 Païlin, 19 janvier 2008. Dans la rue principale de l'ancien fief khmer rouge, les camions soulèvent des nuages de poussière. ©John Vink/ Magnum
Les habitants de Païlin ne savent que trop bien qu'ils sont poussière et retourneront poussière... De là à vivre constamment dans les nuages de particules, voici un sort dont ils s'accommodent mal. L'ancien bastion khmer rouge, situé au nord-ouest du Cambodge, concentre un taux d'enrhumés des plus élevés, et la noria de véhicules qui traversent chaque jour à vive allure ses rues non bitumées ne fait qu'empirer la situation.
Un camion vient de filer sur la route, soulevant sur son passage un épais tourbillon de poussière qui vient ensevelir celles et ceux qui circulent à moto. Repeints en ocre des cheveux aux pieds, les motards tentent tant bien que mal de retenir leur respiration derrière de frêles masques de tissus. Deux masques à la journée Phen Vichet, moto-taxi de son métier, dit avoir la vie dure. Ce jeune natif de Battambang venu s'installer à Païlin voilà cinq ans, mange de la poussière du matin au soir, du lundi au dimanche. “Depuis que je travaille dans cette ville, le rhume m'accompagne partout où je vais !”, lâche-t-il dans un soupir d'exaspération. Vichet ne se départ pourtant jamais de son masque dès qu'il sort de chez lui. “Je possède une collection de cinq masques et j'alterne. Il faut bien car j'en use deux par jour !” Le rhume à l'année Tous les Païlinois sont logés à la même enseigne. Hul Maly, une vendeuse dont le stand de friandises se dresse le long de la rue n°10, vit sous un épais film de poussière. Le rhume s'invite tellement souvent dans sa famille, explique-t-elle, que les jours sans médicaments sont rares. “Une fois que j'étais retournée voir les miens à Kompong Cham, j'ai proposé à mes nièces de venir nous rendre visite à Païlin. Elles ont refusé sur-le-champ, disant que Païlin était trop poussiéreux pour elles!”, raconte la quinquagénaire. La poussière a un coût qui pèse sur le budget des habitants. Le moto-taxi Sreng Palla dit dépenser 50 bahts (1,25 dollar, le baht est beaucoup plus utilisé que le riel et le dollar dans les zones frontalières avec la Thaïlande) par semaine à la pharmacie. “Il arrive que mes bénéfices soient engloutis dans l'achat de remèdes pour soigner ma toux, mes maux de tête, mes yeux rougis par la poussière...”, se désespère-t-il. Une mode indémodable Sok Reth surfe sur la vague de poussière. Le produit phare de cette vendeuse installée au coeur de Païlin ? Le masque ! Pour un bas de gamme, comptez 500 riels, et le double pour la qualité supérieure. “Je vends surtout à des motodops”, déclare sans surprise la commerçante, qui dit enregistrer ses meilleures ventes au moment du Nouvel an khmer, période où la ville se remplit de touristes curieux de découvrir cette ancienne place forte khmère rouge, la dernière à être tombée plusieurs mois après la mort de Pol Pot en avril 1998. Port du masque obligatoire Le Dr Seak Ratanak, chef adjoint de l'hôpital de référence de Païlin, énumère la liste des méfaits de cette débauche de poussière : “Elle véhicule toutes sortes de virus, grippe, tuberculose, et des bactéries... Et en volant, elle,contamine un maximum de personnes. C'est pourquoi le ministère de la Santé a pris comme mesure de demander à la population de porter obligatoirement un masque. Cela leur offre au moins une protection à 50%”, fait valoir le médecin, soucieux de rappeler que Païlin n'est pas le seul endroit du royaume où la poussière règne sans partage. Dehors et dedans Rien n'arrête l'avancée de la poussière qui vient se nicher dans les moindres coins et recoins des maisons. Les locataires des baraques qui s'alignent le long de la route nationale 57 reliant la municipalité de Païlin à Battambang n'ignorent plus rien du maniement du balai et du plumeau. Chez eux, cet exercice domestique est devenu quasi compulsif. Mme Hul Maly lève les bras au ciel de lassitude quand on aborde le sujet. “Même en nettoyant quatre à cinq fois par jour ma maison, il y en a encore!” Pour protéger son lit, elle ne retire jamais la moustiquaire, ainsi investie d'une double mission protectrice. Des autorités indifférentes “Les autorités ne se sont jamais souciées de ce problème. C'est parce que leurs représentants circulent dans des voitures climatisées, roulant vitres fermées. La poussière ne risque pas de leur chatouiller les narines ! Regardez la maison “Païlin 555”, la résidence du gouverneur de Païlin, ils ont installé devant chez lui deux ralentisseurs... !”, grogne Mme Hul Maly, qui souligne que, fatalistes, les habitants ont surnommé Païlin “ville de poussière”.
Le ras-le-bol des camions Les habitants de villages des communes de Chambok et de Thnaot, province de Takéo, ont craqué. Les passages incessants de camions charriant depuis dix ans des pierres d'une carrière gérée par une compagnie non loin de chez eux ont plongé leur univers dans un océan de poussière. Les plaintes déposées auprès des autorités n'y ont rien fait. Voilà deux semaines, ils ont pris les choses en main, et posé des barrages de pierres et de branchages sur la route, mettant fin à la valse des camions. “A chaque saison sèche, ça devient un enfer ! On est parfois obligés de s'éloigner de la maison pour prendre nos repas si on ne veut pas manger de la poussière”, explique, excédé, Yokk Song, un des plaignants. Les chefs des communes plaident pour que la compagnie bitume la route, et ne se contente pas d'arroser à l'occasion et parcimonieusement la chaussée. Heng Hong, chef de Thnaot, rapporte qu'un représentant de la compagnie a promis de transmettre les doléances des habitants à sa direction et qu'il reviendra après le Nouvel an khmer avec une réponse. En attendant, les véhicules de la compagnie doivent emprunter un autre itinéraire, plus long, à la grande joie des habitants.
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