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Organisation des pays exportateurs de riz : pourquoi le Cambodge y est favorable
Par Ros Dina et Laurent Le Gouanvic   
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13-05-2008
Cambodge - Prey Nup - Polders - riziculture © John Vink / Magnum
Prey Nup (Kompong Som), 25 juin 2004. Labours dans les polders
permettant deux récoltes annuelles de riz
© John Vink / Magnum

 

Oper ou pas Oper, telle est la question. Depuis deux semaines, la proposition de créer une organisation des pays exportateurs de riz (Oper), intialement formulée par le Premier ministre cambodgien Hun Sen en 2005 et remise au goût du jour récemment par son homologue thaïlandais, alimente les débats sur la scène internationale, confrontée à la flambée des prix alimentaires. Si le Premier ministre thaïlandais s'est depuis ravisé, face à la levée de boucliers de la Banque asiatique du développement (BAD) et des pays importateurs, le gouvernement cambodgien continue d'en défendre le principe.

 

Hun Sen n'en démord pas : une organisation régionale, regroupant le Cambodge, la Thaïlande, le Viêtnam, le Laos et la Birmanie, chargée de réguler les stocks, les exportations et les prix du riz, profiterait à la fois aux pays producteurs et aux consommateurs. Le Premier ministre cambodgien, qui avait suggéré cette idée en 2005 lors d'une réunion de l'Acmecs (Ayeyawady-Chao Phraya-Mekong Economic Cooperation Strategy, qui rassemble ces cinq pays) à Bangkok, a de nouveau plaidé en sa faveur, alors que Samak Sundaravej, chef du gouvernement thaïlandais, quelques jours seulement après avoir lui-même créé la polémique en remettant sur la table le projet d'une Oper à l'occasion d'une réunion des ministres du commerce des pays membres de l'Asean, le 30 avril, déclarait finalement que cette question ne "figurait plus à l'ordre du jour".

L'Oper ne sera pas l'Opep
Dans un discours prononcé le 5 mai, Hun Sen a tenu à préciser le rôle qu'il entendait donner à cette Oper, jusque-là présentée - à tort selon lui - comme un avatar de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, cartel tout puissant qui fixe chaque année la quantité de production pétrolière et les prix de l'or noir.

"L'Oper ne suivra pas le modèle de l’Opep, qui décide de fermer ou d'ouvrir les vannes comme bon lui semble. Au contraire, l'organisation des pays exportateurs de riz permettra d'accroître les capacités d'offre alimentaire dans la région et dans les pays du tiers-monde", martèle le chef du gouvernement. "Cela permettra au Cambodge de renforcer sa production de riz, pour exporter", estime-t-il, en soulignant que le royaume ne produit pour le moment qu'un surplus de deux millions de tonnes de riz par an, quand ses voisins thaïlandais et vietnamien se partagent ensemble près de 40 % des 30 millions de tonnes d'exportations, en écoulant respectivement autour de 9 et 5 millions de tonnes en dehors de leurs frontières (source FAO / OCDE 2007).

Redynamiser la riziculture
Et ce n'est pas son fidèle ministre de l'Agriculture, Chan Sarun, qui le contredira : celui-ci, à l'occasion de l'inauguration d'une foire aux produits biologiques, le 5 mai, à Takéo, s'est à son tour fait l'ardent défenseur de cette Oper, qui ne pourra selon lui que stimuler la production de riz. Fixer un juste prix, explique le ministre, incitera les paysans à reprendre le chemin de la rizière et à augmenter leur productivité, dans la perspective d'exporter leur récolte, et contribuera du même coup à résoudre la crise alimentaire qui secoue la planète. "L’intérêt d'une telle organisation est qu'elle redonnera de la valeur au riz. Et tous les pays producteurs de riz auront grâce à elle l'occasion d'échanger et d'améliorer leurs techniques agricoles afin d'atteindre de forts rendements", s'enthousiasme Chan Sarun.  

Une tribune "marketing" pour le Cambodge
"Le regroupement dans l’Oper serait un signal fort, qui redonnerait de la valeur au riz, complète le président du Centre d’étude et de développement agricole cambodgien (Cedac), Yang Saing Koma. Le riz n’est pas uniquement un bien commercial, il nourrit des êtres humains, fait partie de leur culture et fait figure de symbole dans les pays asiatiques. Cela redonnera de la valeur au travail des paysans et à la riziculture. Dans le passé, de nombreux agriculteurs ont abandonné leurs rizières qui rapportaient moins et ont vendu leurs terrains", explique l'agronome.

Une fois n'est pas coutume, le directeur de l’institut économique du Cambodge (IEC) Sok Hach partage le point de vue du gouvernement et parie lui aussi sur les effets bénéfiques que pourrait avoir l’intégration du Cambodge dans une Oper, qu'il perçoit avant tout comme une formidable tribune "marketing" pour un Etat cambodgien encore trop discret sur le marché rizicole international.

Fournisseur de riz complet auprès de ses voisins thaïlandais et vietnamien, qui le transforment avant de l'exporter en s'en attribuant l'origine, le Cambodge, en tant qu'exportateur de riz, est encore trop peu connu, souligne Sok Hach. "Personnellement, je soutiens donc la création de l’Oper. Elle apportera une image positive au pays", affirme le directeur de l'IEC.

Objectif : le 2e rang des pays exportateurs de riz
Plus encore que ses voisins, le Cambodge pourrait tirer profit d'une intégration dans l'Oper, sa marge de progression, en termes de rendement, étant bien plus importante que celle du Viêtnam dont les capacités sont déjà largement exploitées. La productivité de la riziculture cambodgienne demeure faible, bien qu'elle soit passée de 1,8 tonnes par hectare en 1996 à 2,5 tonnes dix ans plus tard : elle est bien moins importante qu'au Viêtnam (4,89), qu'au Laos (3,61) et même qu'en Birmanie (3,5).  

"A l’avenir, si nous parvenons à renforcer nos investissements et à les orienter de façon précise, nous pourrions remplacer le Viêtnam au deuxième rang des pays exportateurs, après la Thaïlande, explique Yang Saing Koma. Car au Viêtnam, les rizières donnent déjà trois récoltes par an et le fort développement des villes tend à réduire la surface des terres agricoles."

Ces ambitions sont partagées par le ministre de l'Agriculture Chan Sarun, qui a annoncé l'objectif de 8 millions de tonnes exportées du Cambodge d'ici à 2015. Une déclaration confortée récemment par les contacts établis avec des acheteurs sénégalais, ghanéens et qataris, ces derniers ayant accordé un prêt de 200 millions de dollars pour financer les équipements d'un projet rizicole dans la province de Svay Rieng, contre l'assurane d'être approvisionné en riz khmer.   

Une Oper périlleuse
Reste à savoir quelles seront les prérogatives et la réelle efficacité d'une telle organisation et si le petit exportateur cambodgien ne demeurera pas une nouvelle fois dans l'ombre des gros exportateurs.

Sa mise en pratique sera loin d'être aisée, souligne Yang Saing Koma. Contrairement à l'organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), qui n'a à traiter qu'avec quelques grandes compagnies et peut aisément fixer les prix en jouant sur les stocks et la production, l'Oper devra gérer la production de plusieurs millions de petits riziculteurs, qu'il sera ardu de coordonner.

Sok Hach partage cette crainte : si les membres de l'Opep peuvent décider du jour au lendemain d'ouvrir ou de fermer les vannes pétrolières, il est beaucoup plus difficile de faire varier la production de riz.

Pour Hang Chuon Naron, secrétaire général du Conseil suprême économique national et secrétaire général du ministère de l’Economie et des finances, il est encore trop tôt pour tirer des plans sur la comète, le projet de création d’une organisation des pays exportateurs de riz étant encore bien "flou". Il n'est donc pas certain, d'après lui, que le Cambodge parvienne à tirer son épingle du jeu au sein d'une telle instance, selon les règles qui seront retenues.

La Bad se pose en ennemi de toute Oper
Hang Chuon Naron rappelle par ailleurs que si cette Oper est mise en oeuvre, cela se fera contre l'avis de la Banque asiatique du développement (BAD), dont le président Haruhiko Kuroda a vivement critiqué à Madrid, lors de la clôture du sommet de la BAD le 3 mai, toute idée de constitution d'un "cartel" du riz qui fausserait les règles du marché libre et serait nocif tant pour les vendeurs que pour leurs clients.

Haruhiko Kuroda préfère insister sur les "mesures à moyen et long terme [...] nécessaires pour améliorer la productivité agricole et moderniser l'économie rurale, dont des investissements accrus dans la recherche, les infrastructures rurales et la finance rurale", plutôt que de créer un nouveau club capable de jouer arbitrairement sur les prix du riz. La BAD a ainsi débloqué dans l'urgence 500 millions de dolllars destinés à résoudre la crise et à aider les Etats les plus durement frappés par la hausse des prix. Elle a par ailleurs annoncé un doublement du montant global des prêts destinés à la production agricole en 2009, le total pour 2008 s'élevant déjà à 1 milliard de dollars.    

Au Cambodge de convaincre de la pertinence de l'Oper
Le projet a aussi été vivement critiqué par des élus des Philippines, un Etat gros importateur de riz. Pour eux, l'Oper ne serait rien d'autre qu'un oligopole de pays exportateurs, qui seraient libres de fixer des prix susceptibles de priver des millions de personnes dans le monde de l'élément de base de leur alimentation, le riz. Un cartel jugé "inhumain" par Edgardo Angara, président du comité sur l'agriculture du Sénat philippin, cité par l'agence Associated Press.  

Il est vrai qu'à eux cinq, la Thaïlande, le Viêtnam, le Cambodge, le Laos et le Myanmar, qui maîtrisent ensemble plus de la moitié des exportations mondiales, auraient une influence sur le marché du riz plus grande encore que celle de l'Opep sur le pétrole.

Sans le soutien de la Thaïlande, plus gros exportateur de riz au monde, le Cambodge aura quelques difficultés à convaincre les autres Etats, qu'ils soient exportateurs ou importateurs, du bien fondé de l'Oper. A charge des autorités et des économistes cambodgiens d'élaborer un projet clair et novateur, capable de fédérer cinq Etats concurrents, aux régimes politiques et aux niveaux de développement différents, et de convaincre leurs partenaires financiers. Avec ou sans la Thaïlande, le Cambodge abordera de nouveau le sujet au plus tard au mois d'octobre, au Viêtnam, à l'occasion du prochain sommet de  l'Acmecs réunissant les cinq pays susceptibles de former ce club du riz.

 

Pour en savoir plus

Le riz dans les éventuels pays membres de l'Oper

Leur production en 2006, en millions de tonnes
(source FAOStat / Irri)
- Viêtnam : 35,8
- Thaïlande : 29,3
- Myanmar : 25,2
- Cambodge : 6,2 (6,7 en 2007, et 7 prévues en 2008)
- Laos : 2,6

... et leurs rendements :
Tonnes de riz produites par hectare, en 2006
(source FAOStat / Irri)

- Viêtnam : 4,89
- Moyenne en Asie : 4,17
- Laos : 3,61
- Myanmar : 3,50
- Thaïlande : 2,91
- Cambodge : 2,49

Production mondiale de riz
645 millions de tonnes produites en 2007 par 114 pays, dont la moitié par la Chine et l'Inde

A lire sur Internet

- L'Institut international de recherche sur le riz (Irri), un organisme scientifique indépendant, basé à Manille (Philippines) a mis en place un site entièrement consacré à la crise du riz et aux solutions envisagées.
 - La Banque asiatique du développement (BAD) a publié un rapport consacré à l'augmentation des prix des produits alimentaires, dans lequel elle présente ses recommandations et la politique qu'elle souhaite mettre en place pour résoudre cette crise : Soaring food prices : responses to the crisis (ADB, mai 2008)


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