Angkoi Tche 2 (Kampot, Cambodge), le 25 octobre 2008. Bot Samoeun et Kam Met, fermiers, ont tous deux commencé à faire pousser des poivriers en 2000, dont ils possèdent près de 600 pieds © John Vink / Magnum Poivre et durian de Kampot, riz de Battambang, sucre de Kompong Speu… Le Cambodge compte bon nombre de produits de qualité. Hélas, seules les papilles khmères en profitent et ont connaissance de leur existence. Une injustice qui devrait disparaître avec l'apparition des Indications géographiques protégées (IGP), une appellation destinée à promouvoir les meilleurs produits du pays. Pour ce faire, le ministère cambodgien du Commerce, en collaboration avec l'Agence française de développement, met en place une structure et un cadre législatif qui devraient permettre, à l'horizon 2011, de voir les premiers produits made in Cambodge labellisés IGP sur les étals des supermarchés européens. En attendant le parcours est long et semé d'embûches.
Fiertés européennes Du piment d'Espelette à l'agneau de Lozère en passant par la clémentine de Corse, en France, comme en Italie ou en Espagne, où elles sont également légions, les Indications géographiques protégées (IGP) sont appréciées et connues de tous. Mentionnées sur les emballages, elles garantissent au consommateur un terroir de provenance dont les qualités et le savoir-faire ont été éprouvés pour la production spécifique du produit labellisé. De son côté, le producteur voit sa marque protégée de toute usurpation et peut se prévaloir d'une valeur ajoutée qui lui permet d'élever son prix de vente et d'attirer une clientèle plus nombreuse, parmi laquelle des restaurateurs, capables de payer le prix fort pour sublimer leurs plats, ou des épiceries fines. Mais si en Europe, surtout du Sud, les IGP fleurissent un peu partout, en Asie, elles n'en sont qu'à leurs balbutiements… Des champs de produits "igépéables" Pourtant, nul doute qu'au Cambodge, les IGP ont une réelle chance de succès : "Ici, le concept “un produit, un terroir“ est déjà très ancré dans les mentalités, relève Hervé Conan, responsable de l'antenne cambodgienne de l'Agence française de développement (AFD). Par exemple, lorsqu'on demande à un commerçant du marché d'où viennent les meilleurs durians, il vous répond : 'de Kampot'." Il en va de même pour le riz de Battambang, la cardamome de Pursat, la soie de Phnom Srok ou le prahok de Siem Reap. Autant de produits de qualité parfaitement identifiés qui peuvent un jour prétendre à recevoir le label IGP. Mais aujourd'hui, les récoltes passent et aucune n'a encore reçu le label tant attendu. Le projet a pourtant été reçu, dès son lancement, avec un réel enthousiasme de la part du gouvernement autant que des acteurs des différentes filières. Son origine remonte à 2003. L'AFD signe alors une convention avec le ministère du Commerce du Cambodge pour la mise en place d'IGP dans le cadre du "programme de renforcement des capacités commerciales", ou PRCC. Un outil dont s'est dotée la France pour aider les pays les moins avancés (PMA) à accéder à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). En prenant de telles mesures, le Vieux Continent espère, entre autres, imposer une norme made in Europe en Asie, qui d'une part lui permettra d'acquérir de nouveaux marchés et d'autre part conduira ces pays à appliquer des règles plus strictes en matière de propriété intellectuelle, notamment en ce qui concerne les contrefaçons. Un million d'euros a ainsi été investi par l'Hexagone pour lancer les IGP cambodgiennes.  Angkoi Tche 2 (Kampot, Cambodge), 25 octobre 2008. Protection des pieds de poivrier en prévison de l'exposition au soleil en saison sèche © John Vink / Magnum
Le choix de deux produits-pilotes pour ouvrir la voie Le Gret (Groupe de recherche et d'échanges technologiques) et le Cedac (Centre d'études du développement agricole cambodgien) ont remporté l'appel d'offre pour apporter l'assistance technique nécessaire. Après des études de faisabilité réalisées en 2005 et 2006, qui ont permis d'identifier plusieurs produits susceptibles de recevoir le label, deux ont été choisis pour devenir "pilotes" : le sucre de Kompong Speu et le poivre de Kampot. "Ces deux filières étaient les mieux organisées, explique Jean-Marie Brun, expert au Gret. Or avoir une structure organisée est la condition sine qua non pour monter une IGP. D'abord, elle prouve que les producteurs sont motivés, ensuite, seule une association de producteurs, ou à la rigueur des autorités locales, mais ce n'est pas recommandé, peut faire une demande d'enregistrement de l'IGP. Celle-ci appartiendra ensuite à ce groupement qui en sera responsable." Une motivation supplémentaire pour des producteurs qui ont tout à fait conscience de la manne financière que pourrait leur apporter le label : "Déjà, depuis que nous nous sommes mis tous ensemble et que nous avons structuré notre filière, nous vendons notre récolte plus chère, témoigne Bot Samoeun, producteur de poivre à Kampot. Avant, le prix s'élevait entre 4 000 et 5 000 riels le kilo (1 à 1,25 dollar). Aujourd'hui il s'établit jusqu'à 5 dollars car la qualité est bien meilleure." Avec l'apposition de la mention IGP, les fermiers pourraient non seulement faire grimper les prix, mais également trouver de nouveaux clients en Europe, puisque leur produit aurait la même reconnaissance que celle conférée par n'importe quelle autre IGP. Mais le chemin est encore long avant de voir le riz de Battambang côtoyer l'Uncle Ben's américain dans les étals des supermarchés français. Encore quelques saisons avant la récolte des IGP… Pour que le projet cambodgien aboutisse, le gouvernement doit encore faire adopter une loi sur les Indications géographiques. Or, à ce jour, cette loi n'a toujours pas vu le jour. Pourtant, la mise en place des deux filières pilotes a justement permis de donner une image concrète de ce que peuvent apporter les IGP au Cambodge. En outre, le ministère du Commerce a déjà mis en place un Bureau des Indications géographiques protégées au sein du département de la propriété intellectuelle, où des fonctionnaires sont déjà à l'œuvre. Le ministère de l'Agriculture a, quant à lui, détaché deux personnes. Par ailleurs, une commission des IG interministérielle a été mise sur pied pour prendre les décisions… "Nous disposons de la structure, du financement et de la motivation des producteurs mais nous sommes victimes des lenteurs administratives", constate Jean-Marie Brun. Avant de passer devant l'Assemblée nationale, le projet de loi doit être soumis au Conseil des ministres au mois de décembre, une étape qui pourrait prendre beaucoup de temps : "Certains ne voient pas l'intérêt des IG, d'autres pencheraient plus pour les trademarks (lire encadré). Ce sont deux conceptions différentes et ces deux visions risquent de s'affronter lors du Conseil des ministres et de ralentir le projet", regrette Hervé Conan. Une lenteur qui pourrait mettre en danger la bonne marche des IGP. Gare aux voleurs ! Gret et AFD tablent sur un cadre légal mis en place fin 2009, voire à l'horizon 2010. "Cela voudrait dire que les premières récoltes qui pourraient être labellisées seraient celles de 2011 !, se désespère Hervé Conan. Cela risque de démotiver beaucoup de monde." Le risque encouru est surtout celui de se faire voler la marque, comme cela s'est déjà produit avec le riz Basmati, enregistré par une société américaine, qui prive les véritables producteurs d'Inde et du Pakistan du contrôle d'une appellation dont ils sont pourtant à l'origine. Aujourd'hui déjà, l'enseigne Carrefour, en France, vend un "Poivre de Kampot" dont rien ne prouve qu'il provienne vraiment de cette province du Sud du Cambodge. "C'est pourquoi il est très urgent de faire avancer la loi. Celle-ci protégera légalement les producteurs, qui pourront poursuivre les usurpateurs et garantir la qualité. Aujourd'hui, la plupart du poivre soi-disant de Kampot provient en fait du Vietnam ou d'un mélange d'épices khmères et vietnamiennes. Sa saveur n'a en tout cas rien à voir avec le condiment de Kampot. Les consommateurs risquent d'être déçus et de ne pas réitérer leur achat…" Gare également aux étals cambodgiens, que ceux-ci se trouvent dans les marchés ou dans les magasins : rares sont ceux qui commercialisent du véritable poivre de Kampot. Malheureusement, aujourd'hui, rien ne permet au consommateur d'en vérifier l'origine. Une solution : déposer la marque Pour éviter les mauvaises surprises, la marque "Poivre de Kampot" devrait bientôt être déposée en France. Mais il faudra encore attendre quelques années pour que les produits cambodgiens affichent une IGP semblable aux produits européens. "Une fois la loi promulguée, le dossier d'instruction en France met au moins un an avant d'aboutir", explique l'expert de l'AFD. Un sujet qui reste très sensible car "il s'agit dès lors de business, continue Hervé Conan. Toutefois, si nous sommes victimes de ces spécialistes de la manipulation, nous sommes en mesure de prouver l'antériorité de la marque. C'est l'indication géographique qui prime." Une notion que le Cambodge a à cœur de développer : "Nos produits peuvent avoir une valeur renommée, affirme Mao Thora, secrétaire d'Etat au Commerce. Nous pouvons et devons éviter les contrefaçons et enfin les gens parleront du Cambodge autrement, comme d'un pays où l'on trouve de bons produits de qualité." Qui sème le vent, récolte la tempête, dit-on en France. Espérons que le pays ne récoltera lui que des IGP et que le vent aura su disperser les risques de tempête.
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