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Une chauve-souris vivante vaut mieux que morte, parole d'éleveur cambodgien
Par Chheang Bopha   
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29-05-2008

Image
O'Tapaong (Pursat), le 26 mai 2008. Keng Komseng a construit
plusieurs abris pour ses dulcinées : des chauves-souris
© John Vink / Magnum

Le Cambodge abrite plusieurs millions de chauves-souris, dont une soixantaine d'espèces sont recensées. Une population cependant sur le déclin. Si les chiroptères sont appréciés pour leur guano, qui constitue un excellent engrais naturel, et comme aspirateurs à insectes, ils n'en sont pas moins des mets courtisés, amuse-gueules recherchés des gros buveurs. Ils ont trouvé un sanctuaire dans le petit village d'Otapoang, situé dans la province de Pursat, et un ange gardien en la personne d'un éleveur, dévoué corps et âme à leur cause.

Un amour de chauve-souris
Dix-neuf toits de feuilles de palmier accrochés aux troncs de cocotiers ou suspendus entre deux arbres, dix-neuf abris à chauves-souris que Keng Kimseng a construits avec amour dans la cour de sa maison. Pour que ses protégées accèdent facilement "chez elles", l'éleveur a nettoyé le terrain de quelques arbres fruitiers dont le feuillage gênait leurs allées et venues. Keng Kimseng parle de ses bêtes comme d'une dulcinée, avec débauche de tendresse et de sourires extatiques. Il s'est "mis en ménage" avec cette colonie de chauves-souris voilà 26 ans. "Je veux qu'on les aime, clame-t-il. Plus elles seront nombreuses, moins on aura d'insectes détruisant nos cultures. Il faut savoir qu'elles nous débarrassent seulement des 'mauvais' insectes !"

De père en fils
L'éleveur est tombé dans le guano enfant. Il se souvient des gestes de son père, avant les années de guerre, qui déjà se préoccupait de loger ces seuls mammifères capables d'un vol actif. Les Khmers rouges sont passés, les abris ont été brûlés. Le régime de Pol Pot aura cependant eu le mérite d'apporter à Keng Kimseng un savoir-faire en matière d'engrais fabriqués à partir d'excréments, ayant été affecté à cette tâche dans le cadre d'une coopérative agricole. Cette dévotion pour les chiroptères, il tente de la transmettre à ses propres enfants, à qui il n'oublie jamais de rappeler qu'ils mangent à leur faim grâce à la vente de guano, et attend d'eux une naturelle reconnaissance envers ces colocataires nocturnes.

Un élevage par vocation écologiste
Aujourd'hui, sa famille possède entre 500 et 600 000 chauves-souris, qui produisent chaque jour 30 kg de fientes. Kimseng achète également le guano aux villageois qu'il a convertis à cette activité, et qu'il veut encourager à garder vivantes ces bêtes sans quoi ils cesseraient l'élevage.

Les clients affluent des quatre coins du Cambodge pour s'approvisionner en guano chez Kimseng, dont les 50 kg se négocient autour de 500 000 riels (125 dollars). Mais l'éleveur est sourcilleux et ne cède pas sa précieuse marchandise à n'importe qui. "Je ne reçois que ceux qui en ont besoin pour leurs vergers ou leurs cultures potagères. Je ne veux pas que ces engrais de premier choix soient gaspillés dans l'horticulture..."

Cambodge - Pursat - chauves-souris - abris © John Vink / Magnum
O'Tapaong (Pursat), le 26 mai 2008. "C'est tout un art de construire un abri
qui ne soit pas boudé par les chauve-souris", souligne Keng Komseng
© John Vink / Magnum


Quand des militaires ou encore des émissaires envoyés par les autorités locales viennent chez lui le supplier de leur vendre de la chair de chauve-souris, Kimseng ne se démonte pas. Il refuse net et fait la sourde oreille à leurs menaces. Et lorsque ces clients indésirables lui en laissent le temps, il leur sert un petit cours sur l'intérêt à protéger cette espèce. Les autres éleveurs du village n'ont pas son audace, et avouent céder à de telles requêtes par peur de représailles. "L'homme est l'ennemi numéro un des chauves-souris, loin devant les serpents et les chouettes ! Pourtant, d'après la loi, ce ne sont pas des bêtes commestibles !", tempête Kimseng.

Une fragile communauté de sauvegarde
La seule vue de concitoyens dégustant un plat de chauve-souris révulse Kimseng, fatigué de mener seul ce combat pour la sauvegarde de cette espèce. Il bénit donc l'intervention d'une ONG écologiste, Wildlife Conservation Society, qui a su changer le comportement de ses pairs. En 2004, vingt-cinq familles d'Otapoang ont reçu chacune 180 000 riels (45 dollars) pour édifier autour de chez elles des foyers pour chauves-souris. En 2008, elles ne sont plus que sept familles à poursuivre leur mission et récolter le guano. Les autres ont abandonné, prétextant le manque d'argent pour réparer les abris, dégradés sous l'action des pluies et de l'urine de ces petits mammifères.

"C'est tout un art de construire un bon abri qui ne soit pas boudé par les chauves-souris ! J'ai la technique et je suis toujours prêt à la transmettre à d'autres qui, comme moi, sont soucieux de les protéger", rétorque Kimseng face aux quelques mauvaises volontés dans le village. Sa voisine, une septuagénaire, n'a, elle, pas hésité à prendre conseil auprès de l'éleveur patenté. Seulement, dans le seul abri qui lui reste, des abeilles sont venues déloger une partie des chauves-souris. Sans qu'on le lui demande, Mme Chea Heang fait le procès des engrais chimiques "qui coûtent cher, durcissent la terre et ne font pas prospérer les récoltes".

La passivité des autorités

Durant l'entretien, un des fils de Kimseng vient l'avertir que des filets ont été posés à une dizaine de kilomètres de leur maison. L'éleveur sait déjà que des centaines des chauves-souris du village iront se prendre les ailes dans ce piège pour finir dans l'assiette de gourmands. La situation ne s'est guère améliorée, selon lui, depuis qu'un ajout a été apporté en 2007 à la loi sur la protection des forêts et de la vie sauvage, qui a placé les chauves-souris sur la liste des animaux à protéger. Force est pour lui de constater que la loi n'est pas appliquée.

"Cela nous est arrivé d'aller décrocher de ces filets placés la nuit par des braconniers, rappelle Kimseng. Les coupables ont bien été arrêtés, mais sitôt que les policiers leur eurent fait la leçon, ils furent libérés... Le chef de la commune comme les autorités locales n'ont pas conscience de l'importance qu'il y a à protéger ces mammifères. Ils sont indifférents. Alors j'ai arrêté de saisir les filets de peur d'avoir des ennuis avec leurs propriétaires et parce que je n'ai aucune autorité pour agir ainsi."

 

Pour en savoir plus

La chasse à la chauve-souris interdite
Une circulaire émise en 2007 en complément d'un article ajouté à la loi portant sur l'administration forestière rend répréhensible la chasse aux chauves-souris, jugée comme un crime de type 2. Les braconniers qui s'y essaieraient s'exposent à une condamnation à une peine de prison d'un à cinq ans, assortie d'une amende d'un million à dix millions de riels.

Un projet de protection des chauves-souris
L'ONG écologiste Wildlife Conservation Society a lancé en 2006 un programme de protection des  chiroptères, se focalisant sur ceux qui vivent dans les grottes (Scotolus Kuhlii) et ceux qui trouvent refuge dans les palmiers (Tadareda Plicata), tous deux insectivores. Yim Saksang, spécialiste de ce mammifère à WCS, qui relève qu'une chauve-souris est capable d'avaler jusqu'à 1 200 insectes en une heure, avance deux bonnes raisons de vouloir sauvegarder cette espèce : protéger l'environnement et renforcer le niveau de vie des habitants avec la vente du guano. "Les Cambodgiens ont peur de ces bêtes et les tuent, les mangent. On trouve de la viande de chauve-souris sur les marchés et dans certains restaurants", souligne le chercheur, qui s'emploie à changer les mentalités de ses concitoyens.

Des vecteurs de la rage ?
Yim Saksang de WCS rapporte qu'une étude a permis d'identifier chez certaines chauves-souris cambodgiennes un type de virus dit "rabis" (de la rage), que les humains peuvent contracter par morsure. Cependant, rassure le chercheur, "aucune contamination à l'homme n'a été relevée à ce jour". Que les Cambodgiens se tranquillisent, ajoute-t-il, "les chauves-souris ne vous attaquent que si vous les importunez et, de toute façon, un vaccin existe".

Où sont les colonies de chauves-souris au Cambodge ?
Les chiroptères à l'état sauvage vivent principalement dans les grottes des provinces de Battambang, de Kampot, de Kompong Thom et de Stung Treng, et leur population est estimée à quelque 6 millions d'individus. On trouve leurs soeurs d'élevage, vivant dans les palmiers, dans les provinces de Kompong Cham, de Pursat, de Kompong Thom, de Takéo, de Kandal et de Kampot, et leur nombre ne s'élève qu'à quelque 2 millions. Le guano produit par les chauves-souris en grotte est connu pour être plus riche car il cumule leurs fèces et leurs urines.

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