 Chom Chau (Phnom Penh), 27 mars 2008. Détritus jetés depuis les étages supérieurs des habitations pour ouvrières ©John Vink / Magnum
Un patchwork de bleus, de verts, de roses que l'on aurait envie de qualifier de "tendres"... s'ils n'étaient autres que des ordures ménagères. Des mares de sacs plastiques s'étendent à Chom Chao, un quartier de Phnom Penh créé il y a trois ans et qui sert de cité-dortoir aux ouvrières de la confection textile.
"Si la compagnie de ramassage des ordures me donne une poubelle, alors je veux bien payer 5 dollars. Mais certainement pas 20 dollars ! D'ailleurs, personne ici ne paie cette somme !", lâche, impavide, M. Chum Hun, propriétaire d'une maison logeant 150 ouvrières. Cet habitant assure avoir à coeur de préserver son environnement, "les autres, non". A peine a-t-il fini de nettoyer devant chez lui, maugrée-t-il, que des sacs refleurissent.
Soucieux d'éduquer ses pairs, le frêle quinquagénaire a bien tenté de déposer une grande panière sur le terrain vierge qui jouxte sa maison mais, dit-il, elle est superbement ignorée par ses locataires qui continuent de jeter au petit bonheur la chance leurs ordures.
Fatalisme Chaussures fatiguées, emballages en tout genre, tissus... Le moindre bout d'étang ou de terrain non construit est ici reconverti en décharge. Sur le mur qui borde l'un de ces dépotoirs, il est écrit qu'il ne faut pas jeter ses ordures. L'interdiction a eu l'effet inverse.
La question de savoir si les habitants sont embarrassés par ce décor insalubre est souvent accueillie d'un "oui mais c'est partout comme ça !" et d'un geste de la main qui balaie des nuées de mouches virevoltantes, omniprésentes.
La faute aux provinciales ? Les amoncellements d'ordures serviraient presque d'enseigne à ces foyers pour ouvrières. Et pour certains habitants du quartier, "ces jeunes provinciales non éduquées" sont les fautives toutes trouvées.
"Nos locataires jettent souvent leurs eaux sales depuis l'étage sans se préoccuper du linge qui sèche en bas ! Mon mari a bien tenté de leur faire la leçon mais elles lui ont rétorqué : 'Ce n'est pas sur votre tête qu'on a déversé nos eaux !'", raconte cette mère de famille.
Faire comme les autres Phoeun, une jeune femme indolente de 23 ans, l'avoue : elle pratique le lancer d'ordures depuis le balcon du 2e étage où elle partage une chambre avec deux autres ouvrières. "Je sais que ce n'est pas sain mais bon, tout le monde le fait, et c'est plus rapide ! Si j'arrêtais, ça ne changerait rien à la situation !" fait-elle valoir, avant de confier que ses serviettes hygiéniques suivent la même trajectoire, enveloppées dans un sac plastique noir. Celui-là, elle attend de s'en débarrasser à la faveur de la nuit...
Et ce rituel reçoit la bénédiction de la propriétaire du foyer, qui exige de ses locataires de "bien" lancer leurs déchets afin qu'ils n'échouent pas au pied de la maison mais "un peu plus loin".
"On s'adapte" Deux ouvrières de retour de l'usine et portant une multitude de petits sachets plastiques contenant leur dîner avouent sans complexe s'adonner à la mode du quartier. Là encore, même rengaine, "pour imiter les autres". "Dans mon village de Svay Rieng on prend soin de ramasser les ordures et de les brûler. Ici, c'est différent, on s'est adapté...", glisse timidement Rak, qui semble à peine sortie de l'adolescence.
Une légère prise de conscience Une ouvrière a réalisé que le plastique n'était pas matière à disparaître aisément depuis qu'elle a mené une petite expérience. "J'ai plongé un sac dans de l'eau et rien ne s'est passé ! Le sac est resté comme intact !", rapporte-t-elle encore incrédule.
La première odeur qui assaille chaque matin la jolie Sokhieng quand elle sort de son studio de location est celle de la putréfaction des ordures qui jonchent le sol... et parmi lesquelles se trouvent les siennes ! "Le pire, c'est pendant la saison des pluies. C'est inondé et on doit marcher dans cette eau sale... et je suis alors prise de démangeaisons !" Pendant qu'on bavarde, un homme largue négligemment une valise sur le tas d'ordures et poursuit son chemin.
Le contrat Cintri Si les habitants de Chom Chao se plaignent des passages trop irréguliers des éboueurs, le directeur adjoint de Cintri, la société de ramassage des ordures mandatée par la municipalité de Phnom Penh, annonce une fréquence trihebdomadaire, qui vaut pour les arrondissements de Dangkor, de Meanchey et de Russey Kéo. "Nous ramassons les ordures sans distinction de classe sociale mais les habitants ne collaborent pas avec nous. Alors ça reste sale !", regrette Seng Chamroeun. Un jour, des employés portant l'uniforme vert étaient occupés à collecter à Chom Chao des ordures que les gens avaient déposées sur un terrain non construit. Le propriétaire du lopin les a surpris et a vu rouge. "Il s'est dit que si Cintri se souciait de ramasser ces déchets, cela enverrait aux habitants le message qu'ils peuvent continuer à faire ainsi. Et il s'est mis à tirer sur notre camion et dans les poubelles !", rappelle le responsable, qui dit avoir retenu la leçon.
Des tarifs à la carte Si 20 dollars est le prix à payer pour une maison, le prix peut être négocié, assure Seng Samroeun. "Cela peut se régler au cas par cas, mais les gens doivent se déplacer à notre siège." Les mauvais payeurs s'endettent quant à eux auprès de la compagnie.
"Certaines familles jouissent de revenus très corrects. Elles veulent bien débourser chaque mois 20$ pour leurs communications téléphoniques mais rien ou presque pour le ramassage des ordures ! Je ne comprends pas", se désole le directeur adjoint, qui veut "faire de Phnom Penh une Singapour dont on vante tant la propreté".
La valeur des déchets L'organisation Csaro éduque les communautés de pauvres relogés en périphérie de Phnom Penh par la municipalité aux vertus des déchets, qui peuvent être transformés en compost si organiques, ou en objets d'artisanat si recyclables. Son directeur Heng Yon Kora rappelle qu'il prend plus de cent ans à un sac plastique pour disparaître, et que les colorants qui leur donnent d'aussi jolies couleurs ne sont autres que des produits chimiques prêts à réagir au moindre environnement humide. Le défenseur de l'environnement ajoute que l'éparpillement de ces déchets non organiques appauvrit le sol et le souille. Heng Yon Kora impute la quantité de déchets en plein air au manque de poubelles, mais avant tout au mauvais comportement de ses compatriotes. "Il y aurait besoin que la propreté soit enseignée dès la petite école !"
Combien de temps pour disparaître? Selon plusieurs sites internet, qui ont du mal à s'accorder sur les chiffres, voici une liste des durées de disparition de certains déchets : - cigarette : 1 à 2 ans - journal papier : 3 à 12 mois - cannette en aluminium : 100 à 500 ans - verre : 4 000 ans au minimum - sac plastique : 100 à 1 000 ans Vous pouvez aussi consulter le site Ecomet dédié à la sensibilisation des artisans et des jeunes en formation professionnelle sur la protection de l'environnement, qui propose un quizz sur les déchets.
Changement de décharge Cintri est toujours en discussion avec la municipalité de Phnom Penh au sujet de la nouvelle décharge de 30 ha, située au-delà du site des "Killing Fields" à Chhoeung Ek, qui se substituera à l'actuelle, de 8 ha, localisée à Stung Meanchey. La mairie, rapporte Seng Chamroeun de Cintri, met à prix la concession pour cinquante ans de l'exploitation de la décharge autour de 50 000 à 100 000$ par mois. Un tarif jugé trop élevé par le directeur adjoint de Cintri, qui promet, si sa société obtient le contrat, d'embaucher des familles de chiffonniers sur le site. Le nouveau site pourrait, selon lui, accueillir durant trente ans les ordures ménagères des 100 000 maisons placées dans le giron de Cintri.
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