rapporte 1 dollar les 50, c'est moins que les poissons mais ça vaut le coût !"  Il fournit ainsi une bonne dizaine de fermes à crocodiles, devenues légions sur les bords du grand lac intérieur. "Les crocodiles en sont très friands et c'est plein de protéines, explique Chantha Vay, venu s'approvisionner en serpents pour une ferme voisine. En plus, les serpents se débattent et les crocodiles adorent ça !" Quand ils ne servent pas de dîner aux crocodiles, les serpents sont vendus pour leur peau, recherché dans la fabrication de sacs, chaussures et autres objets de maroquinerie.

Un braconnage dangereux
Selon l'organisation Wildlife Conservation Society, ce sont ainsi plus de quatre millions de serpents qui disparaissent chaque année du Tonlé Sap, un chiffre qui pourait même s'élever à sept millions. Une chasse effrénée qui n'est pas sans poser de graves problèmes dans ce fragile écosystème. "Il y en a beaucoup moins qu'avant, constate Mony. Si ça continue, ce sera pareil qu'avec les poissons."

"Même si la chasse aux serpents n'a pas atteint un point de non-retour, la disparition de certaines espèces, comme l'enhydris longicauda, est très inquiétante", s'alarme Tom Bursley, un biologiste australien qui étudie depuis six ans les eaux du Tonlé Sap. Et il n'est pas le seul à s'inquiéter. Sharon Brooks, une autre biologiste spécialiste du Tonlé Sap et chercheuse à l'université d'East Anglia, en Norvège, rapportait dans une conférence en juillet 2007, à Port Elizabeth (Afrique du Sud), qu'elle n'avait jamais vu une chasse aussi intensive. "Si on ne trouve pas de solution, cela pourrait être désatreux pour l'avenir du Tonlé Sap. Car si le nombre de serpents chute, les Cambodgiens se rabattront alors sur d'autres espèces, également en danger. Et si l'écosystème du lac, qui permet à trois millions de Cambodgiens de vivre, est menacé, l'économie l'est aussi, c'est pourquoi il est urgent d'agir." Pour empêcher cette catastrophe, la biologiste préconise non pas l'arrêt total mais une régulation de la chasse, et la création de zones de protection où les serpents pourraient trouver refuge. Jusque-là, ses recommandations n'ont obtenu aucun écho…

Plus moyen de ramper tranquillement
Si la vie du serpent n'est pas paisible sous l'eau, sur terre, elle ne l'est pas davantage. Neang Thy est un des seuls herpétologues, comprenez spécialiste des reptiles et des amphibiens, cambodgien. Il officie notamment au Parc national de Virachey pour le ministère de l'Environnement et mène des recherches pour Fauna and Flora International, une association œuvrant pour la préservation des espèces en danger. Constamment sur le terrain, il suit depuis plus de quinze ans l'évolution de la faune dans les forêts du pays, et son constat est alarmant. "C'est incroyable, d'un jour à l'autre, tout un pan de forêt peut disparaître, pour faire place à des cultures, c'est très courant ici et complètement illégal aussi, explique l'écologiste. Pour les reptiles, c'est une catastrophe car s'ils perdent leur habitat, ils disparaissent, tout simplement. C'est la principale menace pour les serpents mais ils souffrent également beaucoup du réchauffement climatique car ce sont des animaux à sang froid."
 
Pas de données disponibles mais de sérieuses inquiétudes
Malgré des études très poussées, notamment avec l'aide de Conservation International, une autre association de protection des animaux, il n'existe actuellement aucune donnée sur le nombre d'espèces existant dans le pays et sur les espèces de serpents en voie d'extinction. "Tout le monde s'en moque, regrette Neang thy. Et sans données, nous ne pouvons pas démontrer qu'il y a un problème."

Si le chercheur n'incrimine pas le gouvernement, il trouve tout de même les moyens mis en place insuffisants : "La loi a été durcie depuis 2003 : des rangers ont été déployés. Ainsi une soixantaine d'entre eux surveillent les montagnes des Cardamomes [une des plus grandes réserves animalières du pays, au sud-ouest du Cambodge] ce n'est pas assez, ils ne peuvent pas être partout. Or les braconniers et la déforestation gagnent tout de même du terrain." Des équipes de sensibilisation à l'environnement viennent également à la rencontre des villageois pour leur expliquer l'intérêt à préserver leur milieu naturel. Un appui qui ne semble guère porter ses fruits. "Les Cambodgiens voient surtout que les serpents sont dangereux et que leur commerce peut leur rapporter de l'argent", continue Neang Thy.

La situation préoccupe également nombre de spécialistes étrangers, qui n'hésitent pas à parcourir des milliers de kilomètres pour venir observer les espèces rares, voire uniques, que l'on trouve au Cambodge. Lee Grismer fait partie de ceux-là. Ce chercheur émérite de l'université de La Sierra aux Etats-Unis vient même de rapporter de son dernier voyage au Cambodge, en août dernier, deux espèces de gecko qui n'avaient jamais été identifiées ainsi qu'un crotale, jamais découvert à ce jour, trouvé sur l'île vietnamienne de Hon Son. Sur le site de la faculté où il travaille, il explique que la déforestation alliée à un désintérêt général peut conduire à la disparition d'espèces  pas encore découvertes, ce qui serait une catastrophe : "La vie sur cette planète est comme un puzzle géant, chaque pièce s'emboîte l'une à l'autre et dépend l'une de l'autre directement ou indirectement. Plus nous en savons sur les espèces et plus nous pouvons trouver les moyens de la sauver. Si l'on perd un maillon, c'est une catastrophe pour l'écosystème."

Espérons qu'à l'avenir, les serpents cambodgiens arriveront tout de même à garder leur sang froid…

 


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Les morsures, un autre fléau dont on ne parle pas

Si l'homme est le principal ennemi du serpent, au Cambodge, le serpent représente aussi une grave menace pour l'homme. Nikolaï Dornshenko et son équipe de la Snake House, à Sihanoukville, seul établissement du pays à prendre soin des serpents et des personnes mordues, constatent chaque jour les dégâts causés par les reptiles :  "Il y a au moins une personne blessée qui arrive chaque jour. Nous prodiguons les premiers soins, injectons l'antidote si nous l'avons mais nous ne pouvons guère faire plus…, explique le scientifique. Parfois, nous sommes obligés de les emmener à Phnom Penh, mais nous trouvons rarement un établissement qui accepte de s'en occuper car personne ne sait comment faire."

Victimes de leur succès malgré eux, ils voient affluer de plus en plus de personnes mordues et restent stupéfaits devant l'inanité des ONG et associations, à l'exception, souligne Nikolaï Dornshenko, de Médecins du Monde. "Il n'y a pas d'épidémie, ça se passe loin et ça ne concerne pas les Occidentaux. Du coup, personne ne s'y intéresse et même personne n'y croit. Pourtant c'est une véritable catastrophe dans les provinces. Nous voyons constamment des gens mourir dans nos bras." L‘écologie le préoccupe aussi beaucoup : "Ici, nous essayons de sauver les serpents et les hommes, chacun fait partie de l'écosytème et finalement l'un ne peut vivre sans l'autre", conclut-il.

 

 
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