 Banteay Srey (Siem Reap), le 9 février 2005. Formation aux métiers de la construction par les Chantiers écoles © John Vink / Magnum
Plus dynamique que jamais, le secteur de la construction représente près de 10% du PIB, selon Kang Chandararoth, directeur de l'Institut cambodgien pour l'étude du développement. En 2007, le coût d'investissement dans ce secteur s'est élevé à 3,2 milliards de dollars contre 1,2 milliard l'année précédente, selon un rapport de bilan du ministère de l'Aménagement du territoire, rendu public fin mai 2008. Le bâtiment emploierait au Cambodge entre 34 000 et 40 000 ouvriers et techniciens, toujours selon ce document; des chiffres qui font sourire les syndicats qui avancent le nombre de 100 000 ouvriers pour la seule capitale. Les chantiers fleurissent à Phnom Penh comme dans le reste du pays. Mais sur place, la même complainte se fait entendre : la main d'oeuvre manque cruellement.
Recherche ouvriers désespérément Net Nuon, un sous-traitant dans le secteur du bâtiment, en a été réduit à débaucher ses frères cadets âgés de 15 et 18 ans, qu'il a fait venir de leur village natal de Prey Veng le mois dernier, explique-t-il, dépité. "Je ne trouvais pas d'ouvriers pour finir un chantier, c'est la seule solution qui me restait... Aujourd'hui, les ouvriers se montrent plus exigeants en matière de rémunération à cause de l'inflation. Cela devient dur; au final, je ne gagne plus rien", se lamente-t-il. Même discours chez Ros Sareth, à la tête de trois chantiers à Phnom Penh, qui dit souffrir de cette carence en bras depuis le Nouvel an khmer (en avril). Son équipe s'est ainsi dépouillée de plus de la moitié de ses membres. "Pour ne pas paralyser les chantiers sur lesquels je me suis déjà engagé, j'ai dû faire appel à des ouvriers qualifiés, que je dois payer plus cher", déplore-t-il, assurant que ce n'est pas la faiblesse de la rémunération qu'il offre qui a fait fuir ses ouvriers. "Ils gagnent aujourd'hui autour de 12 000 riels [3 dollars] par jour contre 7-8 000 riels [2 dollars] l'an dernier !", avance-t-il, sûr de son argument. Des ouvriers volatiles La versatilité des ouvriers n'est pas un phénomène nouveau, tempère M. Roth, responsable des ventes pour la société de construction City Villa Tuol Sangké, même si, comme les autres, il constate que lorsqu'il appelle du renfort auprès d'un sous-traitant, il se fait de plus en plus souvent répondre qu'il doit attendre entre une semaine et dix jours, "quand avant on m'envoyait des ouvriers dans l'heure qui suivait mon coup de fil".
Ek Dara, directeur de la compagnie Da ingeneering and construction, jongle avec 200 ouvriers sur ses divers chantiers de construction d'entrepôts et d'usines, et a pour principe de leur verser leurs salaires sans retard. "Mais une fois l'argent empoché, certains s'évanouissent dans la nature pour aller prendre du bon temps et réapparaissent quand ils n'ont plus un sou en poche." Il a dû en prendre son parti, explique-t-il, ajoutant par ailleurs que de plus en plus d'ouvriers qualifiés choisissent de se mettre à leur compte. Où est passée la main d'oeuvre ? Pour certains chefs de chantiers, les grandes sociétés de construction sont des coupables toutes trouvées. Elles absorberaient une grande partie de la main d'oeuvre locale, qu'elles savent attirer avec des rétributions un peu plus élevées - 15 000 riels (3,75 dollars) par jour - auxquelles s'ajouterait souvent un "logement de fonction", en fait un simple abri, pour les loger eux et leur famille. A titre d'exemple, le projet d'édification d'une cité moderne aux portes de Phnom Penh, nommée Camco City, dirigé par une société sud-coréenne, mobilise 4 000 ouvriers, et 3 500 autres s'activent sur les chantiers de construction de la société Canadia, précise Chum Bunrong, porte-parole de l'Autorité nationale de résolution des litiges fonciers. La croissance économique se maintient à un bon niveau au Cambodge, reposant sur trois principaux piliers : l'agriculture, l'industrie et les services, qui accaparent toujours plus de main d'oeuvre, analyse Chum Bunrong. "Ainsi certains ouvriers préfèrent se faire embaucher dans les nouvelles plantations d'hévéas, de manioc et de jatrophe", souligne-t-il. Toutes sortes d'explications s'entendent dans la profession. L'un argumente que le secteur du bâtiment étant également vigoureux en province, les journaliers n'ont plus besoin de "monter" à la capitale pour y vendre leur force de travail. Un autre met en avant les récentes difficultés financières rencontrées par certains sous-traitants, étranglés par les factures des matériaux de construction dont le prix s'est envolé. Résultat, ils ne parviennent pas toujours à payer leurs ouvriers en fin de semaine, qui n'attendent pas pour faire leur balluchon et reprendre le chemin de leur village. Les problèmes sont multiples, reprend Hem Bunny, directeur du département des métiers au ministère de l'Emploi. Cependant, il met lui aussi l'accent sur un cas de figure de plus en plus fréquent : "Certains sous-traitants abandonnent leurs ouvriers en plein milieu d'un chantier. Ils ont signé des contrats sur des devis qui n'anticipaient pas la soudaine hausse des prix des matériaux... Et comme ces personnes ne déclarent généralement par leurs activités au ministère, les ouvriers ne peuvent déposer aucun recours devant la justice". Des rémunérations pas assez incitatives A Phnom Penh, devant le Wat Lanka, une dizaine de journaliers font régulièrement le pied de grue dans l'espoir qu'un employeur vienne les trouver. Quand on leur parle de travailler pour la construction, ceux présents vendredi matin font la moue. "Pas le bâtiment : c'est ce qui paie le plus mal ! Avec 12 000 riels, comment voulez-vous vous en sortir ? Il faut compter 7 000 riels [1,75 dollar] pour deux repas et 6 000 riels [1,5 dollar] pour un aller et retour depuis la lointaine périphérie où on loge dans des pièces qui nous coûtent 20 dollars par mois... C'est mieux d'être indépendant et de répondre aux demandes de particuliers qui paient mieux et pour une journée de travail moins longue que sur les chantiers", fait valoir Rom San, un jeune de Prey Veng qui vit ainsi de petits boulots dans la capitale depuis trois ans. Les salaires des ouvriers restent trop bas, se plaint le président de la Fédération cambodgienne des ouvriers de la construction et du bois, Sok Sovandeith. "Il est normal qu'en cette saison de travaux agricoles ils préfèrent retourner dans leurs villages. C'est tous les ans la même chose. Mais s'ils étaient mieux payés, je suis sûr qu'ils n'hésiteraient pas à délaisser les labeurs des champs." Sok Sovandeith reconnaît malgré tout que si le nombre d'ouvriers du bâtiment ne cesse de croître au Cambodge, il ne parvient pas à satisfaire les besoins d'un secteur en pleine effervescence. Van Thol, à la tête de la Fédération syndicale des ouvriers de la construction à Siem Reap où, dit-il, la pénurie de main d'oeuvre se fait aussi durement sentir, observe que nombreux ouvriers des provinces frontalières de l'ouest du Cambodge cherchent quant à eux du travail dans les chantiers thaïlandais, plus rémunérateurs. |