
Phnom Penh (Cambodge), le 30 décembre 2008. Tuyaux utilisés pour combler le lac Boeung Kak avec du sable extrait du Mékong ©John Vink/ Magnum Depuis que Singapour s'est vu interdire l'exploitation du sable indonésien, la cité-Etat, dont la surface atteint moins de 650 km2, est bien en peine de trouver le sable dont elle a besoin pour ses gargantuesques travaux de rénovation et d'agrandissement. Aussi s'est-elle tournée vers un pays beaucoup moins regardant et dont le coût d'achat du sable reste très bon marché : le Cambodge. Depuis un an, la province de Koh Kong et celle de Kandal assistent à un ballet de bateaux, arrivant parfois par dizaines pour draguer les fonds ou creuser le long des côtes afin de ramasser le plus de sable possible et l'exporter vers Singapour, où les sociétés le revendront plus de quatre fois le prix initial, selon l'ONG environnementaliste Global Witness qui pointe également du doigt l'opacité autour de ce marché. De quoi attirer les convoitises mais également inquiéter les associations de défense des fonds marins, qui redoutent l'impact de cette exploitation intensive. A raison, puisque des villageois se sont déjà plaints auprès des autorités après l'écroulement de leur maison survenu en conséquence. [mises à jour en italique 18-02-2009]
Bateaux dragueurs mais bien peu séduisants… On connaissait de Koh Kong sa nature luxuriante et sa jungle vallonnée, voilà que la province maritime est aussi devenue le paradis… des dragueurs. Des dragueurs bien peu séduisants, car ceux-ci se distinguent davantage par leur imposante bâtisse en ferraille plutôt que par leur élégant bavardage. En effet, depuis quelques mois, les rivages de la province sont abordés par de gros bateaux venus draguer les profondeurs sous-marines. Leur objectif : remplir leur barge de centaines de tonnes de sable. Cette poussière de roche aurait-elle, au Cambodge, des propriétés jusque-là ignorées de tous ? Non, mais il se trouve qu'actuellement, Singapour se sentant trop à l'étroit dans son territoire de 647 km2, recherche de façon urgente de grandes quantités de sable, l'indispensable ingrédient du béton.
Singapour réveille les marchands de sable La Cité-Etat ayant depuis longtemps épuisé ses propres réserves s'approvisionnait depuis de nombreuses années chez sa voisine indonésienne. Jusqu'à ce qu'en février 2007, celle-ci interrompît les exportations de sable vers Singapour. Une interdiction toujours en cours, les relations entre Singapour et Indonésie demeurant toujours conflictuelles. Et pour cause : le dragage intensif de la plus petite nation d'Asie du Sud-Est aurait causé la perte de plusieurs îles de l'archipel, littéralement dévorées par les pelleteuses mécaniques. Les autorités sont même allées jusqu'à craindre que ces pertes ne remettent en question sa souveraineté territoriale ! "L'exploitation du sable a causé de graves dommages environnementaux à l'Indonésie, en particulier dans les îles de Sebayik et Nipah", avait ainsi déclaré à l'époque Desra Percaya, porte-parole de la diplomatie indonésienne, dans les colonnes du quotidien indonésien Jakarta Post. Privée de sa proche pourvoyeuse, Singapour s'était alors inquiétée de l'augmentation du coût d'importation de sable que cela lui vaudrait si elle devait trouver des fournisseurs sous d'autres latitudes, prévoyant même une élévation d'environ 3 % du prix par rapport au sable indonésien. A la recherche de sable bon marché, les barges des compagnies sablières ont donc fini par jeter l'ancre au large du Cambodge. Le royaume offrant non seulement des prix défiant toute concurrence mais également des conditions relativement favorables. Une longue plage de sables… mouvants ? Dans son rapport intitulé "Country for sale" rendu public le jeudi 5 février, l'ONG Global Witness, spécialisée dans l'observation de la gestion des ressources naturelles et la question des droits de l'Homme, consacre trois pages à l'opacité, qui, selon elle, entourerait le commerce du sable au Cambodge. Plusieurs témoins de l'organisation ont ainsi rapporté que de nombreux bateaux appartenant à des sociétés chinoises, coréennes ou taïwanaises venaient s'approvisionner au large de la province de Koh Kong, toutes dans l'intention d'exporter vers Singapour. Interrogés, des ouvriers auraient fait savoir que documents, contrats et paiements passaient obligatoirement par le bureau de Ly Yong Phat, un sénateur du parti au pouvoir, le PPC, souvent critiqué par les associations de défense des droits de l’Homme pour sa mainmise sur les affaires commerciales de la province et les expulsions forcées des occupants sur les nombreux terrains qu’il a acquis.
"Je ne suis pas du tout d’accord avec les allégations de Global Witness, a répliqué Ly Yong Phat, joint par Ka-set au téléphone. L’Etat m’a attribué cette concession pour l’exploitation du sable, je suis donc la personne réferente, c’est normal. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à m’en occuper, il y a aussi une autre personne. Moi, je gère la zone des rivières de Koh Pao et de Svay Ambel, et depuis que je m’en occupe, il n’y a plus d’inondation ! Je ne pompe pas le sable, c’est une compagnie singapourienne qui s’en occupe. J’ai même refusé de donner l’autorisation à une compagnie thaïlandaise parce qu’il n’y avait pas assez de sable… Selon moi, dans la province, les exportations n’excèdent pas 4 000 tonnes par mois." Egalement contacté par Ka-set, Pech Siyon, chef du bureau de l'industrie à Koh Kong, estime quant à lui la quantité de sable dragué autour de la province de Koh Kong entre 7 000 et 8 000 tonnes par semaine. "Trois compagnies sont autorisées à exploiter le sable depuis environ un an : Ly Yong Phat Group Company [la société du sénateur cité plus haut], Odom Cement Company Ltd et Dani Trading, explique-t-il. Chacune exploite des zones précises. En-dehors de ces sociétés, aucune autre n'a le droit d'exploiter le sable. Certaines le font mais sous l'égide de ces trois sociétés qui ont reçu un agrément officiel." Global Witness table quant à elle sur près de 15 000 tonnes de sable exportées par semaine… Ce qui rapporterait selon elle 8,6 millions de dollars à l'industrie du sable dans la province de Koh Kong. Environnement : attention danger ? A l’opacité qui entoure ce marché s’ajoute une autre cause d’inquiétude : l’impact de ces pompages intensifs ne met-il pas en péril les écosystèmes sous-marins ? A l'instar des disparitions et autres affaissements d'îles en Indonésie, le Cambodge semble malheureusement pâtir lui aussi du dragage intensif de sable.
Ainsi, à l'intérieur des terres, malgré les interdictions du ministère de l'Industrie, de nombreux bateaux sont venus extraire du sable sur des affluents du Tonlé Bassac, dans les environs de Takhmau, dans la province de Kandal. Or de nombreux villageois se sont plaints auprès des autorités que leur maison et leur terrain commençaient à s'affaisser, ce qui ne s'était jamais vu auparavant. D'après un membre d'une ONG de terrain très impliquée dans les problèmes environnementaux liés au Tonlé Bassac, qui préfère taire son nom, "ces dragages sont devenus intensifs depuis quelques temps. Il s'agit de dragage mobile, les bateaux changent constamment de lieu. C'est complètement illégal mais le gouvernement, malgré beaucoup de promesses, ne semble pas très actif dans la lutte contre ces activités." De son côté, un responsable d'une autre organisation environnementale, qui préfère également s'exprimer sous couvert d'anonymat, s'inquiète de l'impact possible du ramassage intensif de sable sur les fonds marins. "Pour l'instant, nous ne constatons pas d'impact direct sur les écosystèmes sous-marins, toutefois, nous restons très inquiets des conséquences que cela pourrait avoir sur une faune fragile, comme sur les hippocampes par exemple et sur toutes les espèces benthiques comme le lichens ou les algues…" En résonance à ces propos, la commission Ospar - responsable de la mise en oeuvre de l’instrument actuel guidant la coopération internationale pour la protection de l’environnement marin de l’Atlantique du Nord-Est - a d’ailleurs insisté dans ses recommandations sur les impacts possibles provoqués par le dragage du sable en milieu marin : "Tous les déblais de dragage ont un impact physique important au point d'immersion. Cet impact se caractérise par un recouvrement du lit de la mer, ainsi que par une augmentation localisée des teneurs en matières en suspension. […] Parmi les conséquences biologiques de ces impacts physiques se trouve l'étouffement des organismes benthiques de la zone d'immersion."
Pour ce défenseur de la nature, il existerait pourtant une solution pour que le Cambodge continue à profiter de l'extraction du sable en protégeant la nature : "Il faudrait que chaque société impliquée dans l'extraction industrielle ou susceptible d'avoir un impact sur l'environnement donne une somme, une sorte de taxe, à titre de compensation. Grâce à cette taxe, le gouvernement pourrait financer des projets et aider le peuple cambodgien." Utopique ? Peut-être, mais au moins ne se laisse-t-il pas endormir par les marchands de sable qui semblent bien avoir pignon sur rives au Cambodge.
Sur Internet- Message humoristique d'un bloggeur cite des exemples édifiants de pays ayant fait importer des quantités énormes de sables pour subvenir à leurs "besoins". Les liens indiqués permettent d'accéder à des articles plus détaillés (en français) - Mémoire de master sur la législation qui entoure la protection des fonds sous-marins (en français), par Djakarija Fofana (Université de Limoges, France, août 2008) - Note sur les destructions et altérations de l’habitat sous-marin du GPA, le programme d’action pour la protection de l’environnement sous-marin, chapeauté par le PNUE (programme des Nations unies pour l’environnement)
Egalement sur Ka-set Plongeurs, scientifiques et villageois se mobilisent pour la protection des fonds marins du Cambodge (28-08-2008)
- Ressources naturelles "à vendre" au Cambodge: Global Witness frappe à nouveau (10-02-2009) - Quand l'extraction aurifère se fait aux dépens de l'or vert (12-06-2008)
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier