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Médicaments contrefaits au Cambodge : le cachet ne fait pas foi
Par Corinne Callebaut   
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20-02-2009

Pailin - Cambodge - depot de medicaments ©John Vink/ Magnum

Païlin (Cambodge), le 6 mars 2002. Une commerçante vend de l'artéminisine, un anti-paludéen, dans un dépôt de medicaments non contrôlé
©John Vink/ Magnum 

Statistiques obsolètes, chape de plomb sur le sujet observée par la plupart des acteurs nationaux œuvrant dans ce domaine... Au Cambodge, la lutte contre les faux médicaments reste un sujet tabou et très sensible. Pourtant, force est de constater que le royaume continue à pâtir lourdement des produits pharmaceutiques contrefaits ou de piètre qualité, dont la population reste la première victime. Pour lutter contre ce fléau, qui concerne essentiellement les antibiotiques et les antipaludéens, une équipe de lutte contre les faux médicaments a été mise en place au sein du ministère de la Santé, soutenue par de nombreuses aides privées extérieures. Malheureusement, il semble bien qu'aucun remède n'ait encore été trouvé au Cambodge pour rétablir la bonne santé du réseau pharmaceutique.

 

Comptes d'apothicaire
Impossible pour le quidam de se balader à Phnom Penh sans remarquer la multitude de points de vente de médicaments qui essaiment la capitale. Toutefois, si ces marchands sont légion, difficile de distinguer les vraies des fausses pharmacies. Selon Chroeng Sokhan, le vice-directeur du département des médicaments et de l'alimentation au sein du ministère de la Santé, chargé notamment de la lutte contre les médicaments contrefaits, il existerait un millier d'officines pharmaceutiques dûment homologuées sur l'ensemble du territoire cambodgien, 500 dépôts pharmaceutiques et environ 2 500 officines non certifiées et donc illégales. Toutefois, ces chiffres du ministère de la Santé sont sujets à caution. En effet, ils n'ont pas évolué depuis le début des années 2000. En outre, sont considérées comme "vraies" pharmacies celles qui peuvent justifier qu'elles sont tenues par un pharmacien diplômé d'Etat. Or nombreuses sont les échoppes qui se contentent d'"acheter" leur diplôme auprès d'un pharmacien peu scrupuleux et d'inscrire, contre monnaie sonnante et trébuchante, son nom en devanture sans que ce diplômé n'intervienne, de quelle que façon que ce soit, dans la soi-disant pharmacie. Dans la réalité, les pharmacies dignes de foi se comptent sur les doigts d'une main à Phnom Penh et sont quasiment inexistantes dans les provinces.

Faux pharmaciens mais vraies erreurs médicales
La plupart des pharmaciens n'étant donc pas des professionnels de la santé mais bien de simples commerçants, l'approvisionnement en médicaments se révèle très peu contrôlé. Beaucoup achètent les médicaments les moins chers, sans se soucier de leur provenance... ni de leur qualité. "Pour satisfaire la demande, les commerçants préfèrent importer des médicaments à bas prix de Chine, d'Inde, de Thaïlande et du Vietnam sans tenir compte de leur qualité", explique Romain Castelbou dans sa thèse intitulée "Les faux médicaments dans les pays émergents - L'exemple du Cambodge", publiée en 2005 à la faculté de Toulouse (France). "Afin de proposer des prix abordables pour le marché cambodgien, certaines compagnies pharmaceutiques des pays cités produisent des spécialités à exporter de qualité inférieure à celle de ces mêmes spécialités quand elles sont destinées au marché intérieur." Parmi ces médicaments, certains peuvent être efficaces, d'autres pas, et certains sont plus ou moins dosés.  

Selon la définition officielle des autorités cambodgiennes, inspirée de celle de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) est contrefait "tout médicament fabriqué avec des principes actifs inadéquats ou de mauvaise qualité, tout médicament sans principe actif ou avec une teneur en principe actif délibérément en dehors des limites spécifiées par la pharmacopée, tout médicament dont l'étiquette ou l'emballage imite délibérément ceux d'une spécialité existante, tout médicament reconditionné ou produit par une personne non autorisée". Officiellement, selon les chiffres du ministère de la Santé, environ 13 % - un chiffre qui n'a pas varié depuis le début des années 2000 - de médicaments contrefaits circulent actuellement au Cambodge, contre 30 à 40 % selon une estimation de la Chambre de commerce franco-cambodgienne publiée en 2007. "Voilà cinq ans que j'exerce cette profession et, d'après ce que j'observe, il y a de plus en plus de faux médicaments qui circulent, affirme un pharmacien diplômé de la capitale sous couvert d'anonymat. Je trouve même qu'ils sont de mieux en mieux imités, surtout les emballages. Parfois, moi-même je n'arrive pas à distinguer les vrais des faux."

Une tragédie pour les Cambodgiens

Malheureusement, rares sont les Cambodgiens disposant de revenus suffisants pour se procurer des médicaments dans des officines qui se fournissent via de filières contrôlées, souvent d'Europe, car leurs tarifs sont logiquement plus élevés que ceux pratiqués par les multiples échoppes de rue, moins chers mais de qualité aléatoire. Or l'ingestion d'un mauvais médicament peut avoir les pires effets sur les patients.  

En 1999, la mort de trente Cambodgiens avait mis en lumière ce fléau : ils sont décédés faute de traitement approprié après avoir pris des antipaludéens contrefaits qui contenaient de la sulfadoxine-pyriméthamine, inefficace contre la forme de paludisme dont ils souffraient, au lieu de l'artésunate, pourtant indiquée sur l'emballage, qui aurait pu les sauver. Dix ans plus tard, la situation ne semble avoir guère évolué. "Ces accidents sont de plus en plus fréquents, d'après ce que j'observe, révèle le docteur Ung-Phou Phurik, médecin généraliste à Phnom Penh. Beaucoup voient leur état empirer, soit parce que le médicament n'a eu aucun effet sur eux, soit parce qu'il contenait des composants contre-indiqués. Parfois, des résistances aux  médicaments qui auraient pu, normalement, les soigner efficacement, finissent par se développer [en raison d'une consommation inappropriée de produits pharmaceutiques]. Finalement, ils se retrouvent à l'hôpital et s'endettent encore plus pour guérir. C'est un cercle vicieux." Selon les chiffres de l'ONG Oxfam, en 2005, 45 % des dettes contractées par les Cambodgiens concernaient des dépenses de santé et notamment l'achat de médicaments. Dans les provinces, nombreux sont les paysans à voir leurs biens confisqués par les banques faute de pouvoir rembourser des prêts contractés suite à de gros pépins de santé.  

L'effet placebo de la lutte gouvernementale
Pour contrer le trafic de faux médicaments, le gouvernement a mis en place une équipe spéciale au sein du ministère de la Santé, dans le département de médicaments et d'alimentation. Seul le vice-directeur de cette équipe, le docteur Chroeng Sokhan, a accepté de nous parler : "Nous sommes chargés de surveiller ces trafics mais disposons de très peu de moyens. Seize inspecteurs sillonnent le territoire pour contrôler les officines, mais nous procédons très rarement à des arrestations car il est très difficile de vérifier si les médicaments sont bons ou mauvais, contrefaits ou non, et lorsque nous essayons de remonter la filière et accusons un fabricant, celui-ci nous répond qu'il ne s'agit pas de l'un de ses produits et qu'il a lui même été victime de contrefaçon... Or aujourd'hui, ces médicaments sont si bien imités qu'il est dur de contredire ces allégations. Heureusement, nous recevons des aides privées, comme celle du Fonds global et de l'USP (United States Phamacopeia) qui financent notamment l'achat de 'mini-lab', des coffrets nous permettant facilement d'analyser les médicaments. Mais cela est insuffisant…" Un brin désabusé, le docteur Chroeung Sokhan semble pourtant faire de son mieux afin de lutter contre les faux médicaments. Hélas, cette bataille semble bien ardue à mener. D'autant plus que le ministère de la Santé n'a aucun pouvoir répressif direct : il ne peut ni confisquer des marchandises frauduleuses ni punir un trafiquant.

Un trafic qui gangrène chaque échelon du secteur

Dans sa thèse, Romain Castelbou évoque les nombreux facteurs qui rendent la lutte contre les médicaments falsifiés très difficile : "La puissance financière des réseaux mafieux de fabricants de faux médicaments peut facilement empêcher toute action concrète de lutte contre le trafic de médicaments." Il pointe également du doigt la corruption et les maigres revenus du personnel d'Etat : "Le faible niveau de rémunération des fonctionnaires et en particulier ceux du ministère de la Santé (15 à 40 dollars par mois) encourage certains d'entre eux à exercer une deuxième activité, mettant leurs compétences scientifiques, techniques ou législatives au service d'industries pharmaceutiques locales de mauvaise qualité ou d'entreprises d'importation de médicaments peu regardantes sur l'origine et la qualité des produits. En outre, les très bas salaires ne motivent pas les fonctionnaires à exercer correctement leurs fonctions et à œuvrer pour l'amélioration de la santé publique." Enfin, il fait également remarquer que les contrôles aux frontières sont inefficaces car effectués par des douaniers du ministère du Commerce, et non du ministère de la Santé, inaptes à reconnaître les médicaments authentiques. Par ailleurs, le marché, saturé par le nombre de spécialités existantes pour un même produit actif, se révèle impossible à contrôler. Un constat accablant et très préoccupant : ce n'est rien moins que la santé de 13,5 millions de Cambodgiens qui est en jeu.  

 

 


Une lutte au niveau mondial
Le 11 novembre 2008, Interpol a saisi plus de 6,65 millions de dollars de médicaments contrefaits contre le paludisme, le VIH et la tuberculose en Asie du Sud-Est et procédé à 27 arrestations. Si les saisies de cette sorte sont fréquentes, elles atteignent rarement une telle somme. Baptisée "Storm", il s'agissait de la première opération menée conjointement par Interpol, depuis la ville française de Lyon, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Organisation mondiale des douanes.

 

Selon l'OMS, le marché des faux médicaments dans le monde pourrait atteindre 75 milliards de dollars en 2010, soit une augmentation de 90 % depuis 2005. Par ailleurs, plus de 40 % des 1 047 arrestations internationales relatives aux médicaments contrefaits ont été réalisées en Asie. Pour contrer ce trafic, l'OMS a mis en place un groupe de travail nommé "Impact" , auquel sont invités à participer des douaniers, des policiers et des représentants de laboratoires pharmaceutiques afin de réfléchir ensemble à des moyens de lutte contre le trafic. Toutefois, cet organisme est notamment critiqué par certains observateurs à cause de l'implication des laboratoires. Ceux-ci sont accusés d'y participer davantage pour défendre leurs brevets que par souci de santé publique. Ces mêmes observateurs pointent notamment du doigt le fait que certains laboratoires pharmaceutiques qui participent à "Impact" prendraient eux-mêmes part à des trafics en exportant dans les pays en voie de développement des médicaments illégaux chez eux, périmés ou non commercialisables. La preuve, affirment-ils : rares sont ceux qui viennent sur le terrain pour fournir une véritable assistance contre ce fléau.


Sur Internet

- Le site de Global Pharma Health Fund met en ligne la vidéo de l'Association des pharmaciens du Cambodge destinée à alerter le public sur les contrefaçons de médicaments.

- Essential Drugs : un forum pour en savoir plus sur les médicaments dits essentiels et diffuser les informations parmi les professionnels de la santé

- Le site de l'organisme patronal français Les Entreprises du médicament (Leem) propose notamment une thématique sur les médicaments contrefaits

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drogue - Cambodge © John Vink / Magnum

Drogue, sexe et sida : un cocktail explosif qui menace le Cambodge ? (25-11-2008)

- Quand la médecine traditionnelle rend malade faune et flore du Cambodge (18-07-2008)

- Grippe aviaire : au Cambodge, rien de nouveau ? (05-06-2008)

- Le paludisme au Cambodge : la lutte à la croisée des chemins (24-042008)

- "Micro-organismes efficaces" : le bio qui fait rêver les paysans (27-03-2009)

 

 


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Une lutte au niveau mondial
Le 11 novembre 2008, Interpol a saisi plus de 6,65 millions de dollars de médicaments contrefaits contre le paludisme, le VIH et la tuberculose en Asie du Sud-Est et procédé à 27 arrestations. Si les saisies de cette sorte sont fréquentes, elles atteignent rarement une telle somme. Baptisée "Storm", il s'agissait de la première opération menée conjointement par Interpol, depuis la ville française de Lyon, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Organisation mondiale des douanes.

Selon l'OMS, le marché des faux médicaments dans le monde pourrait atteindre 75 milliards de dollars en 2010, soit une augmentation de 90 % depuis 2005. Par ailleurs, plus de 40 % des 1 047 arrestations internationales relatives aux médicaments contrefaits ont été réalisées en Asie. Pour contrer ce trafic, l'OMS a mis en place un groupe de travail nommé "Impact" , auquel sont invités à participer des douaniers, des policiers et des représentants de laboratoires pharmaceutiques afin de réfléchir ensemble à des moyens de lutte contre le trafic. Toutefois, cet organisme est notamment critiqué par certains observateurs à cause de l'implication des laboratoires. Ceux-ci sont accusés d'y participer davantage pour défendre leurs brevets que par souci de santé publique. Ces mêmes observateurs pointent notamment du doigt le fait que certains laboratoires pharmaceutiques qui participent à "Impact" prendraient eux-mêmes part à des trafics en exportant dans les pays en voie de développement des médicaments illégaux chez eux, périmés ou non commercialisables. La preuve, affirment-ils : rares sont ceux qui viennent sur le terrain pour fournir une véritable assistance contre ce fléau.

Sur Internet

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