
Kep (Cambodge), le 11 janvier 2008. Un retour aux plages désertes ? ©John Vink / Magnum Fer de lance de la croissance économique du Cambodge au cours de la dernière décennie, le secteur touristique sera-t-il épargné par la crise mondiale qui commence à affecter le royaume ? Le ministère du Tourisme cambodgien et les représentants de l'industrie touristique affichent leur optimisme, affirmant ne craindre, au pire, qu'un ralentissement de la croissance effrénée qu'a connue le secteur dans le royaume depuis la fin des années 1990. Thong Kong, ministre du Tourisme, confiait ainsi récemment à Ka-set que le nombre de touristes au mois de janvier 2009 avait diminué de 2% "seulement" par rapport à la même période en 2008 durant laquelle 223 581 touristes, sur un total annuel de 2,1 millions, étaient entrés sur le territoire cambodgien. Globalement, sur l'ensemble de l'année 2009, le ministre mise sur une croissance située entre 0 et 2%, citant les prévisions de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT). Des chiffres que les petites entreprises et ceux qui vivent de petits boulots dans ce secteur contestent.
Le Cambodge mise sur le tourisme régional "Nous ferons en sorte que la croissance du nombre de touristes atteigne au moins un taux de 0 à 2%, voire plus. Si nous ne sommes pas en mesure, aujourd'hui, de dire avec certitude quelle sera la croissance du secteur cette année, nous prévoyons tout de même de maintenir au moins le même nombre [de touristes] que durant l'année 2008", déclarait récemment le ministre du Tourisme du Cambodge Thong Kong, se voulant à la fois prudent et rassurant. Malgré la crise et la légère baisse du nombre d'entrées enregistrées officiellement au début de l'année, le ministre veut croire que sa politique en faveur d'un tourisme régional, de courte et moyenne distance, principalement en provenance des Etats membres de l'Asean+3 (Brunei, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande, et Vietnam, plus Chine, Corée du Sud et Japon), portera ses fruits et permettra d'atténuer les effets d'une baisse globale du trafic touristique en provenance des pays européens et des Etats-Unis. "Les touristes de longue distance sont moins nombreux aujourd'hui parce que le transport représente désormais pour eux une dépense lourde. Nous allons donc encourager les voyages de courte distance car le transport aérien dans la région est moins onéreux. De même, les transports routiers, en bus, sont beaucoup moins chers", analyse le ministre, qui affirme avoir obtenu l'accord du chef du gouvernement cambodgien, Hun Sen, pour faciliter le passage des touristes en provenance du Laos et du Vietnam voisins. Un choix stratégique qui semble logique, au regard de la part désormais largement majoritaire que représentent les touristes asiatiques au Cambodge : selon le ministre, 60% des touristes étrangers proviennent d'un pays de la région Asie-Pacifique contre seulement 20% d'Europe et 10% des Etats-Unis. D'après les statistiques officielles, 40% des visiteurs proviennent de l'Asean+3 et 20% uniquement des Etats membres de cette organisation régionale. Et, souligne Thong Kong, 40% d'entre eux pénètrent au Cambodge par voie terrestre. Un ticket gagnant pour Angkor ? Le gouvernement entend également encourager des séjours plus longs, notamment dans d'autres sites que la ville de Siem Reap, porte des temples angkoriens. C'est dans cet objectif qu'a été décidé, au début du mois de mars, un assouplissement des règles d'utilisation des billets d'entrée des temples d'Angkor. Désormais, les visiteurs disposeront d'une semaine pour utiliser leur passe de trois jours, et d'un mois pour le passe d'une semaine, pouvant ainsi entrecouper les journées de visite des temples avec d'autres activités et la découverte d'autres zones touristiques. "Maintenant, les touristes sont libres de faire les choix qu'ils veulent. Ils peuvent aujourd'hui visiter Angkor et demain profiter de la mer, puis revenir à Siem Reap pour visiter encore un ou deux jours Angkor ou d'autres sites, avec le même passe. Financièrement, nous serons gagnants, parce qu'ils dépenseront leur argent ailleurs qu'à Siem Reap. Et cela satisfait aussi les touristes", se félicite Thong Khon, qui précise que cette mesure répond à une demande identifiée lors d'études stratégiques. "Je crois que grâce à cette politique, nous obtiendrons la victoire", clame haut et fort le ministre. Préoccupés mais confiants Du côté des représentants de l'industrie touristique, le même optimisme, toutefois teinté de prudence, est de mise. Aucun hôtel, restaurant ou agence de voyages n'a jusqu'à présent mis la clef sous la porte ni même licencié, fait d'abord remarquer le co-président du groupe de travail sur le tourisme du Forum gouvernement-secteur privé (F-GPS) et chef du comité permanent de l'Association des agences de voyages du Cambodge (Cata), Ho Vandy. Mais les membres de son groupe de travail, composé de 21 responsables d'agences de voyages, d'hôtels, de restaurants et de la Société concessionnaire des aéroports (SCA), ne dorment pas pour autant sur leurs deux oreilles, souligne-t-il, étant tous attentifs à l'évolution de la crise économique. Ho Vandy et ses partenaires s'attèlent ainsi à travailler avec les autorités pour "régler certains points prioritaires" et "encourager le tourisme" en ces temps difficiles. "Nous avons demandé au ministre de l'Economie et des finances, en novembre dernier, dès les prémices de cette crise, de baisser le prix du visa et de supprimer le visa pour les ressortissants des pays de l'Asean, cite en exemple le chef du comité permanent de la Cata. Ce sujet a été mis à l'ordre du jour lors du Forum du tourisme de l'Asean, les 8 et 9 janvier 2009 à Hanoï. Et comme cela a été le cas pour l'assouplissement des règles d'utilisation des billets d'Angkor, nous avons obtenu une réponse positive, bien qu'encore non officielle, à cette requête", se réjouit Ho Vandy. Ces mesures, espère-t-il, contribueront à enrayer la baisse du nombre de touristes, qu'il évalue à 2,5% depuis le début de l'année par rapport à la même période de 2008. Un premier recul qui intervient toutefois après dix années marquées par une croissance extraordinaire du nombre d'entrées touristiques au Cambodge de 25% par an en moyenne, selon les estimations de la Banque asiatique de développement (BAD). De 2% à 30% de touristes en moins A en croire d'autres acteurs du secteur, la situation serait pourtant bien plus grave que ne veulent le croire les autorités et les représentants de l'industrie proches du pouvoir. Moeung Sonn, président de l'Association nationale des entreprises de tourisme du Cambodge, livre des chiffres alarmants : selon les informations qu'il a recueillies auprès des guides, des hôteliers et des restaurateurs, la fréquentation touristique aurait chuté de 30% par rapport au début de l'année 2008. Un effondrement, explique-t-il, qui est en partie dû à la dévalorisation de certaines monnaies, notamment asiatiques, face au dollar. "Tous les échanges se font en dollars au Cambodge. Alors quand la valeur de la monnaie d'un pays dont proviennent les touristes diminue par rapport au dollar, cela crée des difficultés", déplore-t-il. Les Coréens, qui constituent le plus gros contingent de touristes au Cambodge, ont par exemple vu leur monnaie, le won, perdre plus de 16% de sa valeur face au dollar sur les premiers mois de 2009. "Les Européens n'ont pas ce problème puisque l'euro demeure plus fort que le dollar. Mais ils font aussi face à des difficultés, comme la menace du chômage, générées par la crise", se désole Moeung Sonn. You Khemarak, guide-interprète indépendant cambodgien en français et espagnol, depuis 2001, avance lui aussi le chiffre de 30% pour évaluer la baisse de ses revenus mensuels depuis plusieurs mois. "Auparavant, sur un mois, j'accompagnais une dizaine de groupes de touristes, pendant 25 jours en moyenne. Aujourd'hui, je travaille à peine 18 jours par mois", confie-t-il. Idem pour Tan Chhunsinh, jeune guide employé par une agence de voyages chinoise, qui a constaté une première chute au lendemain du Nouvel An chinois, à la fin du mois de janvier. Ses revenus demeurent confortables, environ 800 dollars par mois, mais il en gagnait 200 de plus il y a encore quelques mois. Les travailleurs individuels premières victimes Phat Raby, chauffeur de tuk-tuk à son compte à Siem Reap, peine à boucler ses fins de mois : l'an dernier, il parvenait à gagner 150 dollars par mois en promenant les touristes. En 2009, ses revenus mensuels dépassent péniblement la barre des 50 dollars. Propriétaire de sa maison, le chauffeur s'estime chanceux par rapport à certains de ses collègues qui doivent débourser un loyer d'une trentaine de dollars pour une chambre dans la cité des temples. Contrairement à ceux qui sont employés ou affiliés à des agences de voyages et continuent à avoir des clients, la situation des chauffeurs travaillant en indépendant est précaire : ils arpentent les rues à la recherche de touristes de plus en plus rares. Raby, afin de s'assurer d'avoir quelques clients, a adhéré à l'association de la station de bus de la compagnie privée Mékong Express. "Je paye 30 dollars par mois pour pouvoir aller chercher des groupes de touristes venus en bus de Phnom Penh et les transporter à l'hôtel, raconte-t-il. S'ils me demandent de leur servir de chauffeur le lendemain, j'ai de la chance. Sinon, c'est très difficile."
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