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La production cinématographique cambodgienne asphyxiée par les pirates du nouveau monde
Par Ros Dina   
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08-07-2008

Cinéma Lux - Phnom Penh - Cambodge © Kosal Pisey
Phnom Penh, le 7 juillet 2008. Le "Lux" est le dernier survivant
des cinémas de la capitale cambodgienne. Jusqu'à quand ?
© Kosal Pisey

Le cinéma khmer, qui semblait enfin renaître de ses cendres au début des années 2000, est de nouveau en pleine déprime... Alors que les salles obscures de la capitale du Cambodge ferment une à une, transformées en casinos ou en parking, de nombreux producteurs cambodgiens ont rangé les caméras dans leurs étuis et se contentent d'exploiter le fonds existant de CD, VCD et DVD de longs métrages et de clips de karaoké tournés il y a quelques années. Principal accusé : le piratage, qui n'est aujourd'hui plus seulement le fait de contrefacteurs locaux mais aussi de Khmers des Etats-Unis exploitant illégalement un des seuls marchés jusque-là rentable pour les entreprises cambodgiennes. Si quelques maisons de production font encore de la résistance, d'autres estiment que le point de non retour est déjà atteint.

 

Les pirates à la conquête de nouveaux marchés
Nam Khimlong, président de l’Association du cinéma et de la chanson et patron d'une maison de production de clips Chhlang Den, n'a plus produit une seule vidéo de karaoké depuis deux ans. Pas assez rentable, déplore ce producteur, que la perspective de voir ses œuvres piratées a refroidi. "Le marché pirate nous a tués, dénonce-t-il. Avant, les copies pirates de CD et VCD n'étaient destinées qu'au marché local. Mais depuis l'année dernière, des Cambodgiens d'outre-mer, notamment des Etats-Unis, nous ont définitivement achevés. Ils reproduisent illégalement les DVD que nous vendions bien à l’étranger et écoulent des copies pirates sur le marché du nouveau monde ainsi qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande".

Eng Chhay Nguon, patron de l'une des maisons de production de karaoké les plus populaires, Hang Meas, fait le même constat amer. Chaque nouveau CD ou DVD est systématiquement copié quelques heures après sa sortie, notamment sur des nouveaux supports tels que les cartes mémoires et disques durs qui permettent de stocker discrètement des centaines de chansons, de clips et de films. Et malgré les efforts entrepris pour rendre les produits officiels attractifs, il est devenu impossible de rentrer dans ses frais, face à la concurrence déloyale de ces copies pirates.

Une chute vertigineuse
"La vente de mes produits a connu une baisse de 40% par rapport aux précédentes années à cause des copies pirates. Dans ces conditions, cela devient vraiment difficile de payer le studio, le compositeur, les chanteurs et les artistes qui jouent dans les clips de karaoké…", se plaint le directeur de Hang Meas. S'il continue à travailler dans ce domaine, affirme-t-il, c'est désormais plus par attachement pour une entreprise qu'il a créée il y a plus de dix ans que dans l'espoir de gagner de l'argent.

Yvon Hem, ancien réalisateur de films durant la période du Sangkum Reastr Niyum (1955-1970) et patron de la maison de production "Than Suor" ("Le Paradis"), se montre encore plus pessimiste quant à l'avenir de la production audiovisuelle khmère. Celui qui fut pourtant l'un des artisans de la renaissance du cinéma khmer, premier producteur cambodgien à la fin des années 1980, n'a plus produit une seule image depuis deux ans. 

Retour aux années 1980
"Aujourd’hui, le cinéma khmer est retombé à zéro. Il ne peut plus se relever", affirme sans détour cette figure emblématique de la production cambodgienne, pour qui le piratage n'est pas la seule cause de ce nouveau déclin. "Personne n’est responsable de cette crise. Les producteurs ne sont pas riches, donc les films ne sont pas de qualité suffisante pour pouvoir concurrencer les productions étrangères. Pourtant, nous avons à nouveau essayé par tous les moyens de faire des films. Mais au bout du compte, les spectateurs n'étaient pas au rendez-vous".

Pour Yvon Hem, le manque d'imagination des producteurs est aussi l'une des causes de cette rechute. "Sous le Sangkum, on essayait de faire des films variés. Mais aujourd’hui, si quelqu'un produit un film de 'fantômes', les autres font la même chose. Or les Khmers des Etats-Unis ne veulent pas voir toujours la même chose". Cédant à la facilité, le secteur n'a pas su se renouveler, déplore-t-il, soulignant que certains producteurs de cinéma se sont reconvertis du jour au lendemain en spéculateurs fonciers, tandis que la plupart des salles de Phnom Penh ont été transformées en night-clubs ou en casino.

"Aujourd'hui, seul le cinéma Lux [boulevard Norodom à Phnom Penh] continue de projeter des films. Mais il doit sa survie au fait qu'il soit difficile de se garer dans ce quartier. S'il y avait suffisamment d'espace autour pour faire un parking, il y a longtemps qu'il aurait été transformé en casino comme les autres...", ironise le président de l'Association du cinéma et de la chanson Nam Kimlong.

Cambodge - Phnom Penh - Cinema Bokor © Ros Dina
Phnom Penh, 8 juillet 2008. Le cinéma Bokor a été transformé en hôtel et night-club
© Ros Dina


L'avenir du Lux, Sen Sovandeth, son propriétaire, préfère ne pas en parler. Aujourd'hui, bien que des films étrangers (essentiellement coréens) y soient projetés, les spectateurs se font rares. Les entrées ne suffisent plus à payer les factures d'eau et d'électricité, alors que les employés réclament des augmentations de salaire. Le patron hésite pour autant à augmenter le prix du ticket, de peur de faire fuir les derniers amateurs du septième art. Une équation difficile à résoudre...

Tong Seng, propriétaire des salles de cinéma Vimean Tip et Prum Bayon, qui ont récemment fermé leurs portes, et du Bokor transformé en hôtel et night-club, refuse quant à lui de répondre à une quelconque question sur le sujet.

Pas de DVD, pas de piratage
La situation est grave, certes, mais pas encore désespérée, plaide Korm Chanthy, directeur de la société de production cinématographique FCI (French-Cambodia International), qui a revu sa stratégie commerciale. "Le nombre de gens qui viennent voir nos films est en baisse, admet-il. Cette année, je n'en ai donc produits que deux contre quatre l'an dernier. Par ailleurs, j'ai décidé de ne pas les commercialiser en VCD ou DVD aux Etats-Unis parce que j'avais du mal à récupérer mon argent et les revendeurs se plaignaient souvent de ne pas parvenir à écouler leurs stocks. Depuis 2007, je ne sors donc plus aucun DVD, comme ça, j'évite les piratages" explique-t-il.

Une méthode cependant mise à mal par la fermeture des salles de cinéma, qui porte un nouveau coup au secteur, reconnaît-il. Pour diffuser ses films, Korm Chanthy ne s'appuie plus que sur un contrat de location de l'une des dernières salles de la capitale, celle du centre commercial Sorya. Lorsqu'on évoque son avenir, le producteur se montre plus hésitant : "Je ne pourrai peut-être pas continuer à exercer ce métier. Normalement, quand on tient un commerce, c'est pour gagner de l'argent... Si on en perd, cela devient vraiment difficile, confie-t-il. Franchement, d'autres producteurs et moi-même aimons tellement le cinéma. Mais..."

Des acteurs contraints de se reconvertir
Producteurs, réalisateurs et propriétaires de salles ne sont pas les seuls à être durement touchés par cette nouvelle crise : les acteurs et actrices de cinéma et de karaoké sont depuis quelque temps déjà contraints de se tourner vers d'autres activités pour boucler leurs fins de mois. C'est le cas du célèbre couple d'acteurs Yuthara Chhany et Chornchan Lakéna pour qui, depuis un an, les propositions se font de plus en plus rares. Yuthara Chhany travaille désormais pour une petite société qu'il a créée, chargée d'organiser des concerts. Son épouse a repris en main son entreprise de décoration de mariage et s'est reconvertie en animatrice de soirées de mariage ou d'anniversaire, faute de perspectives dans le septième art... Un cas qui n'est pas isolé, souligne l'acteur : d'après lui, la plupart des vedettes de cinéma ont aujourd'hui un deuxième métier.  

Un secteur malade, mais pas mort
Un constat sombre, contre lequel Kong Kanthara, directeur du département du cinéma au ministère de la Culture, s'insurge, dénonçant le pessimisme ambiant. Mais le haut fonctionnaire est bien forcé d'admettre que le secteur n'est pas à la fête. "Au premier semestre, nous avons attribué des visas d'exploitation à sept films, sans compter les productions de karaoké. Nous ne sommes donc pas au point mort. Mais ce nombre a un peu baissé par rapport à l'an dernier, où nous avions enregistré vingt-cinq films", reconnaît-il.

Pour Kong Kanthara, les deux principales raisons de cette baisse sont à chercher du côté des producteurs, dont les investissements seraient insuffisants et le niveau technique en décalage par rapport aux attentes des téléspectateurs cambodgiens, désormais habitués aux productions internationales. "Si le film n'est pas de bonne qualité, le public ne dépensera pas de l'argent pour aller le voir", accuse le directeur du département du cinéma.

Des mesures attendues
Pour ce qui est du piratage, ce dernier affirme qu'une coopération entre plusieurs ministères devrait aboutir prochainement à la mise en œuvre de "mesures sévères pour lutter contre les copies anarchiques dans les provinces et villes du pays". Quant à la question des copies pirates qui circulent à l'étranger, Kong Kanthara estime que cela n'est pas de son ressort. Les propriétaires des droits, souligne-t-il, n'ont qu'à porter plainte auprès des autorités compétentes aux Etats-Unis ou de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dont le Cambodge est membre. "Mais il faut qu'ils aient une licence d'exportation", précise-t-il...

Une succession de crises et de renaissances
Le département du cinéma continue de publier des statistiques obsolètes, selon lesquelles le Cambodge compterait encore 57 sociétés de production cinématographiques et onze salles de cinémas à Phnom Penh... Des chiffres officiels qui correspondent à une période faste désormais révolue.

Le secteur du cinéma n'a cessé de connaître une succession de périodes de croissance et de crise, depuis sa renaissance en 1987, d'abord via la production vidéo. En 1990, une centaine de maisons de production se partageaient un marché en plein essor. Mais l'euphorie fut de courte durée. Après trois ans d'expansion, le secteur a connu une longue traversée du désert jusqu'au début du troisième millénaire. En 2001, ravivé par l'apport de nouvelles techniques de montage et l'utilisation de l'informatique, le cinéma khmer renouait enfin avec son public. Pour répondre à la demande croissante de loisirs, des nouvelles salles de cinéma poussaient dans la capitale. Avant de connaître un nouveau déclin, dès 2005, qui se poursuit depuis, au point de faire craindre le pire pour ce secteur désormais moribond.

Pour que cette crise ne soit pas fatale, producteurs et acteurs de cinéma en appellent aujourd'hui au gouvernement, mais aussi et surtout aux spectateurs. Selon Kong Kanthara, le département du cinéma travaille actuellement à un projet de formation des acteurs et réalisateurs destiné à renforcer leurs capacités et à améliorer la qualité des productions made in Cambodia, pour les rendre plus attractives aux yeux d'un public de plus en plus exigeant. "Mais le ministère n'a pas d'argent pour démarrer ce projet, car cela est coûteux. Nous cherchons donc un partenaire pour coopérer sur ce dossier avec nous", affirme le directeur.

 


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