 Sihanoukville (Cambodge). Des trésors vivants se cachent encore dans les fonds marins cambodgiens, tel ce nudibranche coloré © Paul Ferber / Dive Shop Cambodia
Eponges géantes, hippocampes facétieux, nudibranches multicolores, gorgones exubérantes... Les fonds marins de la baie de Sihanoukville, au large du Cambodge, abritent encore quelques trésors vivants, parmi lesquels des espèces marines rares. Mais jusqu'à quand ? Ce formidable patrimoine, auquel le royaume a longtemps tourné le dos, faute de moyens et logiquement plus préoccupé par une subsistance terrestre, s'amenuise de jour en jour, victime notamment de techniques de pêches destructrices qui ne permettent pas une régénérescence de la flore et de la faune marines. S'il est urgent de préserver les ressources maritimes cambodgiennes, la première étape de ce processus consiste à en dresser l'inventaire. C'est ce que tente de faire une petite équipe de passionnés, à l'initiative d'un club de plongée de Sihanoukville et avec l'aval de l'Administration des pêches. Le but est d'évaluer scientifiquement les menaces qui pèsent sur ce patrimoine et, à terme, de constituer des zones protégées.
Encore un espoir pour la baie de Sihanoukville Il suffit de lire quelques messages postés sur les forums internet consacrés à la plongée pour s'en rendre compte : la baie de Sihanoukville ne jouit pas d'une excellente réputation auprès des amateurs d'immersion, qui ont tendance à lui préférer les sites thaïlandais voisins. Des commentaires peu élogieux - "fonds dynamités", "visibilité réduite", "zones sableuses", "faune peu abondante" - que quelques amoureux du Cambodge entendent sinon démentir, au moins nuancer. Car si les fonds marins de Sihanoukville ont été nettement dégradés, tout n'est pas encore perdu, ose croire le Britannique Paul Ferber, manager du club Dive Shop Cambodia (DSC), instigateur d'un projet d'identification et de protection de la faune et de la flore marines cambodgiennes.
"On trouve encore dans les eaux cambodgiennes des espèces rarissimes, difficile à voir ailleurs, explique-t-il avec enthousiasme. Il y a notamment une grande variété d'hippocampes - au moins cinq espèces différentes - de nudibranches très rares [gastéropodes sans coquille] et de magnifiques gorgones [espèce de coraux]."
Une détérioration continue des fonds marins Débarqué à Sihanoukville il y a deux ans, après en avoir passé plus de trois à Phuket, en Thaïlande, Paul, titulaire du brevet de "Dive Master" (plongeur qualifié capable de gérer un groupe) depuis 1998, a été plus qu'agréablement surpris par ce qu'il a réussi à observer lors de ses premières plongées cambodgiennes : il est littéralement tombé sous le charme du Cambodge terrestre et marin, où il se sent, au sens propre comme au figuré, comme un poisson dans l'eau.
 Sihanoukville (Cambodge). Nudibranche © Paul Ferber / DSC
En deux ans cependant, au gré de ses excursions sous-marines, le plongeur n'a cessé de constater la destruction progressive de ce qui constitue son gagne-pain et celui de milliers de pêcheurs. Des fonds exceptionnels ont été transformés en désert de sable, "entièrement rasés", tandis que la faune se fait plus rare. La pêche au chalut de fond, qui racle tout sur son passage et ne doit en théorie être pratiqué que sur des zones restreintes, l'utilisation d'explosifs ou encore l'absence de techniques sélectives, nombre d'espèces pêchées étant impropres à la consommation et rejetées à la mer, ont peu à peu raison de cette richesse. "Il y a encore peu, on pouvait voir entre vingt et trente hippocampes en une seule plongée. Aujourd'hui, on parvient à en observer une douzaine à peine", se désole-t-il.
Inventorier scientifiquement cet écosystème Ce constat, nombre de plongeurs et de petits pêcheurs le font. Mais ces simples observations "de visu" ne permettent ni d'évaluer précisément l'ampleur des dégâts et leur cause réelle, ni de savoir ce qui peut être encore sauvé et comment. Très peu de données, pour ne pas dire aucune, existent sur l'état de la flore et de la faune marines du Cambodge. En 2000, le ministère de l'Agriculture, des forêts et des pêches avait bien tenté mettre en place un processus de recensement des ressources maritimes, grâce à une aide japonaise et singaporienne. En 2004, une étude sur les coraux a pu également fournir des premières informations. Mais faute de moyens, ces programmes, préalables indispensables à toute politique de protection, n'ont pas été reconduits.
L'idée a donc germé dans la tête de Paul Ferber et de l'un de ses clients, Bart Kluskens, biologiste spécialisé en environnement aquatique, de mettre sur pied une petite équipe qui se chargerait de réaliser un inventaire scientifique des fonds marins de la baie de Sihanoukville. "Le but est de rassembler, autour d'un noyau dur, des volontaires et plus particulièrement des chercheurs d'universités spécialisés dans la faune et la flore marines, qui constitueront une équipe de surveillance des fonds marins et collecteront des données utiles pour les autorités", explique Bart, un Néerlandais qui travaille au Cambodge pour le World Wild Fund (WWF) sur un programme de sauvegarde des dauphins d'eau douce Irrawaddy.
Le club Dive Shop Cambodia (DSC) fournit pour le moment le bateau, le matériel et une partie importante des ressources humaines nécessaires à la conduite de ces opérations de recensement, tout en travaillant avec les autorités, locales et nationales, pour pérenniser ce projet. Début juillet, en collaboration avec un responsable de l'Administration des pêches, une première formation a ainsi pu être assurée, inaugurant les premières recherches.
 Sihanoukville (Cambodge). Hippocampes © Paul Ferber / DSC
"C'est déjà un grand pas de pouvoir mettre en place un programme de collecte de données. Les autorités n'ont pas les moyens de faire cela, mais elles ont au moins montré qu'elles en ont la volonté. Tout ce que nous pouvons faire, pour le moment, c'est fournir une information sur ce qui pourrait être réalisé pour protéger les fonds marins du Cambodge. Faute de données, il est difficile de prendre conscience du problème", souligne Paul. "Cela permettra au moins de tirer la sonnette d'alarme, en s'appuyant sur des preuves fiables", ajoute Bart.
Un réseau de veille élargi Une fois ce réseau renforcé, notamment via des universités asiatiques comme celles de Singapour, la prochaine étape consistera à trouver des fonds - monétaires cette fois - pour assurer une veille régulière, qui permettrait de comparer les données au jour le jour et de mettre en place les mesures adéquates.
Sans attendre les résultats de ces recherches, Paul et Bora, un Cambodgien employé du DSC, titulaire du titre de "Dive Master" et en passe de devenir instructeur, travaillent avec la communauté du village de Mai Pai, sur l'île de Koh Rong Samleom, à la création d'une zone protégée, dans laquelle seule la cinquantaine de familles de pêcheurs qui y vivent serait autorisée à pêcher, en utilisant des techniques non destructrices et en gérant les ressources. "Les villageois ont eux-mêmes constaté que les quantités de poissons se réduisent. Ils ont donc proposé de mettre en place une zone de pêche restreinte, raconte Paul. Le chef du village s'est montré vraiment très enthousiaste et une équipe de villageois assurera elle-même la surveillance." En moins de six mois, l'ensemble des formalités nécessaires ont été remplies, quand ce type de démarche peut prendre des années... Le dossier est désormais sur la table de l'Administration des pêches.
 Sihanoukville (Cambodge). Opération de nettoyage des fonds marins, menée en juin 2008 © Paul Ferber / DSC
Impliquer les communautés villageoises D'autres opérations ponctuelles, comme le nettoyage des plages, entrepris avec une ONG qui prend en charge des enfants des rues, ou celui des fonds marins (le prochain aura lieu le 20 septembre à l'occasion de la Journée internationale de nettoyage des fonds marins lancée par le projet Aware) ont également déjà été menées.
Pour les clubs de plongée, et en l'occurrence le DSC, tisser ce type de relations privilégiées avec les communautés locales est une manière d'obtenir leur confiance tout en s'assurant de la survie d'une faune et d'une flore marines dont ils ont fait leur business. "Nous avons aussi notre part de responsabilité dans la dégradation des fonds", reconnaît Paul. Même lorsque les plongeurs prennent garde à ne pas détériorer l'environnement, leurs activités ne sont en effet pas sans conséquence : "Il arrive que des bateaux de pêche suivent ceux des plongeurs, pour repérer les endroits où les poissons abondent", explique le Britannique, qui prend garde à ne pas s'ériger en donneur de leçon... Une façon aussi de rappeler que les enjeux de la protection des fonds marins du Cambodge vont bien au-delà de la simple satisfaction de touristes à la recherche de belles images.
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