 Kompong Svay (Kandal), le 3 juin 2008. Angkor Wat constitue le modèle privilégié des paysans reconvertis en copistes © John Vink / Magnum
Quand un village tourne le dos au travail de la terre, pas assez rémunérateur, il tend à se vider de ses forces vives qui partent gonfler les bataillons d'ouvriers ou se déverser dans la capitale ou les grands chefs-lieux provinciaux en quête de petits boulots. A Kompong Svay, à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale du Cambodge, Phnom Penh, l'exode rural n'a pas cours. Les travaux agricoles ont été remplacés... par les arts plastiques, qui mobilisent une trentaine de familles toutes générations confondues. Adieu la charrue, ces paysans d'hier ne jurent plus que par leurs pinceaux, leurs couleurs et leurs Angkor Wat !
Sous les maisons, les artistes La silhouette malingre qui trahit un état de santé fragile, Sok Ka, 24 ans, exécute dans sa paillote un énième temple d'Angkor Wat. Il y a trois ans, il a cessé de louer ses bras aux cultivateurs des environs pour 6 000 riels (1,5 dollar) par jour et affirme gagner aujourd'hui 100 dollars par mois. Sa famille respire mieux, qui avait dû se lester de ses terres agricoles pour financer les soins du paternel que la maladie a finalement emporté. Sok Ka ne pose cependant pas un regard serein sur l'avenir. Davantage peintre qu'artiste, il avoue ne savoir reproduire qu'Angkor Wat de face...
A cent mètres de la cahute de Sok Ka et des siens, à l'ombre d'une maison, trois jeunes sont accaparés par le tracé de leurs pinceaux. Point de bavardage, leurs Angkor Wat retiennent toute leur attention. Ce n'est pas l'usine mais la cadence y est tout aussi mécanique. Yem Pisith, l'aîné des trois frères, âgé de 26 ans, vit de la peinture depuis sa sortie du lycée il y a dix ans. "J'ai choisi ce métier car j'ai vu faire la famille de mon oncle et cela leur rapportait des revenus plus confortables que ceux de la terre", explique le jeune homme qui, après quelques années de pratique, a formé ses jeunes frères. A eux trois, ils génèrent chaque mois dans les 300 dollars qu'ils disent remettre sagement à leur mère.
D'après le chef de la commune de Kompong Svay, Koy Narong, "ce sont surtout les jeunes qui se sont laissés séduire". "Ils ont vu comment leurs parents trimaient dans les champs et préfèrent choisir un autre gagne-pain. Depuis cinq ans, il ne fait aucun doute que la situation des habitants s'est nettement améliorée", admet-il.
Celui par qui est arrivée la peinture Ham Saravuth est un ancien peintre d'affiches de cinéma d'avant-guerre. Quand il est venu s'installer à Kompong Svay, il a commencé par transmettre son savoir-faire à toute la famille : ses cinq enfants, puis ses gendres et ses belle-filles, et enfin deux de ses petites-filles ! Difficile d'y échapper.
"J'avais un de mes gendres qui était pêcheur. On l'a convaincu avec ma femme de raccrocher ses filets et de remiser sa barque pour rejoindre notre atelier." Au vu des revenus engrangés, le gendre ne regrette rien. Quant à son autre gendre, Chou Vin, que l'on surprend à retoucher le détail d'une fleur, il n'est guère plus nostalgique du temps où il était ouvrier dans une usine textile pour 45 dollars par mois et un travail bien plus éprouvant physiquement, confie-t-il.  Kampong Svay (Kandal), le 3 juin 2008. Les copistes d'Angkor gagnent entre 150 et 300 dollars par mois, soit entre trois et six fois plus que des ouvriers du secteur textile © John Vink / Magnum A 56 ans, Ham Saravuth est devenu la célébrité du village et a vite fait des émules. Envieux de sa réussite, les habitants se sont bousculés à son portillon pour apprendre à "faire du Angkor Wat" avant d'initier à leur tour leurs proches au maniement du pinceau. "J'ai accepté d'ouvrir une classe ; j'ai eu une trentaine d'élèves. Ceux qui en avaient les moyens payaient 100 dollars pour la formation, les plus pauvres, je ne leur demandais rien. Mais depuis deux ans, je refuse d'enseigner la peinture car on est aujourd'hui trop nombreux à peindre et cette forte concurrence fait baisser les prix du marché", relève le maître.
De son atelier sortent des tableaux aux sujets variés. Outre les incontournables tours d'Angkor Wat, des paysages agrestes, des scènes pastorales dépeignant ainsi les collecteurs de sucre partant à l'assaut de palmiers, des natures mortes... Chaque membre de sa famille gagne en moyenne entre 150 et 300 dollars par mois. En dehors des habituels revendeurs, Ham Saravuth a fidélisé un commerçant basé en Norvège qui lui commande régulièrement des reproductions d'images tirées de catalogues.
Un marché porteur L'essentiel des oeuvres produites sous les maisons de Kompong Svay viennent garnir les galeries qui s'alignent à Phnom Penh le long du musée national et de l'Ecole des Beaux-arts, mais aussi les principaux marchés de la capitale cambodgienne (Toul Toumpong et Phsar thmei).
La galerie Vichetsal, sise rue 178, est de plus en plus friande des toiles des artistes de Kompong Svay. Pour la patronne, Mme Diep Siner, leurs tableaux n'ont parfois rien à envier à ceux que lui apportent les élèves de l'école des Beaux-arts voisine. "Parfois les clients préfèrent le style de 'Kompong Svay' bien que ce soit le même sujet représenté, la même taille et un prix identique. Ils apprécient les couleurs vives que les jeunes paysans aiment bien utiliser dans leurs toiles." Et, calcul fait, la commerçante réalise qu'elle gagne davantage avec les peintures des villageois que celles des étudiants... parce qu'elle acquiert les premières à un meilleur prix !
Galeriste depuis dix ans, Mme Diep Siner se frotte toujours les mains à la veille des hautes saisons touristiques, les étrangers mais aussi les Cambodgiens d'outre-mer constituant le coeur de sa clientèle. "Sur les milliers de toiles cambodgiennes écoulées chaque année, une infime proportion part décorer les maisons de Cambodgiens. Mais les choses changent. Depuis quelques années, mes compatriotes commencent à s'intéresser à l'art." Si la demande intérieure augmente, les paysans-peintres de Kompong Svay ont encore de beaux jours assurés devant eux.
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