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La brique voit rouge
Par Ros Dina   
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24-03-2008

Cambodge / briques John Vink / Magnum

Les briqueteries ne parviennent plus à satisfaire les commandes

© John Vink / Magnum

La brique n'a pas échappé à la vague inflationniste qui a déferlé sur le Cambodge. A la différence que son prix peut parfois doubler en l'espace de quelques heures seulement... Sans compter les fréquentes ruptures de stock. De quoi donner des maux de tête aux constructeurs dans un Phnom Penh lardé de chantiers.
(Voir également le diaporama sonore "Inflation de briques", rubrique K7Media)

 

Depuis que la fièvre s'est emparée du petit parallélépipède, plus rien ne tourne rond dans le secteur du bâtiment. Les briqueteries ne parviennent plus à satisfaire la demande, ce qui se traduit depuis la dernière semaine de février par une augmentation spectaculaire du prix de la brique qui atteint des records jamais observés en 30 ans selon les spécialistes.

Une clientèle déboussolée
Tout le monde se dit pris de court. « Le matin je vendais 800 dollars une cargaison de 10 000 briques que j'avais commandée, l'après-midi il fallait que je rajoute 150 dollars pour obtenir la même quantité auprès du producteur ! J'ai failli m'évanouir ! », rapporte Chhuon Leng, la patronne d'un dépôt de matériaux de construction situé près du wat Mohamontrei. « Comment je fais avec mes clients si les prix changent tout le temps ? Je n'ai qu’une parole, et je ne veux pas me dédire. Je n'en dirai pas autant des briqueteries... », ne décolère-t-elle pas.

Mme Chea Dinan, à la tête de Lim Try Chor Poinchantrea, une entreprise similaire située dans le quartier de Boeung Salang, maugrée tout autant contre les briqueteries qui ont perdu toute fiabilité. « Avant, je passais ma commande le matin et j'étais livrée l'après-midi même. Maintenant, cela peut prendre 3 à 4 jours avant qu'elles veuillent bien enregistrer ma commande ! Je ne vends donc que de petites quantités afin de satisfaire le plus grand nombre de mes clients en fonction de mes stocks. »

Elle se demande où s'arrêtera la hausse. « Les 10 000 briques se négociaient autour de 370 dollars fin 2007. Puis, début 2008, le prix a grimpé à 400, puis 500 dollars et enfin à 850 voire 1 000 dollars depuis deux semaines ! »

Des constructions au ralenti
Constructeurs, particuliers et compagnies, se retrouvent aussi pénalisés. Pich Vuthy, un petit entrepreneur installé dans le quartier de Toeuk Tla, a écumé durant plusieurs jours les briqueteries installées sur les routes nationales 5 et 6 pour pouvoir alimenter en briques son maçon. En vain. « Même en acceptant de payer 900 dollars les 10 000 briques, hors frais de transport, je n'en trouve aucune à acheter ! », se récrie-t-il, obligé de poursuivre ses recherches.

Entre la brique qui a pris de la valeur, le ciment et les tiges d'acier qui suivent la même courbe et le coût d'une main d'oeuvre qualifiée devenue insuffisante, le professionnel dit faire grise mine. « Si je n'avais pas déjà empoché l'argent pour certains chantiers, je les aurais reportés ! », concède-t-il.

La responsable de la compagnie Meng Heng Lim Group Construction, Mme Lim Somphors, n'ose quant à elle plus accepter de nouveaux chantiers. « Je préfère attendre que les prix se stabilisent. Il est regrettable qu'aucune institution publique ne gère le secteur ou au moins ne nous alerte sur cette inflation démesurée ! »

Les grands chantiers montrés du doigt
La compagnie de Mme Lim Sophors entreprend actuellement la construction d'une usine dans l'arrondissement de Russei Kéo. Une opération dont elle voit s'envoler tous les bénéfices. « Avec la hausse des prix des matériaux de construction, je ne gagnerai rien car j'avais établi le devis l'an dernier en me basant sur des cours bien plus bas... » Elle impute la situation aux gros chantiers menés par des sociétés étrangères, tels que l'édification d'un ambitieux quartier fait de 362 condominiums, Camko City, au nord de Phnom Penh, et qui doit s'achever l'an prochain. Elle croit savoir que ces compagnies font table rase sur les matériaux de base pour anticiper leurs énormes besoins.

Chez Hanil Engineering Construction, la société sud-coréenne qui bâtit Camko City depuis deux ans, on rejette ce type d'accusations. Lim Samnang, un responsable, admet que l'augmentation intempestive de la brique n'a pas affecté son activité, bien qu'il achète au prix du marché mais avec l'assurance que son client paiera la facture, peu importe le montant. « Nous ne réservons pas des stocks de briques à l'avance mais nous nous les procurons au fur et à mesure comme le font les autres professionnels de la construction. » 

Un boom immobilier déstabilisateur
Du côté des briqueteries, on explique la situation en montrant des carnets de commande pleins à craquer, et en prétextant un défaut de main d'oeuvre et la cherté des matières premières. « Aujourd'hui, des chantiers s'ouvrent de partout, et derrière il y a de plus en plus de grosses compagnies. Or nous n'avons pas assez d'ouvriers. Certains retournent travailler dans leurs rizières et on ne les revoit plus, d'autres ont réussi à vendre leurs terres à très bon prix, et on ne les revoit plus non plus ! Résultat : un seul de nos trois fours à briques fonctionne », argumente Mme Kong Chamnan, à la tête de la briqueterie Diamant située sur la RN6.

Et pour justifier les prix élevés pratiqués, la patronne avance les prix élevés de l'argile et des combustibles. « En quelques mois, le prix du mètre cube d'argile est passé de 40 cents à 20 dollars tandis que le mètre cube de bois a grimpé de 5-6 dollars à 20 dollars ! Et on ne peut pas faire sans... »

Preab Koy, également briquetier de profession et président d'une association créée en 2005 regroupant cinquante briqueteries de la RN6, liste les mêmes raisons à l'origine de la hausse du prix de la brique. Il invoque la montée du prix de l'essence et met aussi en avant le problème de main d'oeuvre, arguant qu'il y aurait besoin de deux fois plus d'ouvriers dans chaque entreprise. Seuls trois de ses sept fours sont ainsi en activité, plaide-t-il. « Le personnel est payé à la tâche. Alors quand il n'est pas content, il claque la porte ! »

Les neuf premiers mois de 2007, 1 514 projets de construction à Phnom Penh ont été soumis au ministère de l'Aménagement du territoire, pour une valeur de plus d'un milliard de dollars. A l'heure actuelle, 2 000 chantiers sont officiellement en cours dans tout le royaume, selon les chiffres du ministère. A observer l'effervescence immobilière soutenue, les professionnels de la construction risquent encore de voir rouge... brique !

 

 

Pour en savoir plus

Tout à la hausse !
La brique n'est pas la seule à avoir pris de la valeur. Les prix du ciment et des tiges d'acier s'envolent aussi. Le 12 mars, selon Ky Kolo, un responsable de dépôt de matériaux de construction, le prix de la tonne d'acier était ainsi fixé à plus de 1 000 dollars, contre 700-800 dollars il y a encore deux mois. La cherté de l'essence est en cause. Dans le même temps, selon des données du Conseil du développement du Cambodge, les importations de ciments, d'acier et d'essence dans le royaume ont été bien plus importantes en 2007 qu'au cours des années précédentes.