
Chom Chao (Phnom Penh, Cambodge), le 10 mars 2009. Un frère vient chercher sa sœur, ouvrière d'une usine textile en périphérie de la capitale cambodgienne, pour rentrer au village ©John Vink/ Magnum Mardi 10 mars, c'est jour de paye derrière le marché Canadia, en périphérie de Phnom Penh. Le long de cette interminable route bordée d'usines jaunes, des ouvriers attendent par petits groupes, à l'ombre, que les grilles de leur usine s'ouvrent et que les gardiens les appellent. Tum, une jeune ouvrière cambodgienne de 22 ans, s'avance sans enthousiasme. Elle ressort vingt minutes plus tard, serrant le poing sur quelques billets et sa feuille de paye. Elle est bien décidée à prendre un bus le lendemain pour rentrer au village, dans sa province natale de Kompong Thom, au nord de la capitale du Cambodge. Attendre un hypothétique travail loin des siens ne l'amuse guère et lui coûte cher. Voilà un mois que les quarante-trois filles de son groupe de confection de chaussures pointent chaque jour pour recevoir à la fin du mois 50% de leur salaire de base, soit 25 dollars. Même pas de quoi payer le loyer et les repas.
Les ouvrières avaient entendu dire que leur usine fermerait après la paye, la rumeur avait gagné les vendeurs du marché voisin au moral déjà plombé par la baisse significative de leurs ventes depuis la Fête des eaux. Fausse alerte. Mais pour ces ouvrières sur le carreau, la fermeture ou la suspension des activités de l'usine se valent, elles ne travailleront pas en mars. Beaucoup disent qu'elles ne tiendront pas un mois de plus et qu'il leur faudra rentrer "faire la rizière", expression consacrée qui signifie, hors saison des pluies, le retour aux activités familiales, à la terre, à l'élevage ou aux petits boulots de la campagne. Pour certains observateurs de l'économie cambodgienne, les patrons comptent évidemment sur ce type de défections pour réduire les rangs de leur personnel. La fin des heures sup' Afin d'éviter la fermeture pure et simple, d'autres stratégies sont à l'œuvre. A Takhmao, Vy et Hoar sont en vacances annuelles forcées. A Chom Chao, Socheata raconte que le patron de son usine a licencié 5% des postes fixes, les a remplacés par des ouvrières en période d'essai dont la durée d'embauche n'excède plus un ou deux mois. Dans ce quartier, la tendance plus générale semble être à la fin des heures supplémentaires, ce qui ampute considérablement le salaire des ouvriers. Le gouverneur de l'arrondissement de Dangkor, Kroch Phan, assure que sur 150 grosses usines répertoriées et une cinquantaine de sous-traitants, seules quatre ont fermé. "Ce sont les sous-traitants qui subissent les premiers les effets de la baisse des commandes", déclare-t-il.
Chanhan, 23 ans, coud pantalons et chemises pour un salaire de base de 60 dollars, sachant qu'avec les heures supplémentaires, elle arrondissait son revenu à 80 ou 90 dollars par mois. "Depuis la Fête des eaux, j'arrête ma journée à 15 heures. Il y a du travail mais il n'y a plus d'heures supplémentaires comme avant, jusqu'à 17 ou 19 heures." Socheata, 19 ans, aimait travailler le dimanche, la journée était mieux payée : 3,85 dollars, mais c'est fini. Bunthon, 19 ans, colle des semelles avec sa machine depuis plus d'un an. Voilà deux mois qu'il ne fait plus d'heures supplémentaires non plus. Nécessairement l'inquiétude gagne du terrain quand le salaire rapetisse. Sans compter tous ces signes d'une économie qui flanche... Bouche à oreille sur les fermetures Dans les dortoirs ouvriers de Chom Chao, dans ces chambres de 9 m2 en enfilade où s'entassent entre trois et dix personnes, aucune radio ou télévision ne résonne. L'information ne se traduit pas en mots mais en actes : une usine ferme, les ouvriers déménagent, les chambres se vident. "En l'espace de trois mois, j'ai perdu la moitié de mes locataires, explique un propriétaire de Chom Chao. Pour ceux qui logeaient à cinq ou dix par chambre et se retrouvaient à deux du jour au lendemain, les départs se sont traduits par une lourde augmentation du loyer. Du coup ceux qui restent se regroupent entre eux pour partager la facture de 25 dollars par mois. Pourvu que les usines ne ferment pas, sinon c'est la ruine ! Sans locataire, je serai incapable de rembourser mes dettes." Au village aussi, les nouvelles vont vite. C'est par ses voisines ouvrières, de retour à la maison, que Linda a appris un week-end la fermeture de certaines usines. Sinuon acquiesce : "Au village, presque tout le monde a quelqu'un à l'usine, sauf les familles les plus aisées." Parfois même plusieurs enfants ont intégré cette main d'œuvre ouvrière. Chanhan a deux sœurs qui travaillent dans des usines différentes de la sienne. A elles trois, elles envoient entre 60 et 90 dollars par mois à leurs parents. "Les rizières, c'est pas la saison" Si l'activité s'arrête, elles chercheront du travail dans une autre usine ou très vite rentreront dans leur village natal. Elles rient car la question ne se pose pas, elles n'ont pas le choix. Elles n'ont pas attendu les déclarations du Premier ministre à Kompong Speu le 9 mars pour être pragmatiques. "Habiter près de l'usine, cela veut dire payer un logement, les repas... Si je rentre, je n'aurai plus ces frais. Mais il n'y a pas de travail dans les rizières en ce moment, ce n'est pas la saison, explique Socheata. Et la situation est difficile. Avec 2 500 m2 de rizière, mes parents tirent du riz pour six mois de l'année. Les six mois restants, c'est mon salaire et celui de ma sœur, elle aussi ouvrière, qui payent le riz." En cas de chômage, Socheata a réfléchi à tous les recours possibles. Si elle n'a pas d'autre choix, elle reviendra à son ancien métier : vendeuse de gâteaux de riz. Lina en revanche assure qu'elle ne pourra pas rester longtemps chez ses parents. "Je reviendrai à Phnom Penh chercher du travail dans une autre usine", glisse-t-elle. Et les sans terre ? Une option qui risque d'être compliquée à en croire l'escalade de mauvais chiffres annoncés ces derniers jours : les exportations textile ont chuté de moitié par rapport aux deux premiers mois de 2008 ; un ouvrier sur sept a été mis au chômage ces six derniers mois, d'après le ministre du Commerce Cham Prasidh, sans compter que les chiffres de la croissance économique ne cessent d'être révisés à la baisse. Interrogé sur ces pronostics, Roger Tan, secrétaire général du GMAC, le syndicat des patrons de la confection textile, hésite avant de lâcher : "Les commandes diminuent. Après avril, personne ne sait ce qu'il adviendra."
Le Premier ministre Hun Sen a exhorté en début de semaine dernière la population à dédramatiser la situation, expliquant en substance que le contexte actuel était tout de même plus enviable que sous les Khmers rouges... "Les champs attendent le retour des ouvriers. [...] Dans les pays étrangers ou industriels, les ouvriers se retrouvent dans des situations beaucoup plus graves car ils n'ont plus de terre", a-t-il argumenté. Une petite phrase que la vieille Chan, jetant un œil vigilant sur ses deux petits-enfants chahuteurs, contredit sans peine : "Un mois de salaire est tout de suite dépensé. Si les enfants tombent malades, il ne nous reste rien pour les soigner. Mon gendre travaille sur un chantier de construction, ma fille à l'usine, si le chantier ferme, si l'usine ferme, nous n'avons pas de terre à aller cultiver..."
Prendre la tangente et se reconvertir Dans le contexte de la crise économique, Sina, 22 ans, n'est pas mécontente du choix qu'elle a fait quelques mois plus tôt, à savoir quitter l'usine, mettre fin à deux ans d'un travail pénible. Avec quelques économies, le soutien de ses parents et celui de sa sœur qui continue à travailler en usine, elle se paye une formation d'apprentie chez un couturier du marché voisin. "L'usine ne m'a apporté que la maladie. Le mieux c'est d'apprendre un métier soi-même qu'on peut pratiquer partout." Sina s'est fixé pour objectif de réaliser les robes de mariage de ses futures clientes ouvrières. Ce rêve dépendra, bien sûr, du devenir des usines. "Si elles restent, je reste. Sinon je rentre à Prey Veng." Ses mots et son sourire ne trahissent aucune inquiétude, ils portent une détermination sans faille.
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