 Aung Tasom (Takeo), le 4 mai 2008. De beaux légumes bio en quête de clients locaux © John Vink / Magnum Et si les paysans cambodgiens vendaient eux-mêmes leurs produits ? L'idée, pas vraiment nouvelle, a été mise en application au début du mois de mai par le Centre d'étude et de développement agricole du Cambodge (Cedac), lors d'une foire aux produits biologiques, organisée dans le district de Tram Kok, dans la province de Takéo, au sud-est du Cambodge. Inauguré en grande pompe par le ministre de l'Agriculture Chan Sarun, natif de cette région, ce marché paysan pourrait devenir un rendez-vous régulier entre agriculteurs et acheteurs. Mais passer de la culture du riz à celle du commerce ne s'improvise pas. D'où quelques ajustements nécessaires.
Du champ aux étals Sous les deux grands chapiteaux dressés le 4 mai pour la foire aux produits biologiques organisée à Ang Tasaom, dans la province de Takéo, les quelque cent vendeurs présents n'ont rien des commerçants replets au teint de lait que l'on croise habituellement sur les marchés du Cambodge. Ceux-là ont les mains rugueuses et la peau tannée par le soleil. Ils sont agriculteurs et viennent pour la plupart de villages voisins, à l'invitation du Cedac et du [ministère de l'Agriculture, des forêts et de la pêche, chargés de caisses de fruits et légumes en tout genre, de sacs de céréales et de graines, et de volailles. Tous les produits qu'ils présentent sont issus d'une agriculture "biologique", sans utilisation de produits chimiques conformément aux techniques recommandées par le Cedac, bien que pour le moment aucun label officiel n'existe encore au Cambodge dans ce domaine. Plus de badauds que de clients Devant les étals de légumes frais beaux à croquer, les clients ne se bousculent pas. En tout cas pas comme dans les allées bondées des marchés phnompenhois. Mais les flâneurs n'hésitent pas à s'arrêter pour admirer ces produits bio et poser directement des questions à leurs producteurs. Prak Chres, cultivateur du district de Tram Kok exhibe fièrement ses gros louffas (ou luffa aegyptiaca) une variété de cucurbitacée. "Mais ce qui intéresse avant tout les gens du village, ce sont mes graines", déplore-t-il, constatant que ses légumes ne se vendent que "modérément". Installée sur un terrain vague, non loin du carrefour d'Ang Tasaom, à la jonction des routes vers le Viêtnam, Phnom Penh et la côte cambodgienne, la foire attire logiquement plus de riverains et voyageurs de passage que de riches citadins. Cela n'a cependant pas empêché Mit Mom, 35 ans, d'écouler la moitié de ses dix kilos de champignons à un bon prix, 5 000 riels (1,25 dollar) le kilo, essentiellement auprès d'une clientèle locale. Dans une période creuse pour la riziculture, cette foire tombe à point, souligne-t-elle : elle lui permet de trouver des débouchés pour cette seconde activité. Quand hausse des prix rime avec profit Foire ou pas, Mam Vansy, 53 ans, venue de la commune de Trapaing Thom-Sud, est heureuse. Sur son étal, trônent des paquets de riz-jasmin, dont le prix n'a cessé d'augmenter au cours de l'année. "Cette hausse offre des opportunités pour les producteurs qui attendaient cela depuis longtemps. Ma situation est moins difficile qu'avant. J'essaierai de produire encore plus pour la saison prochaine, même si je n'ai que deux rizières, s'étalent sur moins du tiers d'un hectare". Mam Vansy s'est tout simplement alignée sur les prix du marché, escomptant ainsi empocher la marge habituellement perçue par les commerçants. Son riz-jasmin est vendu entre 4 000 et 4 500 le kilo (1 à 1,25 dollars) soit à peine moins que sur les marchés de la capitale. La remarque vaut pour la plupart des produits vendus sur la foire : les prix appliqués par les paysans sont peu ou prou les mêmes que ceux pratiqués ailleurs, quand ils ne sont pas plus élevés. Des tarifs en partie justifiés par la qualité des produits, cultivés dans le respect de l'environnement. Mais, admet lui-même le président du Cedac, Yang Saing Koma, les apprentis vendeurs ont semble-t-il été un peu gourmands. Le juste prix : un équilibre difficile à trouver Pas si évident de s'improviser vendeur et d'établir le juste prix, souligne l'agronome. "C'est encore une période d'apprentissage pour eux. Fixer un prix attractif serait pourtant bénéfique. Certains produits ne peuvent pas se vendre si leur prix est plus élevé que les cours habituels. Il vaut mieux fixer un prix proche de ceux du marché, un peu moins cher ou juste un peu plus cher", explique-t-il. En supprimant les marges des intermédiaires, les prix des produits biologiques pourraient ainsi devenir sinon plus attractifs au moins aussi intéressants que ceux des produits non biologiques.  Aung Tasom (Takeo), 4 mai 2008. Chan Sarun, ministre de l'Agriculture, a inauguré ce "forum des producteurs et consommateurs", organisé non loin de sa localité natale © John Vink / Magnum Cette première foire, financée par l'Agence japonaise de coopération internationale (Jica), aura donc servi, en quelque sorte, de travaux pratiques, alors que le Cedac a prévu de dispenser des formations aux agriculteurs sur les enjeux du marché et les techniques de marketing. "Tous ces principes sont difficiles à expliquer aux paysans. Nous avons donc choisi de les mettre directement en situation réelle, tout en leur expliquant en même temps comment faire", précise Yang Saing Koma. Un rendez-vous hebdomadaire ? La foire paysanne pourrait se transformer en un marché pérenne, ouvert chaque week-end et co-géré par les agriculteurs eux-mêmes. Pour toucher une clientèle au-delà du district de Tram Kok, le Cedac a l'intention d'en faire une attraction commerciale et culturelle, en proposant des animations et concerts. Si le succès est au rendez-vous, d'autres marchés paysans pousseront très probablement dans d'autres points du Cambodge, comme ceux déjà programmés à Takhmao et Kandal. Chan Sophal, chef des recherches supérieures en économie, commerce et coopération régionale au sein de l'Institut cambodgien de ressources et développement (CDRI) , voit d'un bon œil la multiplication de ce type de marchés « autonomes » qui permettent aux producteurs de s'affranchir de leurs intermédiaires : "Nous sommes dans un système de marché libre. Plus il y aura de marchés, meilleur ce sera pour la concurrence". Il ne suffira cependant pas de créer l'offre pour susciter la demande. Ces marchés paysans, s'ils veulent vivre, devront trouver une clientèle régulière et sensibilisée aux questions environnementales rappelle le président du Cedac : "Nous devrons aussi éduquer les clients, pour qu'ils sachent quels produits sont meilleurs pour leur santé". |