 Phnom Penh (Cambodge), le 16 août 2008. Exposition Ford au théâtre Chenla © John Vink / Magnum
Alors que l'état des routes de Phnom Penh ne cesse de s'améliorer d'année en année, le nombre de véhicules tout-terrains flambant neufs - 4X4, pick-up et véhicules utilitaires en tout genre et de toute marque - qui circulent dans la capitale cambodgienne n'a jamais été aussi conséquent. Initialement conçus pour rouler dans des conditions extrêmes ou pour transporter des marchandises, ces voitures deviennent pour les Phnompenhois des symboles d'un confort matériel et d'une richesse nouvellement acquise, qui rejaillit sur leur famille. Les particuliers constituent désormais l'essentiel de la clientèle au Cambodge sur un marché longtemps tiré par les ONG et les institutions gouvernementales.
Vie sans voiture, vie sans saveur Monsieur Heng s'est fait plaisir. Le 22 août, il a acquis un pick-up tout neuf, de modèle Toyota Vigo, chez un concessionnaire de la marque japonaise installé dans le quartier Teuk Thla, dans la capitale du Cambodge. Pour ce cinquantenaire, cette acquisition représente quasiment une consécration : elle illustre sa réussite, son appartenance à la nouvelle classe moyenne de Phnom Penh et sa joie de vivre, qu'il entend partager avec les siens. "C'est un véhicule à la mode et fabriqué par des gens compétents. Si je veux vivre heureux avec ma famille, je ne dois pas me priver de cela ! Sans quoi, la vie serait sans saveur et on se contenterait d'accumuler de l'argent pour rien", justifie le citadin qui n'est pas mécontent de s'être débarrassé de sa vieille Camry, une berline ancien modèle de la même marque, dans laquelle toute sa petite famille rentrait difficilement. Il aura tout de même dû débourser quelque 30 000 dollars pour le modèle de base, quand le PIB moyen par habitant et par an au Cambodge atteint tout juste 600 dollars.
Heng se défend de vouloir frimer à tout prix. Il n'est pas fonctionnaire, souligne-t-il, et son beau pick-up lui servira à aider sa femme, qui tient un commerce dans un marché de Phnom Penh. Le week-end, toute la famille pourra partir en promenade, confortablement. Et enfin, dernier argument de poids, Heng et les siens ne craindront plus les accidents de la route, au volant de leur imposant véhicule équipé d'un pare-buffle. Pour ce père de famille, ce type de véhicule est tout simplement idéal dans un pays comme le Cambodge. Et hors de question d'acheter une occasion. Certes, le neuf est plus cher mais, Heng en est convaincu, il lui permettra d'économiser de l'essence ainsi que des frais de réparation, le véhicule étant garanti deux ans par la société concessionnaire. "Pour acheter une voiture neuve, je me décide en très peu de temps car tout est à l'état neuf et garanti. Mais pour acheter une occasion, on perd un temps fou et de l'argent. Si on ne s'y connaît pas bien, on risque de tomber sur un véhicule de mauvaise qualité, maquillé par les revendeurs", raconte Heng, qui parle en connaissance de cause, pour avoir utilisé plusieurs voitures d'occasion auparavant.
Hor Nget, présentateur des informations sportives sur la chaîne de télévision cambodgienne TV5, fait partie des tout premiers clients particuliers de la célèbre marque automobile japonaise, auprès de laquelle il a acheté un pick-up, il y a deux ans. Les mêmes raisons l'ont poussé à débourser quelques dizaines de milliers de dollars : "confortable", "à la mode"et "idéal pour une grande famille".
Sam Sokvirak, président du centre de l'orphelinat Prey Samrong, situé à la périphérie de Phnom Penh dans l'arrondissement de Russey Keo, ne voit pas vraiment son pick-up comme un véhicule "à la mode". Pour lui, il s'agit avant tout d'un outil de travail, indispensable pour se rendre dans les provinces reculées du Ratanakiri et du Mondolkiri. "Mon pick-up, je l'utilise beaucoup plus pour le travail que pour ma famille. L'orphelinat possède une ferme en province et grâce à cette voiture je peux transporter du matériel sans problème", commente simplement le responsable.
Le marché des particuliers devant l'Etat et les ONG Travail, famille ou signe extérieur de richesse... Ces motivations ne peuvent que réjouir Ly Bunhay, directeur général du service des ventes et après-ventes d'une compagnie concessionnaire de la marque Toyota au Cambodge. Cette année, affirme ce responsable commercial, la clientèle des particuliers est passée devant celle des ONG, ambassades et établissements d'Etat. Le marché individuel assure désormais entre 60 et 70% des ventes, le nombre de clients particuliers ayant grimpé de près de 20% au cours des trois dernières années. "Depuis 2005, le marché particulier augmente considérablement et le rythme de la croissance est encore très fort aujourd'hui, explique-t-il. Le marché du gouvernement, des ONG, des ambassades et des compagnies privées connaît également une hausse mais il est désormais moins important que celui des particuliers."
Ly Bunhay, en bon commercial, met ces résultats au crédit de la bonne réputation de la marque Toyota et de la qualité de ses voitures, "adaptées à la situation géographique et au goût des Cambodgiens" qui apprécient de pouvoir joindre l'utile à l'agréable. "Notre compagnie est présente au Cambodge depuis 1993. Nous offrons un service complet et pas uniquement la vente. Nous disposons d'un grand garage pour réparer les voitures avec des techniciens formés par Toyota et des matériaux de haute technologie", vante le responsable du service vente et après-vente.
Des objectifs dépassés La firme japonaise n'est toutefois pas la seule à profiter de cet engouement pour les grosses voitures. L'Américain Ford enregistre lui aussi une forte progression des ventes ces dernières années. Les objectifs fixés pour 2008 ont d'ores et déjà été atteints, se flatte Seng Voeung, directeur de la division Ford, au sein de la compagnie R.M. Asia, titulaire de la concession de la marque américaine au Cambodge. D'après lui, le chiffre d'affaires depuis le début de l'année a dépassé de 10 à 20% les objectifs prévus et les ventes ont augmenté de 20% par rapport à l'an dernier. "Durant les onze premières années de notre présence au Cambodge, soit de 1990 à 2001, notre objectif était de nous concentrer sur le marché gouvernemental. Un an plus tard, nous nous attaquions au marché des ONG, puis des compagnies privées. Enfin, après avoir réussi sur ces trois marchés, depuis 2004, nous nous tournons vers le marché particulier, détaille Seng Voeung. Depuis cette année, celui-ci est devenu le marché dominant, avec près de 50% des ventes dans l'ensemble du pays contre 30% pour les établissements d'Etat et les ONG et 20% pour les sociétés privées".
Le responsable cambodgien de Ford estime que près de deux milliers de voitures frappées du logo de la firme de Détroit, tous modèles confondus, circulent dans le royaume. En tête d'affiche ? Les pick-up, évidemment. "A l'étranger, on utilise plutôt les voitures de type pick-up pour transporter des marchandises. Mais au Cambodge, de nombreux clients les utilisent comme de simples véhicules pour les loisirs en famille ou pour se rendre au travail", s'amuse Seng Voeung, qui constate un phénomène identique en Thaïlande.
"En 2008, nous avons reçu 20% de commandes en plus par rapport à l'année précédente. Contrairement aux autres compagnies qui produisent sur commande, nous avons des centaines de voitures en stock disponibles pour le marché cambodgien et laotien", souligne Seng Voeung, avant d'ajouter que son entreprise dispose aussi depuis un an d'une usine de modification des véhicules, à Sihanoukville, destinés à l'exportation. L'implantation éventuelle d'une usine de construction au Cambodge n'est pas encore à l'ordre du jour... pour le moment.
L'occasion pour la province Si le marché du neuf connaît une croissance spectaculaire, celui des véhicules d'occasion n'est pas en reste, n'en déplaise à M. Heng. Sur le parking d'un marché consacré aux automobiles d'occasion, non loin de la gare ferroviaire de Phnom Penh, les pick-up tiennent également le haut du pavé. La clientèle y est là essentiellement provinciale. So Koy, courtier, estime que près de 30% des ventes concernent des pick-up. "La majorité de nos clients viennent de province et optent pour des véhicules d'occasion, dont les prix se situent autour de 12 000 - 13 000 dollars, pour des modèles antérieurs à 2003. La classe aisée de Phnom Penh a, elle, plutôt tendance à acheter des pick-up neuf réputés plus élégants et solides", remarque le vendeur.
Les véhicules utilitaires moins taxés Selon Pen Simon, directeur de la Direction des douanes cambodgiennes le marché automobile a véritablement décollé en 2005. Chaque année, le nombre de véhicules importés au Cambodge oscille entre 20 000 et 25 000, selon les chiffres qu'il communique. En 2007, ce chiffre grimpait à 30 000, dont 20% de voitures neuves.
Le haut responsable apporte une autre explication au récent engouement suscité par les véhicules neufs et plus particulièrement les pick-up : "Le neuf et l'occasion sont soumis à des taxes d'importation identiques. Il y a cinq ans le taux sur le neuf était de plus de 120% contre 115% aujourd'hui. Les pick-up, eux, ne sont soumis qu'à un taux de 39% car ils sont classés dans la catégorie de véhicules de transport de marchandises et non pas de tourisme", explique Pen Simon, pour qui cette "ristourne"est justifiée, les pick-up ayant effectivement une fonction utilitaire : ils permettent de transporter tant des personnes que des marchandises, dans des proportions qu'aucune voiture de tourisme ne peut offrir. Etre à la mode tout en payant moins de taxe : voilà deux arguments de poids qui font que les pick-up ne sont pas près de disparaître des routes du Cambodge. |