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Confection textile au Cambodge : vers une refonte du dialogue social ?
Par Ros Dina et Laurent Le Gouanvic   
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24-11-2008

Cambodge - Textile - ouvriers © John Vink / Magnum

Chom Chao (Cambodge), le 25 septembre 2008. Ouvrières du textile regagnant leur domicile après leur quart
© John Vink / Magnum

Dans les 540 usines de confection textile implantées au Cambodge coexistent plus de 1 000 syndicats, officiellement chargés de défendre les droits des ouvriers. Dans les faits, leurs responsables s'en servent parfois comme de leviers, ici pour obtenir des avantages personnels, là pour glaner de l'argent. Une situation que le secrétaire général de la Chambre de commerce du Cambodge, Nang Sothy, a tenu à dénoncer à l'occasion du Forum gouvernement - secteur privé, vendredi 21 novembre, déplorant une dégradation du climat social en 2008. Sous la double pression de l'inflation, qui a fait perdre aux ouvriers leur pouvoir d'achat, et de la crise économique mondiale dont les effets se font déjà sentir, le modèle social, qui a jusque-là permis d'attirer des acheteurs occidentaux soucieux d'améliorer leur réputation, risque d'être mis à mal. A moins que de nouvelles formes de négociations entre patrons et ouvriers cambodgiens ne soient enfin mises en place. [2e mise à jour 26-11-2008]

 

Inflation, crise économique et grève : ce cocktail détonant, les patrons du secteur de la confection textile le redoutent plus que tout et se sont chargés de le faire savoir lors du 14e Forum gouvernement - secteur privé réunissant représentants du pouvoir exécutif et entrepreneurs.

Des syndicats en concurrence
Le secrétaire général de la Chambre de commerce du Cambodge (CCC) et président de la zone économique spéciale de Phnom Penh s'est ainsi livré à une critique en règle de l'action de "certains syndicats", accusés de ne servir que leurs propres intérêts au détriment des patrons comme des ouvriers. "Dans certaines usines, on ne compte pas moins de dix syndicats représentant les ouvriers !, s'emportait Nang Sothy, dans son discours en tant que co-président du groupe de travail sur les relations industrielles dans le cadre du G-PSF. Leur quête de membres a transformé leur rôle : au lieu d'être les protecteurs des intérêts des travailleurs, les syndicats sont davantage focalisés sur la compétition et la recherche de profits financiers."

Le climat social n'a cessé, selon lui, de se dégrader tout au long de l'année 2008 : sur les dix premiers mois de l'année, 95 mouvements de grève illégaux ont été déclenchés dans les usines de confection textile du Cambodge, affirme Nang Sothy, soit une augmentation de 48% par rapport à la même période de la précédente année.

Des chiffres que Chea Mony, président du Syndicat indépendant des ouvriers du royaume du Cambodge (Siorc), rejette. Mais le syndicaliste confirme en revanche l'analyse du secrétaire de la Chambre de commerce du Cambodge quant à l'action parfois délétère des syndicats, dans un contexte déjà fragile.

Des syndicats corrompus ?

"90% des syndicats sont corrompus, soit parce qu'ils font du chantage soit en raison de leurs accointances avec les patrons ou des hauts responsables politiques", affirme de but en blanc le leader du Siorc, frère de Chea Vichea, le célèbre syndicaliste assassiné en 2004.

Les ouvriers pris en otage

"Des syndicats cherchent à mobiliser les ouvriers pour faire la grève et les prennent en otages, dans leur unique intérêt personnel, détaille-t-il. Ces mauvais syndicats déclenchent ces mouvements pour extorquer l'argent des patrons et, une fois payés, leurs leaders quittent l'usine." Cette situation rend plus compliqué le travail de son syndicat, le Siorc, estime Chea Mony qui dit vouloir privilégier la négociation plutôt que les rapports de force.

Représentativité et juridiction nouvelle
Pour mettre fin à cette situation et éviter que cette pléthore de micro-syndicats ne nuise à leurs intérêts, les entrepreneurs membres du groupe de travail sur les relations industrielles dans le cadre du G-PSF ont demandé au gouvernement de prendre au moins deux mesures : premièrement, encourager la reconnaissance de syndicats représentatifs, par usine et par secteur, ainsi que des accords issus de négociations collectives tout en faisant en sorte que les fédérations syndicales respectent le code du travail et les procédures légales ; deuxièmement, préparer une loi sur les syndicats et créer une juridiction du travail, dont les décisions seraient contraignantes et "réellement appliquées", pour l'heure inexistante.

"Vingt-six fédérations syndicales sont actuellement actives dans le secteur de l'industrie textile mais seules dix peuvent être considérées comme étant les plus représentatives", argumente Nang Sothy, pour appuyer la requête du patronat d'instaurer un dialogue privilégié avec les syndicats qui représentent au moins 51% des ouvriers d'une usine et qui reçoivent des cotisations d'au moins 33% de leurs membres.  

Une prolifération préjudiciable aux grands syndicats
Cette proposition de mettre en avant les grandes fédérations, par branche d'activités, n'est pas pour déplaire à Chea Mony, dont le Siorc s'impose comme le premier syndicat dans le secteur de la confection textile, aux côtés de la Coalition des syndicats démocratiques du Cambodge (CCAWDU). Le syndicaliste émet cependant des doutes sur la volonté des autorités de mettre en œuvre cette solution, bien que le Premier ministre Hun Sen s'y soit dit favorable, dans sa réponse à Nang Sothy, vendredi 21 novembre. "J'avais déjà lancé cette idée, mais elle n'a jamais pris parce que les représentants du ministère du Travail ne l'ont pas soutenue, rappelle Chea Mony. Ce serait une bonne chose mais je ne crois pas que le gouvernement l'acceptera, parce qu'il préfère laisser proliférer des petits syndicats pour affaiblir le Siorc."

Une loi sur les syndicats ?
Pour Nang Sothy, la solution passera par la loi. "Ce sera difficile si les deux parties, la fédération syndicale et l'employeur, n'ont pas l'intention d'assumer la responsabilité de ce qu'elles ont convenu et signé dans leur accord collectif, estime le secrétaire général de la CCC. Nous, dans le secteur privé, croyons que les relations de travail doivent être régulées par la loi, avec un cadre applicable et qui impose des sanctions à ceux qui ne respectent pas la loi. Le code du travail autorise la création de syndicats mais aucune loi ne régit leur fonctionnement."

Le patron réclame également un renforcement des mécanismes de négociations et de sanctions, à commencer par la mise en place d'un véritable tribunal des prud'hommes, dont les pouvoirs iraient au-delà de ceux, limités, actuellement conférés au Conseil d'arbitrage, une instance composée de représentants d'employés, d'employeurs et du ministère du Travail, chargée de résoudre les conflits collectifs du travail et qui peut prendre, dans certains cas et avec l'accord préalable des deux parties en conflit, des décisions susceptibles d'être contraignantes. "99% des grèves déclenchées par les syndicats au Cambodge se produisent avant même que le différend ne soit porté devant le Conseil d'arbitrage, estime Nang Sothy. Si les grèves sont déjà lancées, l'expérience […] montre que même les décisions contraignantes ne peuvent pas les empêcher."

Le rôle des autorités

Pour Chea Mony, les autorités portent une part importante de responsabilité dans le durcissement des relations de travail. "Certains patrons ont pu investir au Cambodge grâce à des passe-droits et n'ont pas eu à verser les dépôts de garantie normalement requis. En cas de faillite, ils peuvent quitter le territoire du jour au lendemain et laisser les ouvriers sur le carreau. Beaucoup de grèves de dernière minute sont organisées dans la crainte d'une faillite, pour que les salaires soient versés avant que le patron ne prenne la fuite", justifie-t-il. 

Pour Nang Sothy, le renforcement du cadre légal doit être effectué le plus tôt possible. A condition toutefois de le faire avec tact et en accord avec les syndicats eux-mêmes, qui pourraient brandir de nouveau la menace de la grève.  D'où l'appel du Premier ministre du Cambodge, Hun Sen, adressé aux syndicalistes et aux ouvriers, lors du G-PSF : "L'heure n'est pas à faire la grève contre les usines, mais plutôt à chercher de quoi faire bouillir la marmite", a-t-il déclaré, avant d'appeler à une union entre "tous les partenaires, ouvriers et employeurs" afin de collaborer et de respecter la loi. Ce à quoi Chea Mony rétorque : "Si les patrons respectaient la loi à la lettre, il n'y aurait pas besoin de manifester. Et les mauvais syndicats ne pourraient pas jouer avec la corruption."

 


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