|
 Pailin, 19 janvier 2008. Récolte de racines de cassave ©John Vink/ Magnum
Ils ont déposé les armes les derniers, quand leurs chefs ont fini par prêter allégeance au gouvernement en place en 1998-1999. Au nord-ouest du Cambodge, dans les fiefs de Païlin et de Samlaut toujours aux mains d'ex-Khmers rouges, les habitants se découvrent la main verte. Avec la hausse du prix des produits agricoles, plus d'un travailleur de la terre a vu son niveau de vie s'améliorer.
A perte de vue, sur le chemin de Païlin à Samlaut, le paysage, rincé par les pluies dites "des mangues", caractéristiques du mois d'avril, se couvre d'arbres fruitiers verdoyants sous un soleil ardent. Manguiers, jaquiers, longaniers, bananiers, papayers, cocotiers... Et quand ce ne sont pas des oasis de verdure, des milliers d'hectares de champs labourés en attente d'être ensemencés s'étendent. Manioc et maïs rouge, bien cotés sur le marché, ont cette saison la préférence des agriculteurs.
La pluie, c'est de l'argent "Tiens, pourquoi se met-il à pleuvoir maintenant ?", questionne un jeune, originaire de Takéo, passager du bus qui arrive à son terminus : Païlin centre. Derrière lui, Mme Neng Roeun ne se pose pas la question , elle irradie de bonheur : "Cette pluie me garantit 500 000 bahts [15 000 dollars] pour cette récolte !" Cette agricultrice de Païlin a tout misé sur le maïs, qu'elle voit déjà se transformer en liasses de billets de banque. Elle se lance avec bonheur dans un petit calcul. "Si les pluies se maintiennent et que je fais deux bonnes récoltes dans l'année, avec mes 17 hectares, je peux compter sur un million de bahts [30 000 dollars] de revenus !" Les stars du marché A Samlaut, on révère tout autant le dieu de la pluie. "Les paysans font des paris avec le ciel. S'il pleut bien, ils peuvent être optimistes", lance l'ancien colonel khmer rouge Pich Seak, qui a conservé la tête de la division 52 à Samlaut et s'est également reconverti en agriculteur. Sa famille ne possède qu'un hectare de cultures, qui rapporte entre 1 200 et 1 500 dollars par an. Dans ce coin, le sésame et le soja font davantage partie du décor, la terre étant moins adaptée au maïs ou au manioc. Mais depuis que cette céréale et ce tubercule se vendent au double de leur prix habituel, les familles y regardent à deux fois et tentent de dompter le sol, appâtées par de plus juteux revenus. Le kilo de manioc frais se négocie en effet cette année à 2 bahts (200 riels) contre 0,6-0,9 (60-90 riels) les années précédentes, et celui du maïs rouge à 7 bahts (700 riels) contre 3-3,5 bahts (300-350 riels) auparavant, détaille en connaisseuse Mme Neng Roeun. Une reconversion réussie "Quand la paix a été ramenée dans notre région voilà dix ans, les habitants sont retournés au travail de la terre, avec la force de leurs bras et la houe. Aujourd'hui, ils utilisent des motoculteurs et se rendent à moto à leurs champs", triomphe le général Pich Seak, qui bénit particulièrement les télécommunications. "Certains commerçants avec lesquels nous traitons nous préviennent par téléphone des produits qui viendront à manquer sur le marché à la prochaine saison. On se passe le mot et on s'adapte en conséquence !" Un niveau de vie en constante amélioration Lak Lima, le secrétaire d'un vice-gouverneur de Païlin, évalue à 90% la proportion d'habitants, 60 000 au total, à vivre de la terre. L'agriculture est devenue le véritable moteur de l'économie de la municipalité. Et il n'a qu'à regarder autour de lui pour s'en convaincre : "Avant, les gens vivaient dans de petites baraques. Maintenant ils se sont fait construire de grandes maisons et roulent en moto neuve ou en voiture". Kim Vorn, ancien responsable d'un magazine khmer rouge, aujourd'hui chef adjoint du bureau de la communication de Païlin, fait le même constat : "Même les fonctionnaires, dans leur temps libre, cultivent la terre. Ca rapporte. Il n'y a qu'à voir toutes les motos Honda Dream 125 qui circulent maintenant en ville. Finis les vélos !" Un pays de cocagne ? La terre de Païlin est riche, énonce doctement Mey Makk, vice-gouverneur de Païlin en charge de l'agriculture. "Jusqu'au ralliement au gouvernement, on ne faisait que la guerre, et on se contentait de cultures vivrières destinées à nourrir 'Pol Pot'. Maintenant, l'agriculture ne cesse de se développer, et nos produits sont courtisés par les commerçants cambodgiens, viêtnamiens et surtout thaïlandais. Ce sont de bons produits car ici, l'utilisation d'engrais chimiques n'a pas cours", assure le haut fonctionnaire. Certains à la traîne La manne agricole ne profite cependant pas à tout le monde. Certains, comme Nhem Chhin, ex-chauffeur de techniciens chinois sous les Khmers rouges devenu chef du département des arts plastiques de Païlin, survivent, possédant des lots de terre très réduits. "J'ai dû emprunter 500 dollars pour labourer mes 2,5 hectares de terre. Et comme je dois rembourser le prêt, augmenté d'intérêts, je vis pour le moment au jour le jour", explique-t-il. Mme Samra est dans la même situation. Elle ne peut compter que sur les rendements de ses 6 400 m2 de terrain, insuffisants à ses dires pour nourrir les six bouches que compte sa famille. Toujours mieux qu'avant... "L'Angkar [l'organisation, anonyme, qui désignait en fait l'appareil dirigeant khmer rouge] nous nourrissait mais exigeait de nous de travailler très dur. Même si maintenant on s'en sort difficilement, c'est toujours mieux qu'avant ! Mes enfants peuvent vendre des liserons d'eau et des fourmis... On mange davantage à notre faim", se satisfait Mme Samra, une cigarette à la main, sa petite-fille dans l'autre. Tous les habitants rencontrés disent tenir en horreur la guerre, affichant une profonde indifférence quant au jugement d'anciens responsables khmers rouges - "c'est le travail du tribunal, ce n'est pas notre affaire". La culture de la paix et de leurs terres, voilà tout ce qui compte aujourd'hui à leurs yeux. |