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C'est avec les vieilles huiles qu'on fait les meilleurs carburants Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Laurent Le Gouanvic   
08-05-2008

Cambodge - Phnom Penh - Biodiesiel Cambodia - biocarburants © John Vink / Magnum
Phnom Penh, 5 mai 2008. David Foo et David Granger, producteurs
d'un biodiesel "made in Cambodia" à base d'huiles de cuisine usagées.
© John Vink / Magnum

Que les Phnompenhois prisonniers des embouteillages se rassurent si un jour ils sentent flotter autour d'eux comme une étrange odeur de frites. C'est tout simplement qu'ils viennent de se faire dépasser par un véhicule qui roule grâce à un carburant d'un genre nouveau : un diesel biologique fabriqué par une petite société locale, "Biodiesel Cambodia", à partir d'huiles de cuisine usagées. Contrairement aux biocarburants élaborés à partir de maïs ou de soja et en partie responsables de la hausse des prix des produits alimentaires, ce "biodiesel" cambodgien, en plus d'être écologique, présente l'avantage de recycler des déchets nocifs. [article mis à jour le 9 mai 2008, avec rectificatifs concernant les émissions de CO2 des biocarburants*]

 

C'est dans un simple garage, à l'entrée d'une discrète maison du quartier Tuol Kork, à Phnom Penh, que deux Australiens prénommés David, Foo et Granger, concoctent leur mélange détonant, à base de vieilles huiles de cuisine rances, récupérées dans les restaurants de Phnom Penh et Siem Reap.

Un biocarburant performant
Filtrées, décantées, mélangées à un cocktail de produits, dont du méthanol et de la potasse, et traitées suivant un savant procédé chimique, ces vieilles huiles donnent un carburant relativement bon marché et performant, plus lubrifiant que le diesel classique, et surtout, qui est censé émettre une plus faible quantité de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique.*

"Ce bio-carburant permet de remplacer intégralement le diesel, avec n'importe quel engin diesel classique, souligne David Granger. Il faut juste penser à changer le filtre du véhicule lors de la première utilisation, ce qui ne coûte pas grand chose et est facile à faire."

Pompes, générateurs, tracteurs ou véhicules 4x4, comme ceux de l'ambassade britannique à Phnom Penh qui achète désormais son carburant à la société Biodiesel Cambodia, et de quelques clients particuliers de la capitale, peuvent fonctionner sans problème avec ce diesel d'huiles recyclées.

Un recyclage sain
A l'argument écologique - une relative réduction des émissions de CO2 par rapport à un diesel classique* - s'ajoute l'aspect sanitaire. Les huiles de cuisson usagées sont couramment revendues par les restaurateurs aux petits vendeurs ambulants, qui les réutilisent pour préparer beignets et autres mets frits, au détriment de la santé de leurs clients. Déjà utilisées à plusieurs reprises, ces graisses végétales sont impropres à la consommation et hautement cancérigènes. Les utiliser pour en faire du biocarburant permet donc d'éviter qu'elles se retrouvent de nouveau dans la chaîne alimentaire.

Les inconvénients des autres biocarburants en moins
Autre avantage, sur un plan macro-économique : contrairement aux biocarburants élaborés à partir de maïs, de soja ou d'huile végétale spécialement produits à cet effet, lesquels sont accusés d'avoir fortement contribué à la hausse des prix dans l'alimentation en mobilisant des terres habituellement affectées à des cultures vivrières, le biodiesel d'huiles végétales recyclées se contente d'exploiter un déchet alimentaire, sans priver les consommateurs d'une denrée rare.

Un coût de production pas encore assez concurrentiel
L'intéret financier de ce nouveau carburant "made in Cambodia" est en revanche plus limité, du moins pour le moment, tant que les coûts de production restent élevés. Le prix d'un litre de biodiesel est de 3 400 riels (0,85 dollars), soit tout de même près de 600 riels moins cher que le diesel à la pompe. Il pourrait encore baisser si la matière première (les huiles usagées) était disponible en plus grande quantité et à meilleur prix...

"Quand elles ne nous sont pas remises gratuitement, nous rachetons les huiles 1 000 riels le litre, soit deux fois moins cher que le prix du marché, explique David Foo. De nombreux restaurants revendent leurs vieilles huiles aux petits vendeurs de rue entre 2 000 et 2 500 riels le litre. A ce prix-là, nous devrions vendre le biodiesel à plus de 1 dollar le litre, ce qui ne vaudrait plus le coup par rapport aux carburants ordinaires."

Les restaurateurs de la partie
Le système fonctionne donc actuellement essentiellement grâce à l'implication volontaire de restaurateurs de Siem Reap, qui fournissent 4 000 litres par mois, et de Phnom Penh, dont la contribution mensuelle est de 2 000 litres. A Siem Reap, l'appui des autorités sanitaires a apporté un coup de pouce bienvenu. "Le département de la Santé a effectué une campagne d'information sur les effets nocifs des huiles alimentaires usagées, mais pour les petits vendeurs de rue, le problème reste le même : ils ont besoin d'huile bon marché", précise David Granger.

D'autres pistes à explorer
"En Chine, au Japon, le recyclage des huiles alimentaires est chose courante", souligne-t-il. Mais au Cambodge, l'offre risque d'être bien vite dépassée par la demande. Parallèlement à l'utilisation des huiles usagées, la société Biodiesel Cambodia mise donc sur une autre source de carburant : les graines de jatropha (ou lahong kuong en khmer), une plante adventice au Cambodge, non comestible et capable de pousser sur des terres peu fertiles où d'autres cultures ne survivraient pas.

La combinaison des deux sources, vieilles huiles et jatropha, a fait ses preuves dans un projet pilote d'une université rurale, à Prey Veng, où a été mise en place une unité de production de biocarburant, à base d'huiles usagées et de graines issues des plantations avoisinantes, avec l'intervention de David Granger, en tant que volontaire australien pour le développement international.

Un marché vert prometteur auquel la petite société Biodiesel Cambodia, fondée en 2006 et qui emploie aujourd'hui treize personnes, n'est pas la seule à s'intéresser plusieurs projets d'investissements étant d'ores et déjà envisagés.

* Rectificatif : comme l'a remarqué un lecteur, les biocarburants ne sont pas neutres en émission de gaz à effet de serre, contrairement à ce qui était mentionné dans la première version de cet article. Toute combustion génère du CO2 ainsi que d'autres produits polluants. Des études comparatives entre carburants classiques et biodiesels ont été réalisées. L'une d'elle est publiée sur le site de l'Ademe.



En savoir plus sur les biocarburants
- L'association française Hespul, spécialisée dans le "développement des énergies renouvelables et de l'efficacité énergétique" consacre plusieurs pages aux biocarburants, notamment ceux dits de "deuxième génération"
- Le mouvement pour les peuples indigènes Survival dénonce dans un article la menace que font peser les biocarburants, notamment ceux produits avec de l'huile de palme, sur les populations autochtones : "Les biocarburants menacent les terres de 60 millions d'autochtones"
- Un article des "Notes CA", des rapports périodiques sur les initiatives en matière de "connaissances autochtones" en Afrique subsahariennet publiées par le Centre pour la gestion de l’information et de la connaissance de la Région Afrique, détaille les nombreuses vertus de l'huile de jatropha curcas : "Utilisation des savoirs locaux sur le Jatropha" (Notes CA No47, août 2002)
- Pour plus de renseignements sur les projets menés par Biodiesel Cambodia : www.biodieselcambodia.com

 

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