
Phnom Penh (Cambodge), le 14 avril 2008. Wat Langka © John Vink / Magnum Faire croître ou moderniser sa petite entreprise a un coût que peu d'entrepreneurs cambodgiens peuvent s'offrir, trop souvent privés d'un accès aux capitaux qui leur permettraient de mettre en œuvre leurs projets. Les petites et moyennes entreprises (PME) ont beau fournir près du tiers du produit intérieur brut du Cambodge chaque année, elles n'en demeurent pas moins les parents pauvres d'un système financier qui se contente de leur proposer des prêts à court terme à des taux d'intérêt nettement supérieurs à ceux offerts aux entreprises de grande taille. Dans le contexte de la mondialisation, ces PME ont pourtant plus que jamais besoin de capitaux pour améliorer leur productivité et la qualité de leurs produits, souligne le président de l'Association des petites et moyennes entreprises de Phnom Penh (PSMIA), Heng Heang, selon qui la survie de ces acteurs essentiels de l'économie cambodgienne est en péril.
"80% des PME sont endettées" Au Cambodge, lorsqu'un petit entrepreneur souhaite investir, que ce soit pour créer une entreprise ou la développer, son premier réflexe est généralement de se tourner vers sa famille et ses proches, première source de financement des PME, affirme Heng Heang. Mais les soutiens familiaux s'avèrent bien souvent insuffisants pour satisfaire les besoins de petites structures qui gagneraient à s'agrandir. Ne reste alors plus qu'une solution : emprunter auprès des banques, au prix fort. C'est le cas de 80% des PME membres de l'association présidée par Heng Heang, qui pour survivre ont dû contracter de lourdes dettes auprès des banques commerciales et des institutions de microfinance. "Avant les élections législatives de juillet 2008, les taux d'intérêt proposés par les banques commerciales aux PME atteignaient 15% contre un taux ordinaire de 10 à 12% par an. Et encore, c'est ce qui était offert aux PME qui disposaient de suffisamment de biens en garantie pour obtenir la confiance des institutions financières", souligne le président de PSMIA. Plus l'entreprise est petite, explique-t-il, plus les difficultés sont grandes, les banques estimant le risque de ne pas pouvoir récupérer leur argent plus important. Et lorsque ces dernières acceptent d'octroyer des prêts qu'elles jugent "à haut risque", elles ne le font qu'à des taux particulièrement élevés : entre 18 et 30% par an. Résultat : impossible pour les PME de rivaliser avec les entreprises de taille supérieure, leurs charges et leurs coûts de production s'en trouvant alourdis et les éventuels gains étant rapidement engloutis dans le paiement des intérêts. "Les pauvres font commerce avec un pot de terre quand les riches le font avec un pot de fer", regrette Heng Heang, citant un proverbe cambodgien. Des petites entreprises trop informelles Chan Sitha, patron d'une entreprise de production de sauces locales et président de l'association des PME de Kampot, une province du sud du Cambodge, dresse le même constat : la plupart des PME ont besoin de trouver des capitaux auprès des banques et institutions de microfinance, mais ces dernières ne leur offrent qu'un accès limité à leurs services. Une frilosité qui s'explique notamment par le caractère souvent informel des activités menées par les petits entrepreneurs. "Quand nous demandons de l'argent auprès d'une banque, elle exige que nous lui montrions un titre de propriété de l'entreprise. Si nous n'en avons pas, la banque estime que nous représentons un haut risque pour elle. Mais obtenir un titre de propriété coûte du temps et de l'argent... Et nous ne sommes même pas certains, une fois ce document obtenu, que la banque nous prêtera bien de l'argent. Les petites PME n'ont donc pas d'autre choix que de se tourner vers des organismes de microfinance qui pratiquent des taux d'intérêt de 20 à 30% par an", analyse le patron des petits patrons de Kampot, une province dans laquelle ceux-ci sont très largement majoritaires. Argent trop cher Cette différence entre les taux bancaires et ceux des institutions de microfinance, Bun Mony, président de l'Association de microfinance du Cambodge, l'explique par le simple fait que, pour pouvoir prêter aux petits entrepreneurs, les établissements de microfinance doivent eux-mêmes contracter des emprunts auprès de banques commerciales internationales dont les taux sont déjà élevés. "Les taux d'intérêt des banques étrangères se situent autour de 10 à 12%. A cela, s'ajoutent des taxes ainsi que des frais divers de transaction, ce qui nous conduit à pratiquer des taux d'intérêt de 25% par an en moyenne", détaille Bun Mony. Là encore, les "gros" emprunteurs sont finalement mieux lotis : "Qu'il s'agisse d'un prêt de 5 000 dollars ou d'un million de dollar, le montant des frais de transaction reste le même", souligne-t-il. Par ailleurs, les organismes de microfinance, qui s'adressent en priorité à une clientèle pauvre et vulnérable, prennent logiquement des risques plus élevés que leurs confrères des banques commerciales. Les établissements de microfinance exigent rarement des emprunteurs qu'ils produisent un titre de propriété mais demandent simplement un document attesté par les autorités locales, précise Bun Mony. "Aux yeux des banques, nous prenons beaucoup de risques. C'est en partie vrai, mais nous avons les moyens d'y faire face, parce que nos procédures ont justement été élaborées pour s'adresser aux pauvres", ajoute-t-il. La loi du marché Pong Kievsé, directeur général de la banque Canadia, rappelle de son côté que les taux d'intérêt sont avant tout déterminés par une loi simple : celle de l'offre et de la demande. "La banque nationale du Cambodge (BNC) n'a pas le droit de fixer les taux d'intérêt des institutions bancaires. Nous sommes tous placés sous son contrôle, mais selon la loi les taux d'intérêt dépendent du libre marché", affirme-t-il. "Les taux d'intérêt du marché dépendent de chaque banque, complète le gouverneur de la Banque nationale du Cambodge, Chea Chanto. Ce sont elles qui décident à quel client accorder des prêts et quels secteurs encourager." L'Etat, estime le gouverneur, ne peut jouer qu'un rôle de "facilitateur" entre les demandeurs et les institutions bancaires, qui sont libres de conclure entre eux un accord, "dans l'intérêt de chacun". Un coup de pouce à la microfinance ? Pour Ith Prang, secrétaire d'Etat du ministère de l'Industrie, de l'énergie et des mines, la solution réside dans un soutien accru du gouvernement au secteur de la microfinance, avec le soutien financier d'organismes internationaux comme la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement (BAD) ou nationaux comme la Banque du développement rural (RDB) du Cambodge. "Le gouvernement a fixé pour principe, que ce soit pour la Banque du développement rural ou les autres établissements de microfinance, de faciliter l'accès des PME aux prêts, affirme le secrétaire d'Etat. Nous sommes en train d'y travailler et il faudra encore un peu de temps pour atteindre notre but, qui est d'offrir des crédits à faible taux d'intérêt. Cela, nous allons le faire pas à pas." Ces problèmes sont pourtant loin d'être nouveaux. Déjà, en 2002, une étude du MPDF (Mekong Project Development Facilities, un programme de l'IFC, branche financière de la Banque mondiale) pointait du doigt les obstacles qui empêchaient les PME d'accéder aux prêts bancaires, notamment à long terme. Le MPDF suggérait notamment la mise en place d'un tribunal du Commerce qui, six ans plus tard, n'a toujours pas vu le jour. L'étude préconisait également la mise en place d'une base de données centrale, partagée par les banques, sur la solvabilité des clients, ainsi que des formations tant à destination des employés de banques que des petits entrepreneurs peu habitués à rédiger des dossiers de financement et "business plans". Des acteurs essentiels de l'économie cambodgienne Pour le président de l'Association des PME de Phnom Penh, Heng Heang, il y a urgence : selon lui, la capitale ne compterait plus aujourd'hui que 1 600 à 1 800 PME, contre 4 000 en 1999. Les petites structures représentent pourtant encore l'immense majorité des entreprises cambodgiennes : 70%, contre 25% pour les moyennes et 5% pour les grandes entreprises. Des chiffres qui contrastent avec ceux avancés par le ministère de l'Industrie dans un rapport publié début juin à l'occasion d'une conférence nationale sur la croissance démographique, affichant au contraire une augmentation du nombre global de PME dans l'ensemble du royaume. Selon le ministère, elles étaient au nombre de 32 619 et employaient 95 087 personnes en 2007 contre 28 131 et 79 780 employés trois ans plus tôt. La même source officielle montre une progression de la part du PIB fourni par les PME : 27,1% du PIB en 2004 contre 28,7% en 2006. Ces chiffres, bien que discordants, soulignent en tout cas la place prépondérante occupée par ces entreprises dans le paysage économique cambodgien. D'où l'importance, affirme Mao Thora, secrétaire d'Etat du ministère du Commerce, d'aider les PME non seulement à avoir accès aux capitaux mais aussi et surtout à améliorer leurs capacités de production. "Si les PME se développent, nous pourrons réduire nos importations", espère-t-il, évoquant par ailleurs un autre dossier, celui de l'aide aux exportations des produits des PME, conditionnées à la fois par l'issue des discussions actuelles sur tarifs douaniers et des procédures de certifications internationales. Autant de chantiers qui auront un impact décisif sur la croissance économique du Cambodge.
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