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L'unique centre de formation aux métiers de la mer du Cambodge cherche désespérément repreneur
Par Laurent Le Gouanvic   
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18-11-2008

Pecheurs - bateau - Cambodge © John Vink / Magnum

Kompong Som (Sihanoukville, Cambodge), le 28 juin 2004. Mise à l'eau d'un bateau de pêche
© John Vink / Magnum

Le seul et unique centre de formation aux métiers de la mer du Cambodge, créé en 1993 à Sihanoukville, n'accueille plus d'élèves depuis le mois de mars 2008, date de la suspension de ses activités. Géré depuis 2005 par l'organisation non gouvernementale Pour un sourire d'enfant (PSE), après plusieurs années passées sous le giron d'une autre ONG, Krousar Thmey, ce centre aura accueilli et formé près de 250 jeunes de milieux défavorisés aux différentes professions liées à la pêche maritime. Un secteur complexe et méconnu au Cambodge, contrairement à celui de la pêche continentale, qui mériterait une attention plus grande, tant pour assurer le développement local des côtes que pour protéger des ressources halieutiques qui se raréfient. Le centre, dont les portes sont aujourd'hui closes, cherche un repreneur. Mais parviendra-t-il à renaître de ses cendres  et dans quelles conditions ? [mis à jour le 21-11-2007 - modifications en italique]

 

Vus du large, les austères locaux du Centre de formation aux métiers de la mer de Sihanoukville ressemblent à n'importe quelle cabane de pêcheur, dans le quartier de Tomnob Rolok : des murs de bois blanchis par le sel, des piliers que les eaux turquoise viennent lécher, un toit de tôle battu par les vents... Accroché à la digue de terre rouge de Koh Preap, aux côtés de constructions identiques, le centre se fond parfaitement dans le décor, bien ancré, depuis une quinzaine d'années, au cœur de ce quartier pauvre à l'ouest de la cité balnéaire, loin des plages et des guesthouses.

Un métier pour des enfants des rues
Aujourd'hui, peu de choses témoignent encore, à l'extérieur des bâtiments, des activités passées de ce centre, né de l'initiative d'un ancien pilote du port de Sihanoukville, dans les années 1960, Serge Peytavin. Ce Français, très attaché au Cambodge, souhaitait monter dans la ville portuaire un projet à destination des orphelins, autour des activités de la mer. Ses premières démarches ont conduit, en 1994, à un partenariat avec l'ONG d'aide aux enfants abandonnés et orphelins Krousar Thmey. Le capitaine au long cours français s'est ensuite fait seconder par un ancien commandant de la marine française, Alain Courau, qui a rapidement pris la relève à la tête d'un projet qui, contre vents et marées, a pris forme.  

En 1995, le centre accueille sa première promotion, constituée principalement d'adolescents recueillis par Krousar Thmey, qui vont être formés aux métiers de la pêche. "Dès 1993 et l'ouverture de notre premier centre d'accueil pour les enfants des rues, Krousar Thmey cherchait des idées pour la formation professionnelle des enfants des rues que nous ne pouvions ni réintégrer dans leurs familles, ni scolariser normalement pour une question d'âge, se souvient Benoît Duchâteau-Arminjon, président-fondateur de l'ONG. Il fallait donc développer des métiers qui permettent aux jeunes de plus de 17 ans de trouver un vrai métier, un vrai défi à relever. Un métier que l'on prenne à bras le corps et qui vous ouvre des horizons. Les métiers de la mer étaient pour cela bienvenus."

"L'idée première était de prendre ces jeunes tels qu'ils étaient, donc peu ou pas scolarisés, et de leur donner des rudiments d'apprentissage maritime : le bateau, le moteur, la navigation, les manœuvres, le matelotage, la sécurité, la météo, etc.. Un peu d'anglais (langue universelle des marins) et de calcul (pour ne pas se faire rouler en vendant le produit de leur pêche) étaient les seules matières académiques", raconte de son côté Alain Courau.  

Les continentaux n'ont pas le pied marin...
Des jeunes de Kratie, Poïpet, Battambang sont ainsi pris en charge à Sihanoukville et découvrent un univers dont la plupart n'avait qu'une lointaine idée. Une immersion pas toujours évidente : "Il est apparu que peu d'entre eux restaient pêcheurs, souligne l'ancien commandant de marine. Il faut dire qu'un jeune venu des rues de Poïpet, de Kratié ou de Phnom Penh craint la mer, qu'il considère comme dangereuse [...]. Les Cambodgiens sont très aquatiques, mais en eau douce ! Donc, au fil des années, nous avons pris de moins en moins de ces jeunes et de plus en plus de jeunes issus de familles très pauvres de la côte (Kampot, Koh Chiorn, Sre Ambel, Koh Kong, etc..). Ceux-là étaient moins étrangers aux problèmes de la mer, et motivés à rester pêcheurs après la formation."

Les Bretons, partenaires du projet
Progressivement, le centre parvient à se développer, notamment en tissant des partenariats avec  l'Association française des volontaires du progrès (AFVP), le lycée professionnel maritime et aquacole d'Etel, le Centre d'étude du milieu et de la pédagogie appliquée du ministère de l'Agriculture français et une association bretonne de développement local. Le projet obtient un important soutien financier du ministère des Affaires étrangères français, tandis que la région Bretagne, qui a fait du Cambodge l'un des pays prioritaires de ses programmes de "Solidarité internationale", met également la main à la poche.

Krousar Thmey bénéficie de l'appui technique de professionnels, tels Bertrand Quetin, ingénieur d'études au sein du Pôle halieutique de coopération internationale de l'Agrocampus Beg Meil et co-animateur du Réseau Asie de l'enseignement agricole qui, accompagné d'un marin pêcheur breton, aide l'ONG Krousar Thmey à constituer un référentiel de formation, entre autres. De nouveaux ateliers voient le jour, en mécanique, pour améliorer les chaluts, les casiers... Une formation à l'aquaculture est même un temps envisagée. Mais la tâche est lourde tandis que les moyens, en dépit de ces importants soutiens, demeurent précaires, se remémore Alain Courau : "Le principal défi a été le hiatus entre nos conditions de navigation occidentales et celles du Cambodge, se souvient-il. En permanence je me demandais si on pouvait continuer à travailler en mer dans de telles conditions d'insécurité. Plusieurs fois nos bateaux sont restés en panne en mer de longues heures, voire plusieurs jours ; un de nos élèves, en stage avec un pêcheur, a vu son bateau brûler et s'est retrouvé à l'eau pendant 9 heures..."

Un ancrage dans la communauté indispensable
Le centre était par ailleurs confronté à une autre difficulté, analyse Bertrand Quetin : pour perdurer, il devait s'appuyer sur l'ensemble des acteurs du secteur de la pêche, réputé fermé. "On ne peut pas promouvoir la formation des jeunes dans un secteur dont on n'est pas certain qu'il sera porteur à moyen et long terme", souligne Bernard Quetin qui, après une mission au Cambodge, recommande "d'inscrire ce projet dans une vraie logique de développement local", en encourageant la formation aux métiers de la mer dans le bassin d'emplois de Sihanoukville et en "cherchant des réciprocités avec les acteurs de la province", notamment par la formation continue auprès des pêcheurs. Le but est alors de rassembler l'ensemble des acteurs du secteur (représentants de l'interprofessionnelle locale des pêcheurs, des pouvoirs publics locaux, des armateurs, des matelots, des mécaniciens, de la construction navale et même d'ONG de santé publique) au sein d'un Conseil de perfectionnement du centre. Un conseil chargé de fixer "les orientations pour la formation et le développement du secteur", en vue "d'améliorer les conditions d'exploitation de façon durable".

Le centre parvient en effet, petit à petit, à devenir le lieu privilégié des échanges entre les différents métiers et interlocuteurs du petit monde de la pêche de Sihanoukville. Mais l'ONG Krousar Thmey, dont les programmes de protection de l'enfance et d'éducation, notamment des enfants aveugles et sourds, se développent considérablement, voit le centre de Sihanoukville s'éloigner peu à peu de ses prérogatives essentielles. "Pour Krousar Thmey, la formation continue n'était pas une priorité, leur but initial étant de s'occuper des jeunes et non des adultes", résume Bertrand Quetin. "Le projet de formation des métiers de la mer de Sihanoukville, très différent des autres projets de Krousar Thmey, demandait à lui seul beaucoup d'attention et d'implication, explique pour sa part le président-fondateur de l'ONG. Aussi, pour ne pas fragiliser la direction, nous avons décidé de passer la main à une autre organisation afin que le projet puisse perdurer."

PSE prend le relais

En 2005 donc, Krousar Thmey lance un appel d'offres à d'éventuels repreneurs. Deux ONG se portent candidates. "Nous avons choisi celle qui semblait la plus capable de continuer le projet, avec le même esprit : un esprit de développement, une responsabilisation des Khmers dans le projet, une complète ouverture et collaboration avec les pêcheurs et les autorités de pêches, et les anciens, issus des générations qui ont pu être formées", rappelle aujourd'hui Benoît Duchâteau-Arminjon. L'ONG Pour un sourire d'enfant (PSE), déjà active dans des programmes de formation professionnelle, prend le relais. Elle parviendra à accueillir trois promotions supplémentaires, jusqu'à suspendre les activités du centre, en mars 2008. "De par notre expérience dans la formation professionnelle, nous avons accepté de relever le défi, raconte le directeur de PSE, Pin Sarapich. Mais il est vrai que le métier était complètement différent de ce que nous imaginions."

L'ONG peine à intégrer des jeunes en difficulté, issus d'autres provinces, dans un milieu de la pêche qu'elle ne connaît elle-même que peu. "C'est un monde difficile à intégrer", rappelle Pin Sarapich. Durant les premiers mois, l'équipe en place reste inchangée. L'ONG tente d'intégrer d'autres jeunes, fait appel à de nouveaux encadrants peu familiers de la pêche et, reconnaît Pin Sarapich, faute d'expérience dans ce secteur, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.    

"Nous ne sommes pas spécialistes de la mer et nous préférons ne pas faire mal les choses", explique le directeur de PSE qui, plutôt que de fermeture, préfère parler d'une "suspension" temporaire des activités du centre, alors que le conseil d'administration de l'ONG doit prendre une décision à la fin du mois de novembre. "Décider de le fermer serait dommage. C'est le seul centre du Cambodge dans ce domaine. Mais nous, nous ne savons pas faire cela et nous avons des engagements vis-à-vis de nos donateurs." PSE souhaite en revanche, insiste-t-il, "passer la main plutôt que fermer".

Le centre sombrera-t-il ?
Compte tenu des difficultés rencontrées par deux ONG pourtant réputées, les repreneurs risquent pourtant de se faire rares... Mais la mission n'est pas impossible, estime Bertrand Quetin, pour qui une reprise est envisageable si au moins deux conditions sont satisfaites : "que le projet soit porté localement par les bénéficiaires, la communauté des pêcheurs au sens large, et que les autorités soutiennent la démarche et prennent leurs responsabilités". Deux conditions qui renvoient à une autre question : celle des moyens financiers et  humains. "Le Cambodge doit interroger ses partenaires multilatéraux et bilatéraux. Il faut imaginer une concertation, faire un tour de table financier, se réinterroger sur le plan institutionnel et, éventuellement, aussi mobiliser des ONG sur les volets éducation ou démocratie locale, par exemple. Mais il est indispensable qu'il y ait, en amont, une demande explicite des autorités cambodgiennes. Même si les ONG peuvent être utiles à ce type de projet, ce n'est pas leur rôle de se substituer aux institutions publiques. Lorsqu'on intervient sur les ressources naturelles, la structure des organisations humanitaires n'est pas adaptée. Cela passe forcément par un partenariat avec les autorités".

Une analyse qui converge avec celle d'Alain Courau. "Je pense que ce centre, qui est indispensable (il faudra bien qu'un jour le Cambodge possède un vrai centre d'apprentissage maritime !) ne reverra le jour que si les autorités cambodgiennes mouillent vraiment leur chemise. Tant que ce ne sera pas le cas, toute tentative sera vouée à l'échec, ou bien on fera une fois de plus du néo-colonialisme."

Les autorités cambodgiennes se disent prêtes à collaborer
Ing Try, directeur adjoint de l'Administration des pêches, affirme pour sa part ne pas avoir été informé de la suspension des activités de ce centre. "Personne ne nous a communiqué cette information et personne ne nous a demandé de collaborer, affirme le haut fonctionnaire rattaché au ministère de l'Agriculture, des pêches et des forêts. Nous avons toujours dit que s'il y avait un quelconque problème ou un nouveau projet, nous serions prêts à collaborer, mais on ne nous a rien demandé. Donc, s'ils veulent le faire à l'avenir, ils sont les bienvenus !" Un discours que répète également Sam Nov, lui aussi directeur adjoint de l'Administration des pêches, ainsi que Lord Reasmey, directeur général adjoint du cabinet du ministre de l'Agriculture. Dans le domaine de la formation aux métiers de la pêche maritime, aucun projet n'est actuellement dans les tiroirs, admet cependant Ing Try, hormis des formations à court terme initiées par des donateurs étrangers.  L'invitation est toutefois bien lancée à PSE comme aux éventuels repreneurs...

Une course contre la montre
Tout est donc encore possible, veulent croire les différentes personnes qui ont mis leur argent, leur énergie et leur coeur dans ce projet. "La motivation est à la hauteur des enjeux", justifie Bertrand Quetin qui, plusieurs années après sa première collaboration avec le centre, en parle avec un attachement palpable. "S'il y avait quelque chose à relancer, le premier souci de chacun serait de faire en sorte que les futurs acteurs puissent bénéficier des succès, des échecs et des recommandations de ceux qui sont intervenus dans ce projet. Nous avons peur de perdre cette capitalisation. C'est un projet qui a été co-construit avec tout le monde, les Khmers, les Bretons, et qui, même dans la difficulté, a produit des effets durables."

Or le temps presse, s'inquiète Pin Sarapich : les militaires, à qui appartient le terrain, pourraient exiger de le récupérer si rien n'est fait d'ici deux à trois mois... "Il devient urgent de trouver une solution de pérennisation et de capitalisation, peut-être grâce à un compromis avec les autorités locales. Si on laisse passer le temps, il n'y aura plus rien à capitaliser", conclut Bertrand Quetin.

 


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La pêche en mer, parent pauvre du Cambodge
Un Cambodgien mange à lui seul près de 30 kilos de poisson chaque année, en moyenne, selon les données de l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO). Avec le riz, le poisson constitue donc l'essentiel de l'alimentation des Cambodgiens. Mais cet intérêt pour les ressources halieutiques est très largement tourné vers la terre, irriguée par le Mékong et l'immense lac du Tonlé Sap. Officiellement, d'après les données du ministère de l'Agriculture, des pêches et des forêts, les quantités de poissons d'eau douce pêchés dans le royaume sont entre six et huit fois plus importantes que celles de poissons de mer. Les pêcheurs qui vivent le long des 435 km de côtes maritimes du Cambodge sont pauvres, sous-équipés et ne suscitent que peu d'intérêt de la part des autorités, alors que le secteur touristique se développe et promet des retombées plus importantes.

Un secteur négligé par les formations
Depuis 1969, aucun établissement au Cambodge ne dispensait, de façon pérenne, de formation dans le domaine maritime. Le centre de formation aux métiers de la mer de Sihanoukville géré par Krousar Thmey  puis PSE, comblait ainsi une lacune. Une autre institution, le Centre de formation maritime (CFM), a été par ailleurs créée en 2006 à Phnom Penh. Cette école spécialisée, cogérée par les deux ports autonomes de Phnom Penh (PAPP) et Sihanoukville (PAS), assure uniquement des formations dans le domaine de la navigation, à destination des employés des infrastructures portuaires. Ce centre a été financé par l'Union européenne, avec la coopération des ports de Haiphong (Viêt-nam), Anvers (Belgique) et Cork (Irlande).

 


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