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Quand l'extraction aurifère se fait aux dépens de l'or vert
Par Chheang Bopha   
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12-06-2008

Image
Proveang (Preah Vihear), le 5 juin 2008. Activité réduite dans une mine d'or
à ciel ouvert accusée par les riverains de polluer leurs terres
© John Vink / Magnum

Depuis deux ans, les habitants de huit communes du district de Roveang, dans la province de Preah Vihear, au nord du Cambodge, tombent malades de manière chronique, leurs bêtes connaissent un taux de mortalité anormalement élevé et la végétation se meurt à certains endroits. Alors quand ces villageois partent en forêt, ce n'est pas toujours pour s'adonner à la cueillette des fruits, à la chasse ou encore à la coupe de bois mais aussi pour débusquer les orpailleurs clandestins qui polluent la nature avec des produits chimiques hautement toxiques.

 

Des villageois devenus patrouilleurs
Juchés sur une moto fatiguée, Tun Tieng et ses voisins s'en vont inspecter un site d'extraction aurifère dans les bois, à quelques kilomètres de la route nationale qui mène au chef-lieu de la province, là où des villageois de la communauté forestière, accompagnés de représentants des autorités locales, sont intervenus voilà quelques semaines.

Une odeur nauséabonde assaille les narines à l'arrivée au bassin d'extraction. Elle provient des substances chimiques qui ont été mélangées à la terre panachée de balle de riz. "Regardez ! Tous les arbres aux alentours sont morts car les produits qu'ils utilisent acidifient le sol et infiltrent les eaux. Du coup, tout l'écosystème s'en trouve perturbé. On retrouve des cadavres flottants de crabes et de grenouilles, animaux dont se nourrissent normalement les plus pauvres !", ne décolère pas Tun Tieng.

Les exploitants de ce bassin d'extraction à ciel ouvert, originaires d'autres provinces du Cambodge, ont pour la plupart acheté ces mini-carrières aux villageois du cru, pris par la fièvre de l'or, qui les avaient les premiers creusés. Eux opèrent avec leurs seules mains, sans recourir à des produits chimiques. Mais le filon se tarissant, ils abandonnent peu à peu ces terres à d'autres qui, pour extraire les derniers résidus du métal précieux de manière extensive, s'aident de mélanges chimiques hasardeux et guère respectueux de l'environnement.

La mauvaise foi des chercheurs d'or
Sur place, une dizaine d'hommes se reposent à l'abri de cahutes dressées à côté du bassin. Tun Tieng ne se démonte pas et leur demande qui est le propriétaire de cette exploitation. Aucune main ne se lève. Ils bredouillent qu'ils sont de simples ouvriers, qu'ils viennent juste d'arriver et ne sont au courant de rien. Ils se méfient. La dernière intervention de villageois-patrouilleurs leur a coûté cher. Ils y ont perdu leurs dispendieux produits chimiques et des heures de travail sur le bassin.

Après maintes palabres, les hommes finissent par avouer l'évident, qu'ils sont chercheurs d'or, et qu'ils ont déjà écumé les sols des provinces de Kratié et de Mondolkiri. Ils disent connaître leur affaire. "Traiter les sols avec des produits chimiques ne pollue pas l'eau !", assènent-ils sur la foi de leur expérience longue de plus d'une décennie. Pour mieux convaincre, ils ajoutent : "On se sert d'une formule chimique qui n'est pas néfaste à l'environnement. C'est un traitement que l'on applique au sol pour le décontaminer des produits chimiques qu'on emploie pour faire remonter à la surface les particules d'or".

Leur discours sonne faux aux oreilles des villageois. "Pourquoi se soucieraient-ils d'acheter des produits de décontamination pour protéger l'environnement ?", interroge un Tun Tieng incrédule, qui revient à la charge : "Leurs produits chimiques condamnent à jamais ces terres"...

Le coût de la pollution pour les villageois

Maladies respiratoires, allergies cutanées, bêtes souffreteuses... Au village de Trapaing Totoeum, Mme Svay Koeun est la première à pointer un doigt accusateur vers les exploitants clandestins dont l'arrivée a inauguré une série de maux en tout genre. "A l'hôpital, les médecins disent que les malades ont leur organisme imprégné de substances chimiques... Ils ont bu de l'eau polluée par les chercheurs d'or. Tandis que nos bêtes présentent des symptômes inconnus aux vétérinaires qui affirment ne pouvoir rien faire pour les sauver !"  

Depuis le début de l'année, 45 vaches sont mortes mais aucune analyse n'a été faite pour confirmer que la pollution est à l'origine de leur décès prématuré. Leur peau soudain se putréfie, et quelques jours plus tard les bovins ne sont plus. Sans attendre d'éventuels tests, les habitants, dans le besoin, vendent leurs cadavres aux abattoirs du district. "Au bout du compte, ce sont les villageois qui mangent la viande contaminée. On ne peut pas leur en vouloir de tirer de l'argent de leurs bêtes, ils sont déjà tellement pauvres...", souligne, compréhensif, Svay Phoeun, le cousin de Mme Svay Koeun.

Des autorités laxistes
La commune de Phnom Lung compte sur son territoire le plus grand nombre de bassins d'extraction aurifère, dont l'un a été confié à une compagnie chinoise pour une concession de cinq ans. Le vice-gouverneur du district, Kiet Kimtol, assure que celle-ci n'emploie pas de substances toxiques. Les habitants alentour tiennent pourtant un tout autre discours. Kiet Kimtol souligne cependant que les autorités ont fermé quatorze sites d'extraction illégale depuis le début de l'année. "Il reste cependant difficile de mettre fin à ces activités, menées clandestinement dans la forêt. La loi sur l'industrie interdit l'utilisation de produits chimiques dans l'extraction aurifère mais il y a toujours des contrevenants à la loi...", déplore-t-il, avant de certifier soudainement que la compagnie chinoise a déjà quitté les lieux, son contrat étant arrivé à terme.

Les mesures prises par les autorités ne sont que cosmétiques, accuse Svay Phoeun. "L'arrestation des exploitants est le seul moyen de stopper la pollution", estime-t-il. Mais elle ne serait pas à l'ordre du jour car, à l'en croire, les coupables s'assureraient de la bienveillance des autorités à coups de pots-de-vin. Des sommes qui monteraient jusqu'à 500 dollars. Pour que les autorités prennent la mesure du ras-le-bol général, les villageois, annonce leur représentant, entendent protester prochainement devant la maison du gouverneur. "Il faut qu'il soit conscient de ce qui se passe, de l'impact de cette pollution sur l'environnement, et sur nos vies."

 

Pour en savoir plus

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Une activité secondaire pour les villageois

Quand les travaux des champs sont terminés, au sortir de la saison des pluies, les habitants ont l'habitude de partir en forêt en quête de pépites d'or... Ils creusent des bassins d'un demi-mètre de profondeur qu'ils exploitent durant deux ou quatre semaines pour en tirer entre 5 li et 1 chi d'or (10 li = 1 chi, 1 chi = 3,75g) qu'ils vendront au marché pour une poignée de dollars. Des rendements et des profits qui n'ont rien à voir avec ceux des exploitants recourant aux produits chimiques.

Le modus operandi des exploitants clandestins
Les bassins déjà préparés par les habitants sont revendus aux nouveaux arrivants entre 100 000 et 500 000 riels par mètre cube selon la richesse du sol. "On prend moins de risque à racheter les carrières des habitants car on sait que là au moins il y a de l'or !", explique un exploitant, qui préfère garder l'anonymat, acceptant seulement de confier qu'il est originaire de la province de Kratié. Il indique par ailleurs que les produits chimiques sont faciles à trouver au marché de Kompong Thom. Des études menées par le passé ont montré que ces produits ne sont autres que du cyanure, du mercure ou encore de l'acide nitrique. "On les mélange à la terre avec de la farine et de la balle de riz, et on laisse le tout reposer une semaine sous une bâche imperméable. Alors des petites particules d'or remontent à la surface et viennent s'agglomérer autour d'un aimant. L'extraction d'un bassin de 5 mètres cube coûte 2 000 dollars mais rapporte entre 100 et 200 chis d'or", détaille l'homme, plutôt content de son commerce.

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