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Les Cambodgiens provinciaux se font leur cinéma
Par Ros Dina   
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05-08-2008

Cinema - Centre culturel français - Phnom Penh © John Vink / Magnum
Phnom Penh, le 15 mars 2008. M. Chea Chan Po loue ses services et son matériel de projection de films en plein air dans les campagnes cambodgiennes, mais aussi occasionnellement à Phnom Penh (photo : dans les jardins du Centre culturel français)
© John Vink / Magnum

Adieu troupes, théâtre, artistes ! Au Cambodge, on ne donne plus à jouer pour les mariages et autres cérémonies traditionnelles, on préfère, en province, déployer la toile blanche pour divertir les invités. Ces séances de cinéma en plein air n'ont, certes, pas encore eu raison des petites compagnies d'acteurs et musiciens mais la formule ferait des émules toujours plus nombreux.

 

Une distraction à bon prix
"Les projections de films reviennent bien moins cher qu'un spectacle, sont plus faciles à organiser et n'ont donc pas à être programmées tard le soir, et en plus, vous n'avez que deux ou trois bouches à nourrir et non pas toute une troupe !" L'argumentaire de M. Chea Chan Po, directeur d'une société de cinéma ambulant, basée à Phnom Penh, est imparable.

S'il ne vous convainc pas, le vénérable Von Kongthearith, à la tête de la pagode Pothic Van, dans la province de Kompong Cham, et cinéphile enthousiaste, vous le ressert, cette fois-ci chiffres à l'appui : "Deux nuits de cinéma sur grand écran vous coûtent seulement 250 dollars, auxquels vous ajoutez un peu de nourriture pour les quelques techniciens qui ont fait le déplacement. Alors que le théâtre c'est 500 dollars la soirée ! Si vous louez la troupe deux soirs d'affilée, ils ne vous facturent leurs prestations que 750 dollars. Mais une fois que vous avez régalé tous les artistes, la dépense s'élève vite à 1 000 dollars !", détaille, bien au fait, le religieux, qui reconnaît que ses ouailles, pour des raisons tout économiques, plébiscitent désormais le septième art. Le vénérable n'en accorde toutefois pas moins d'importance aux troupes de théâtre, "gardiennes des traditions et de la civilisation khmères"... "tout autant que le cinéma" !

Plus de 20 ans de cinéma
M. Chea Chan Po n'en est pas à son premier coup d'essai en matière de projections. Au début des années 1980, il est engagé dans l'armée où il s'occupe de cinéma... puis de doublage. Il rapporte de l'ex-URSS, où on l'a envoyé se former, un petit projecteur et se met à organiser le week-end des séances privées et payantes. L'opération se révèle financièrement concluante mais il n'a pas encore l'idée d'en faire un business à part entière. C'est il y a seulement six ans qu'il décide de lancer son affaire, sous le nom de Kompul Video import-export, en pariant sur le déclin des salles de cinéma.

Aujourd'hui, la société de M. Chea Chan Po possède douze sets complets grand écran-projecteur qu'elle dissémine en province au gré des demandes. Les écrans sont de sa fabrication et il en écoule auprès de ses compatriotes qui ont voulu imiter son exemple en apportant le septième art dans les villages. Le reste du matériel est acheté sur place.

Grâce à la "modernité" de ses équipements, explique le patron, il n'a besoin de mobiliser que deux de ses enfants ou de ses neveux pour aller préparer une séance en plein air. Rien que l'installation du matériel attire déjà les curieux du village où ils font escale. Et le résultat est garanti, parole de spectateur : "Sur le grand écran, les images qui défilent n'ont rien à voir avec celles de nos télévisions, et le son est bien meilleur", témoigne une mordue, qui réside non loin du wat Pothic Van.

Un succès qui ne se dément pas
"A la saison des récoltes, je n'ai que trois ou quatre écrans loués par soir à différents endroits mais, à cette époque de l'année, durant la saison des pluies, tous mes écrans dorment en province !", souligne le directeur qui calcule le prix de location pour une nuit en fonction de la distance à parcourir : de 170 dollars, pour Phnom Penh et sa proche périphérie, jusqu'à 250 dollars à plus de 100 kilomètres de la capitale.

Et puis il y a la saison des bonnes affaires, comme le mois de campagne électorale, au cours duquel  le Parti du peuple cambodgien (PPC) lui a loué non stop un set vidéo pour présenter de province en province les principes de la formation au pouvoir. Une opération qui s'est traduite par un bonus de 1 000 dollars sur les bénéfices du mois !

La clientèle fidélisée par M. Chea Chan Po se situe dans les provinces de Prey Veng, de Kompong Cham, de Kompong Chhnang, de Kandal et de la périphérie de Phnom Penh. Une clientèle provinciale dont il dit apprécier l'intérêt pour le cinéma et pour laquelle il affirme sans arrêt réactualiser ses appareils. Il avoue ne satisfaire que rarement les demandes émanant de zones éloignées ; il préfère alors renvoyer ces demandes sur des confrères, plus proches, également spécialisés dans la location de matériel de cinéma.

Prudence et programmation sans fin

Vouloir projeter des films en public requiert des autorisations des autorités locales, a établi comme règle M. Chea Chan Po. Tout client signant avec la société Kompul Video doit ainsi produire une lettre des autorités dans laquelle elles s'engagent à assurer la sécurité publique le soir de la projection. Une condition qu'il impose depuis une vieille histoire survenue avant les années 1990 et qui continue de le tourmenter : une grenade avait été lancée à proximité d'une projection privée qu'il avait organisée... Depuis, il veut se préserver de tout incident malheureux.

Il est vrai qu'une séance en plein air de cinéma a vite fait d'ameuter tous les habitants du coin et les projectionnistes n'hésitent pas à jouer les prolongations jusqu'au petit matin. "On commence en début de soirée par diffuser au moins deux films khmers. Mais quand approche minuit, les spectateurs veulent voir du film d'action ! Alors on leur sert des films d'action hongkongais ou bien américains", explique M. Chea Chan Po. "Et tant qu'il y a des spectateurs, la bobine défile. Parfois jusqu'à l'aube !"

Doté d'une formation en doublage suivie en ex-URSS, M. Chea Chan Po double lui-même les films étrangers qu'il dit acheter à une société d'importation cambodgienne, sans plus de détails. Les films "made in Cambodia", il va se les procurer auprès des sociétés de production locales ou bien il s'agit de ses propres longs métrages qu'il diffuse, assure-t-il.

Le théâtre vit-il ses derniers jours ?

M. Sean Sophal, surnommé par tous "grand-père tomate" dans le chef-lieu de Kompong Cham, n'a pas encore le sentiment de faire de la résistance avec sa troupe de théâtre. "Nous avons tourné normalement lors de la dernière saison sèche. Dans 95% des cas, les fêtes célébrées à la pagode s'accompagnent toujours d'artistes... Dans un mois ponctué de nombreuses fêtes, nous donnons entre 20 et 25 représentations", précise-t-il, tout en reconnaissant le prix d'une telle prestation, augmentée par les repas à servir à ses quelque quarante artistes. D'ailleurs, de tels déplacements s'organisent, les réservations étant prises deux à trois mois à l'avance contre seulement une à deux semaines pour le cinéma en plein air.

L'inflation n'a cependant pas arrangé leurs affaires, convient "grand-père tomate", avant de se lancer dans un court plaidoyer de son art : "Le théâtre n'a rien à voir avec la projection d'un film. Le film, vous pouvez le regarder chez vous, sur un lecteur. Mais un spectacle, ça ne se regarde pas sur petit écran !".

 

 


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