 Sala Visai (Kompong Thom), le 17 août 2006. Route vers Siem Reap © John Vink / Magnum
Tout est calme au royaume du Cambodge sur le front de la grippe aviaire. Officiellement, aucun nouveau cas, humain comme animal, n'a été déclaré sur le territoire depuis plus d'un an. Le spectre du virus H5N1 aurait-il donc été terrassé, sous les coups de boutoir des multiples campagnes de sensibilisation ? Le récent déblocage par la Banque mondiale et des donateurs étrangers de 11 millions de dollars pour financer un vaste plan de veille et de contrôle des grippes humaine et aviaire au Cambodge laisse pourtant entendre que la lutte est loin d'être terminée, si elle doit l'être un jour.
Cinq cas au Viêtnam, aucun au Cambodge Le 5 avril 2007, une adolescente de 13 ans, originaire d'un village de la province de Kompong Cham, proche de la frontière vietnamienne, décédait à l'hôpital Kantha Bopha de Phnom Penh, deux jours après son hospitalisation. Des tests effectués à l'institut Pasteur de la capitale cambodgienne confirmaient peu de temps après les doutes des premières analyses : elle avait été contaminée par le virus H5N1. Depuis ce cas tragique, le seul concernant un humain signalé au Cambodge durant l'année 2007 et le septième depuis 2005, aucun nouveau foyer de grippe aviaire, y compris animal, n'a été officiellement identifié dans le royaume. Les voisins vietnamiens, eux, ont été frappés mortellement à cinq reprises depuis le début de l'année 2008. Comme la Thaïlande et le Laos, le Cambodge semble épargné par ce qui était présenté il y a encore peu comme le fléau de ce début de millénaire. Mais, soulignent les spécialistes, le virus H5N1 n'a pas pour autant dit son dernier mot. "A ce jour, le Cambodge compte encore parmi les pays affectés par le virus de la grippe aviaire, rappelle Sybille Rehmet, épidémiologiste en charge de la veille et de la réaction aux maladies transmissibles auprès de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) au Cambodge. Le fait qu'aucun nouveau cas n'ait été signalé depuis un an ne signifie pas qu'il n'y en aura pas d'autres." Un risque moindre mais réel "Le risque aujourd'hui est moindre qu'en 2005, 2006 et 2007, sinon cela signifierait que tous nos efforts depuis n'ont servi à rien", veut croire de son côté Lotfi Allal, conseiller technique en chef du programme grippe aviaire de l'Organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'agriculture (FAO) au Cambodge, avant d'ajouter : "Il est moindre, mais il existe. C'est pour cela que la surveillance continue." "Nous ne relâchons pas nos efforts par rapport aux années passées parce que nous ne sommes pas à l'abri. La grippe aviaire peut arriver de partout." Les efforts de sensibilisation et de prévention se poursuivent en effet. Sur le plan vétérinaire, FAO et ministère de l'Agriculture travaillent main dans la main pour, entre autres, étendre le maillage des agents vétérinaires locaux, véritables "veilleurs" des campagnes. "Depuis 2005, près de 6 000 agents vétérinaires locaux ont été formés et, depuis peu, nous associons les chefs de villages qui participent à une journée sur les quatre prévues dans le cadre de cette formation", précise Lotfi Allal. Pour ce faire, le programme de la FAO au Cambodge contre la grippe aviaire dispose de moyens humains non négligeables : une équipe de dix formateurs, auxquels s'ajoutent cinq expatriés, le personnel d'appui et des partenaires du gouvernement, qui interviennent dans les 24 provinces que compte le pays. Sur le plan humain, le ministère de la Santé, appuyé par l'OMS, adopte une stratégie similaire pour assurer des formations à tous les échelons. "Nous travaillons notamment à la formation du personnel de santé dans les hôpitaux de districts et de provinces, explique le Dr Rehmet. Un atelier rassemblant 70 participants a ainsi été récemment organisé pour renforcer les capacités de diagnostic et de traitement dans les hôpitaux. Car plus tôt vous détectez et traitez la maladie, meilleures sont les chances de guérison." De "Super Poulet" au théâtre itinérant Les campagnes de sensibilisation directe auprès de la population ont par ailleurs toujours cours. Difficile en effet de passer à côté des autocollants à l'effigie de "Super Poulet", fer de lance de la lutte anti-grippe aviaire, des affiches appelant les enfants à ne pas jouer avec la volaille, à se laver les mains ou à bien cuire les aliments ou encore des spots télévisés et radiodiffusés cofinancés par l'Unicef et des donateurs étrangers. Ces campagnes de "masse" sont complétées par des manifestations organisées à l'échelon local, que ce soit par le biais de saynètes jouées par des troupes de théâtre (55 représentantions ont eu lieu à ce jour) ou de forums villageois, qui ont déjà pris place dans les provinces de Takéo, Kompong Cham et Svay Rieng, frontalières du Viêtnam. Autre élément essentiel de ce dispositif : le contrôle des oiseaux migrateurs, qui ont été désignés comme l'un des vecteurs potentiels de contamination. Cette fois, c'est une association de préservation de la faune, Wildlife Conservation Society (WCS) qui joue le rôle de veilleur, avec un financement de la FAO. De novembre 2007 à fin avril 2008, 750 prélèvements sanguins collectés sur une centaine d'espèces d'oiseaux ont été transmis par ce biais au NaVRI, le nouvel Institut national de recherche vétérinaire rattaché au ministère de l'Agriculture. Tous se sont révélés négatifs. Pour renforcer le système de veille, y compris dans des zones où l'accès à des centres de soins est difficile et où la population se tourne plus volontiers vers des cliniques privés et des guérisseurs traditionnels, "il existe un système parallèle, 'par la rumeur'", ajoute le Dr Rehmet. "C'est ce principe qui est utilisé pour la hotline : vous pouvez décrocher votre téléphone si vous remarquez quelque chose d'anormal, une maladie inhabituelle, des cas suspects. Et si ces déclarations font sens, nous allons vérifier sur le terrain. Cela permet de pallier aux faiblesses du système officiel. Et il est toujours possible de reporter des cas suspects directement auprès des agents locaux de santé." Tout cela devrait encore être consolidé par la mise en place d'un programme d'urgence de veille et de contrôle de la grippe aviaire, lancé fin mars 2008 et prévu jusqu'en décembre 2011, pour lequel 11 millions de dollars ont été débloqués grâce à une aide de la Banque mondiale, du Japon et de l'Union européenne. Un plan, élaboré par les mêmes acteurs de la lutte contre le H5N1, qui oeuvreront sur trois fronts : les aspects vétérinaires, la santé humaine et les conséquences macroéconomiques. Une situation paradoxale Reste à expliquer ce paradoxe : pourquoi, alors que le réseau de surveillance de la grippe aviaire n'a jamais été aussi dense, aucun nouveau cas n'a-t-il été signalé ? "Cela peut s'expliquer par deux raisons, avance Sybille Rehmet : Soit il n'y a eu effectivement aucun nouveau cas sur le territoire cambodgien, soit ils n'ont pas été détéctés... Et c'est justement sur ce deuxième point, la détection rapide, que nous travaillons encore." "Il n'y a aucune raison de cacher des cas", complète Etienne Careme, coordinateur des opérations du programme grippe aviaire de la FAO. Les messages de prévention ont été revus et corrigés avec les villageois, dont la participation active est essentielle." Même son de cloche du côté du NaVRI : "Nous avons fait beaucoup de sensibilisation et la population est de plus en plus consciente de ce problème", déclare le directeur de cet institut de recherche, Sorn San. "En un sens, le fait qu'il n'y ait pas de nouveaux cas permet d'aborder le problème de manière plus rationnelle. Si une pandémie doit éclater un jour, il est probable que cela se produise dans la région. Or il ne faut pas paniquer et être bien préparé. Et si la pandémie n'a pas lieu, les efforts déployés actuellement permettront de toute façon d'améliorer le système public de veille sanitaire en général et de faire face à d'autres menaces. Nous mettons aujourd'hui l'accent sur la grippe aviaire, parce que ce virus profite d'un réservoir qui est omniprésent : la volaille. Mais la prochaine menace viendra peut-être d'autres maladies, comme le choléra... Ce qui aura été fait contre la grippe aviaire servira aussi contre d'autres maladies", conclut l'épidémiologiste de l'OMS, Sybille Rehmet. |