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 Phnom Penh, 26 mars 2008. La firme Green Trade vend du riz dans la rue à 1 800 riels (0,45 dollars) au lieu de 4 000 à 5 000 riels le kilo (1 à 1,25 dollars) ©John Vink/ Magnum
Inflation : le mot est sur toutes les lèvres, et particulièrement sur celles de l'opposition cambodgienne, qui a trouvé là un thème de campagne susceptible d'attiser le mécontentement populaire. A tel point que, moins de trois mois avant les élections législatives, le Premier ministre Hun Sen a jugé bon de chambouler l'agenda du 13e Forum gouvernement - secteur privé et d'annoncer le 23 avril, au cours d'un discours fleuve, une kyrielle de mesures destinées à limiter la hausse des prix, rompant avec une politique monétaire et fiscale jusque-là peu interventionniste. Comment ces décisions pourront-elles être appliquées ? Quelle est la réelle marge de manœuvre des gouvernants, dans une économie cambodgienne fortement dépendante de l'étranger ? Et quelles seraient les conséquences d'une inflation prolongée ? Décryptage.
Nul besoin d'être comptable pour en avoir fait l'amer constat : les prix des produits alimentaires sur le marché cambodgien ne cessent d'augmenter depuis le début de l'année. Officiellement, selon la Banque mondiale, ils ont grimpé de plus de 20% au cours de l'année 2007. Et cette hausse s'est depuis accélérée. Les prix des produits pétroliers ont quant à eux augmenté de 12 % sur la même période. Si bien que le Cambodge, qui avait depuis la fin des années 1990 réussi à stabiliser ses prix, a connu l'année dernière un taux officiel d'inflation jamais atteint en neuf ans : 10,8 %.
Des facteurs structurels internationaux Le royaume n'a donc pas été épargné par la flambée mondiale des cours des carburants, des produits alimentaires et des métaux, provoquée par "un ensemble de facteurs cycliques et structurels", comme le rappelle une étude du Fonds monétaire international [lire "Boom des matières premières : vague porteuse" , Finances et Développement, mars 2008] : hausse de la demande des pays émergents dont l'Inde et la Chine ; concurrence des biocarburants face aux cultures destinées à l'alimentation ; augmentation de la production insuffisante au regard des besoins croissants ; et dépréciation du dollar. Si certains pays, comme la Russie ou l'Argentine, ont su tirer profit de cette augmentation des prix, d'autres Etats, tels l'Inde et la Corée du Sud, fortement dépendants des importations ont été touchés de plein fouet. Le Cambodge n'est considéré que comme un "petit perdant" par le FMI. Mais un perdant tout de même.
Un contexte local de forte croissance Victime de facteurs externes, l'économie cambodgienne a également elle-même généré de l'inflation, bien que "la structure économique cambodgienne ne soit pas par essence inflationniste", souligne Jean-Daniel Gardère, conseiller économique et ancien responsable de la Mission économique française à Phnom Penh, citant en exemple la stabilité du "taux riel – dollar, aujourd'hui à son niveau de 1998". La forte croissance de l'économie nationale, tirée par le textile, le tourisme et le bâtiment, associée à la spéculation foncière et à l'utilisation sur le marché de devises jusque-là sagement gardées dans les bas de laine ont, à défaut d'avoir joué un rôle moteur, apporté de l'eau au moulin de cette spirale inflationniste.
Le dollar, une contrainte et un avantage Face à ce constat, que peut faire un Etat comme le Cambodge ? Alors que plusieurs pays asiatiques, dont le voisin thaïlandais, ont pu en partie contenir la hausse des prix grâce à une appréciation de leur monnaie face au dollar (diminuant ainsi le coût de leurs importations), le Cambodge, dollarisé à plus de 90 %, est privé d'un tel outil. Le Premier ministre a certes annoncé le début d'un processus de "dédollarisation", "prudemment" et "étape par étape". Mais une telle décision, loin de faire l'unanimité, ne produira de toute façon pas d'effet avant plusieurs années, si elle est appliquée un jour. La domination du dollar sur l'économie nationale a d'ailleurs jusque-là permis d'éviter le recours à la "planche à billets" (fabrication et mise en circulation de monnaie supplémentaire), souvent utilisé par les Etats pour financer un déficit budgétaire et générateur d'inflation. Et elle a permis d'atténuer les effets de la crise asiatique, qui a frappé beaucoup plus durement les Etats dont la monnaie était surévaluée.
Des mesures d'urgence Privé de l'instrument de change, le gouvernement cambodgien s'est tout d'abord attaqué au problème en prenant des mesures à court terme, destinées à atténuer les effets de l'inflation plutôt qu'à lutter directement contre le "mal". Hausse de 20 % des traitements des fonctionnaires, octroi pour les ouvriers de la confection textile d'une "prime de réajustement au coût de la vie" de 6 dollars (portant leur rémunération minimale mensuelle à 50 dollars), grâce notamment à une déduction fiscale (suspension de la taxe minimale de 1% sur le textile, jusqu'en 2010), et surtout, forte subvention indirecte aux distributeurs de produits pétroliers, l'Etat appliquant un taux de taxation fixe et renonçant ainsi à plusieurs millions de dollars de recettes fiscales. Une mesure qui certes a permis de limiter l'augmentation du prix de l'essence à la pompe à 10,1 %, contre 34 % en Thaïlande et 23 % au Viêtnam, selon le Premier Ministre, mais qui va à l'encontre des recommandations de certains économistes, préconisant plutôt des aides ciblées pour les plus pauvres. Les aides globales favoriseraient surtout une consommation excessive de la part des ménages les "mieux lotis", alimentant 4X4 et autres véhicules très gourmands en carburants... Parallèlement à ces mesures à court terme, "déjà appliquées par le passé", le gouvernement a annoncé l'utilisation d'outils monétaires, dont certains n'avaient encore jamais été utilisés au Cambodge.
Une première : l'émission d'obligations Principale innovation annoncée, et passée quasiment inaperçue : la mise en vente par la Banque nationale du Cambodge d'"obligations"auprès des banques commerciales. En incitant les banques à acheter ces valeurs mobilières, l'Etat "détourne" l'argent en circulation, "pompe" les liquidités disponibles et limite ainsi la pression sur les prix. Jusqu'à présent, un tel système n'existait pas au Cambodge. Et à ce jour n'existe d'ailleurs toujours pas, à en croire Phan Ho, directeur général adjoint de la Banque nationale du Cambodge (BNC) chargée de mettre en place ces obligations : "Nous venons de lancer ce projet mais ne savons pas encore quand il sera appliqué." Autre mesure monétaire, classique : la BNC souhaite limiter les crédits au secteur privé (dont le volume a cru de 60 % en 2007, selon la Banque mondiale), en augmentant les réserves obligatoires des banques auprès de la BNC de 8 à 16 % du montant total de leurs dépôts. Elle va par ailleurs "renforcer le contrôle de la structure des prêts" et limiter les "prêts à haut risque", notamment dans le secteur immobilier. Mais là encore, les objectifs ne sont ni datés ni chiffrés, ou du moins officiellement.
Des "cadeaux" fiscaux aux producteurs agricoles Sur le plan fiscal, le Premier ministre a annoncé l'exemption de taxes douanières sur les importations de produits agricoles et destinés à l'agroindustrie, la prise en charge par le gouvernement de l'intégralité du montant de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur ces mêmes produits, l'exemption totale de taxes d'importation sur les matières premières plastiques et métalliques et un abaissement de 35% à 7% des tarifs douaniers sur les importations de "produits chimiques organiques". Autant de "cadeaux" exclusivement destinés aux paysans cambodgiens (soit tout de même plus de 80 % de la population) qui, comme le souligne le ministre de l'Agriculture Chan Sarun, étaient déjà "contents" de l'augmentation du prix du riz, qui leur a permis d'accroître leurs revenus. "Cela va les encourager à produire plus encore", parie le ministre qui voit dans cette hausse une opportunité de développer le secteur agricole et d'en faire un moteur de la croissance.
Tirer profit de la demande mondiale "Il y avait une vraie préoccupation au sujet des taxes d'importation sur les matériaux agricoles et les matières premières destinées à l'agriculture", précise pour sa part l'économiste Kang Chandararoth, directeur de l'Institut des études sur le développement du Cambodge. "Cela va soulager les paysans. Ils seront moins dépendants et pourront vendre leurs produits moins chers", espère-t-il. Stimuler la production cambodgienne relève de la responsabilité du gouvernement cambodgien, mais aussi des pays donateurs, ajoute l'économiste : "L'exportation du riz du Cambodge pourra même contribuer à stabiliser le marché mondial". Là encore, toutefois, les effets escomptés ne seront pas immédiats, l'inflation étant causée principalement par le prix du pétrole, "qui n'a cessé d'augmenter de 2003 à aujourd'hui et n'a pas encore atteint son point de chute", et par les prix des produits agricoles, dont la production ne peut augmenter du jour au lendemain. "Nous ne sommes pas en mesure d'évaluer combien de temps l'inflation durera. Mais nous pouvons dire qu'elle ne pourra pas baisser tout de suite ni même dans un, deux, trois ou quatre mois", regrette Kang Chandararoth. Un piège pour l'industrie textile En attendant, cette inflation élevée fait peser des risques sur l'économie cambodgienne, dont l'un des principaux piliers est le secteur de la confection textile. Ce dernier a déjà connu un net ralentissement au dernier trimestre 2007 (baisse des exportations de 46 %) et une croissance des exportations, sur l'ensemble de cette même année, de 2,4 % seulement, selon le syndicat patronal GMAC. Dépendant à 70 % des commandes américaines, la confection cambodgienne ne doit son salut qu'à trois "avantages comparatifs" : des accords d'entrée hors droits de douane aux Etats-Unis et en Europe, des salaires bas et des conditions de travail respectueuses des standards internationaux, grâce au programme "Better factories" mené avec l'Organisation internationale du Travail. Deux de ces atouts risquent d'être mis à mal par l'inflation, souligne Jean-Daniel Gardère, qui parle d'un véritable "piège pour l'industrie textile". Face à l'inflation, soit le patronat et le gouvernement maintiennent la stratégie de gel des salaires, après la prime mensuelle de 6 dollars consentie en avril 2008, au risque d'entraîner une détérioration des conditions de vie des ouvriers dont la rémunération ne correspondra plus à la hausse globale du niveau de vie, et de perdre ainsi son principal atout : ses standards sociaux ; soit les salaires augmentent encore et le secteur perd sa compétitivité, déjà limitée, face à ses concurrents vietnamiens et thaïlandais. Mais, tempère l'ancien conseiller de la mission économique française, il faut tenir compte du facteur de préservation de la confection cambodgienne que constitue le souci de diversification territoriale des grands donneurs d’ordre américains et preneurs d’ordre chinois qui dominent le marché - une réalité que la fin des mesures de sauvegarde à l’encontre de la Chine et l’entrée du Vietnam à l’Organisation mondiale du Commerce n’ont pas démentie.
A lire sur Ka-set : - En bref : Hun Sen annonce une batterie de mesures contre l'inflation (23 avril 2008) - En bref : BM : inflation record au Cambodge en 2007 (1er avril 2008) - En bref : BM : léger ralentissement de la croissance en 2008 (1er avril 2008)
Liens utiles : - "Boom des matières premières, pour combien de temps encore ? Vague porteuse", article de Thomas Helbling, Valerie Mercer–Blackman et Kevin Cheng, publié dans "Finance et Développement", magazine trimestriel du FMI (mars 2008, Volume 45, Numéro 1) - Site du bureau de la Banque mondiale au Cambodge - Site de la Banque nationale du Cambodge - Site de la représentation du Fonds monétaire international au Cambodge (FMI) - Site du programme Better Factories Cambodia, destiné à améliorer les conditions de travail des ouvriers des usines de confection textile exportatrices, mené avec l'Organisation internationale du Travail. |