Dangkor (Phnom Penh), le 20 mai 2008. Les travaux de la nouvelle décharge de Phnom Penh, qui remplacera celle de Stung Meanchey, devraient s'achever en 2009© John Vink / Magnum Les images de chiffonniers cambodgiens fouillant des montagnes d'immondices sur la tristement célèbre décharge municipale de Phnom Penh, située dans l'arrondissement de Stung Meanchey, ne seront peut-être plus qu'un mauvais souvenir. En 2009, un nouveau site accueillera les déchets de la populeuse capitale du Cambodge. Une décharge plus moderne, plus écologique et mieux gérée promettent les autorités municipales, alors que les travaux débutent tout juste.
Dans le projet initialement présenté par la municipalité de Phnom Penh, la nouvelle déchetterie de la première agglomération du Cambodge devait s'étendre sur près de 60 hectares, contre 6,8 hectares dans l'actuelle décharge de Stung Meanchey. Elle ne couvrira finalement "que" 31,4 hectares, situés à moins de deux kilomètres du centre du génocide de Choeung Ek, plus connu sous le nom de "Killing Fields", charnier où sont conservés les ossements de victimes des Khmers rouges. "La municipalité n'a pas pu acquérir plus de terres pour ce projet, compte tenu de la flambée des prix du foncier", justifie le gouverneur de la capitale cambodgienne, Kep Chuktéma.
Stung Meanchey sature Revu à la baisse, le projet n'en est pas moins urgent, estime le haut responsable qui promet une mise en service de la nouvelle décharge à l'aube de l'année 2009. "La décharge de Stung Meanchey arrive à saturation. Une fois les travaux du nouveau centre de déchets achevés, nous ne l'utiliserons donc plus", assure-t-il.
Pour le moment toutefois, la décharge "moderne", "performante", "plus respectueuse de l'environnement" et "moins polluante" promise par les autorités n'est encore qu'un terrain vague, sur lequel a débuté il y a deux mois le ballet des tractopelles. Ces dernières ont commencé le creusement, sur la moitié d'une première parcelle de 12 hectares, d'un vaste bassin de 9 mètres de profondeur, destiné à recueillir les écoulements et eaux souillées provenant des tas d'immondices. "A proximité de cette fosse sera installée une station de compost, pour recycler les déchets organiques", explique Sang Veasna, contremaître, qui garde un oeil sur les norias de camions chargés de terre.
La grogne des riverains Au Nord, à l'Ouest, comme à l'Est, l'espace est dégagé, aucune habitation n'étant donc menacée par l'arrivée annoncée de plus de 700 tonnes d'immondices quotidiennes. Au Sud, en revanche, le chantier vient flirter avec des maisons, au grand dam de leurs propriétaires.
Cette perspective ne réjouit guère Hat Chanthorn, âgée de 35 ans, dont la maison est en première ligne. "Cela va forcément sentir mauvais. Sans compter tous les virus que les déchets amèneront", peste cette agricultrice qui vit dans le village de Bacou, situé dans l'arrondissement de Dangkor, depuis une douzaine d'années. "Ce terrain, qui était partagé par les villageois, a été vendu il y a cinq ans par les autorités locales, qui ne nous ont pas avertis. On ne nous a expliqué le projet qu'une fois la vente réalisée. On nous a dit que ce sera différent de Stung Meanchey, sans mauvaises odeurs et moderne", raconte-t-elle, ajoutant qu'elle a touché, comme les familles installées dans les parages, 30 dollars des autorités villageoises. "Ce qui m'inquiète le plus, ce sont les risques de contamination de l'eau. Aujourd'hui, la plupart des gens ici recueillent l'eau des puits et de la rivière. Avec la décharge, l'eau risque d'être polluée", s'alarme-t-elle.  Dangkor (Phnom Penh), le 20 mai 2008. Le creusement d'un bassin d'écoulement des eaux souillées a commencé au mois de mars 2008 © John Vink / Magnum
Une crainte partagée par les riverains, quel que soit leur âge. Si Mme Sitoune*, 77 ans, redoute elle aussi les effluves que charriera le vent du nord de novembre à février, c'est l'eau et la pollution alentour qui demeurent son principal motif d'inquiétude. Pour ses enfants et petits-enfants, bien sûr, mais aussi pour ses boeufs, habitués à paître librement. "Si je les laisse brouter près des ordures, ils vont ramener des maladies", tempête-t-elle. "Ce n'est pas une bonne chose d'installer la décharge à cet endroit : la ville de Phnom Penh s'étend chaque jour et bientôt, il y aura beaucoup d'autres maisons dans cette zone. Les autorités doivent penser à la santé de nos enfants", clame la vieille dame.
"Tout est prévu..." A en croire le gouverneur, tout a été prévu, justement, pour préserver les riverains des désagréments rencontrés à Stung Meanchey, grâce à l'aide de l'Agence japonaise de coopération internationale (Jica)... Contre les mauvaises odeurs ? Une barrière végétale de quinze mètres de large sera plantée. Contre la pollution de l'eau ? Les écoulements recueillis dans le bassin prévu à cet effet seront pompés et traités, assure-t-on.
Le sort incertain des chiffonniers Reste à savoir ce qu'il adviendra des familles de chiffonniers et des quelque 1 800 enfants de la décharge de Stung Meanchey scolarisés par l'association Pour un Sourire d'Enfant (PSE). "Leurs parents vivent de petits métiers liés à la décharge, de collecte de métaux et de déchets recyclables, explique le directeur de cette organisation, Pin Sarapich. Il y a un risque que ces enfants soient déscolarisés si leurs parents doivent aller travailler ou s'installer loin du centre de PSE. Nous sommes favorables à la fermeture de la décharge par les autorités, mais à la condition qu'elles adoptent une politique pour résoudre les problèmes sociaux de ces gens." Des solutions sont envisageables, telles que la mise en place de transports scolaires pour aller chercher les enfants sur leur nouveau lieu d'habitation, ce que sera possible si la communauté des chiffonniers reste groupée.
"La municipalité coopérera aussi avec les ONG qui travaillent avec les habitants habitués à trier les déchets pour qu'ils puissent être employés sur la nouvelle décharge, promet Kep Chuktéma. Ce sont des vrais métiers, même si on préférerait sans doute que personne n'ait besoin d'y travailler. Nous n'avons pas le choix."
* le prénom de cette personne a été modifié à sa demande, afin de préserver son anonymat |