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Le caoutchouc cambodgien englué dans la crise ?
Par Ros Dina   
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18-12-2008

Hévéa - Caoutchouc - Cambodge © John Vink / Magnum

Phlau Bek Kang Lek (Cambodge), le 26 décembre 2000. Enfants cambodgiens récoltant du latex
© John Vink / Magnum

Les producteurs de caoutchouc du Cambodge l'ont fait savoir lors du dernier forum réunissant entrepreneurs privés et représentants du gouvernement, au mois de novembre : la chute des cours du latex leur fait craindre le pire. En quelques semaines, sous l'effet de la crise financière, les prix de certains produits bruts de l'hévéa ont été divisés par trois, incitant les producteurs à tirer la sonnette d'alarme et à réclamer une réduction des taxes à l'exportation imposées par l'Etat. Une requête à laquelle le gouvernement ne souhaite pas, pour le moment, accéder, alors que des observateurs laissent entendre que la situation des principaux hévéaculteurs cambodgiens, certes moins juteuse qu'il y a quelques mois, est loin d'être désespérée.

 

Le plongeon des cours du latex
Mak Kimhong, directeur de la société d'exploitation des plantations de caoutchouc Chup, dans la province de Kompong Cham, cite quelques chiffres pour illustrer le basculement qui s'est opéré sur le marché du latex, en quelques semaines à peine : au mois d'octobre, le prix d'une tonne de caoutchouc solide grimpait encore jusqu'à 3 300 dollars ; durant la deuxième semaine de décembre, il ne s'écoulait plus guère qu'à 900 dollars. Ce plongeon, le Cambodge comme le reste du monde le doit aux conséquences de la crise financière mondiale et de ses premiers effets sur la baisse du pouvoir d'achat des consommateurs. Une situation qui, si elle se prolonge, ne sera pas tenable pour les entrepreneurs de ce secteur, affirme Mak Kimhong.  

"Le prix d'achat du latex concentré oscille déjà entre 1 200 et 1 300 dollars pour une tonne. Malgré la baisse du prix du pétrole et des coûts, notre compagnie voit déjà ses bénéfices fondre", se plaint le directeur, qui ajoute ne pas "oser" réduire les salaires des quelque 4 400 personnes qui travaillent sur ses plantations, pour une masse salariale totale de 500 000 dollars chaque mois (soit un salaire moyen mensuel, par employé, de 113 dollars, à l'en croire). "Si l'on diminue les salaires, des ouvriers refuseront de travailler pour nous. Et cela entraînera de plus grosses pertes encore pour notre compagnie. Alors, nous n'avons d'autre choix, dans ces circonstances, que de perdre de l'argent", exlique-t-il, avant de reconnaître que sa firme peut tout de même se le permettre, "car nous avons gagné pas mal d'argent auparavant"...  

De 10% de taxe d'exportation à 30 dollars par tonne
Réagissant à la baisse des cours et anticipant les répercussions de la crise sur le secteur de l'hévéaculture, les exploitants d'hévéa et producteurs de latex cambodgiens ont formulé une "proposition", accompagnée d'un argumentaire, présentée au gouvernement à la fin du mois de novembre afin qu'il réduise les taxes d'exportation sur les produits issus de l'hévéaculture, en la faisant passer du taux de 10% du prix de vente du latex concentré sur le marché (soit actuellement, pour une tonne, une taxe de 100 dollars environ) à un montant forfaitaire de 30 dollars par tonne. Pour Mak Kimhong, qui affirme que, pour chaque tonne vendue, sa compagnie perd actuellement 200 à 300 dollars compte tenu des coûts de production, la baisse des taxes serait une mesure efficace pour alléger les difficultés du secteur. La preuve, avance-t-il : d'autres gouvernements de pays membres de l'Asean, comme la Thaïlande et la Malaisie, ont décidé de mettre en oeuvre une telle mesure chez eux.

Cette requête, l'oknha Mong Reththy, vice-président de la Chambre du Commerce du Cambodge, l'a évoquée devant le chef du gouvernement à l'occasion du 14e sommet Secteur privé - gouvernement, le 21 novembre, en tant que président du groupe de travail pour le secteur privé en charge de l'agriculture et l'industrie. Le puissant homme d'affaires cambodgien n'a cependant pas immédiatement eu gain de cause, contrairement aux représentants de la confection textile qui ont obtenu une baisse de 10% des taxes d'exportation sur leurs produits après en avoir réclamé une de 30%.

Le directeur de la compagnie Chup, Mak Kimhong, continue malgré tout de plaider en faveur de cette réduction, l'Etat ayant, selon lui, déjà largement bénéficié de la manne que représentent les taxes sur les produits exportés issus de l'hévéaculture. Lors des périodes fastes, avance-t-il, l'Etat a pu recevoir autour de 300 dollars par tonne de taxes d'exportation sur le latex concentré. Et la compagnie Chup exporte à elle seule, selon lui, près de 9 000 tonnes de latex concentré par an.    

60% de revenus en moins
But Vannak, propriétaire d'une plantation d'hévéas de 30 hectares à Chamka Leu, dans la province de Kompong Cham, juge également utile une intervention de l'Etat, la chute des cours lui ayant fait perdre 60% de ses revenus par rapport à ce que lui rapportait son exploitation en août dernier. "Aujourd'hui, je n'ai presque plus d'argent à rapporter à ma famille. Un bidon de trente litres de latex ne rapporte plus que 20 000 riels (5 dollars) contre 90 000 riels (22 dollars) il y a encore peu. Les revenus actuels suffisent juste à payer les ouvriers", maugrée-t-il, rappelant qu'il a fallu attendre plus de six ans avant que la plantation d'hévéas donne du latex.  

Une crise qui affecte aussi les petits saigneurs
La baisse des cours ne touche pas seulement les producteurs, mais aussi les petits récoltants, tel Seiha, ouvrier dans une plantation familiale d'hévéas du village de Ta Ong à Chamka Leu. Il touche un revenu, inchangé, de 200 riels par litre de latex, ce qui lui permet de toucher 10 000 riels (2,5 dollars) par jour, en moyenne. Un maigre pécule qu'il complétait en récupérant le latex séché sur les ustensiles, et autour des saignées, sur les troncs d'arbres, en attendant le moment de la récolte en début d'après-midi. "Mon patron m'a chargé de faire cela et il en prend la moitié. Avant, 10 kilos de latex séché rapportait 40 000 riels (10 dollars), soit 20 000 riels pour mon patron et 20 000 pour moi. Mais aujourd'hui, la même quantité ne rapporte que 6 000 riels (1,25 dollar), soit 3 000 riels chacun", déplore-t-il, confronté en sus à la hausse des prix de biens de consommation courante.

Pas de faillite dans l'hévéaculture ?
Un spécialiste de l'hévéaculture cambodgienne, qui souhaite conserver l'anonymat, rejette toutefois les discours alarmistes. Avec un prix situé autour de 1 000 dollars pour une tonne de latex concentré, le secteur est encore loin de la faillite et les compagnies ne risqueraient pas de fermer... Selon lui, les entrepreneurs du caoutchouc continuent de gagner de l'argent, même si les montants en jeu sont aujourd'hui moindres. Cet expert en veut pour preuve sa propre expérience : avec un cours du caoutchouc au plus bas d'environ 400 dollars pour une tonne, en 1998 et 1999, alors que le prix du baril d'essence se situait autour de 65 dollars, il parvenait encore à tirer des bénéfices de 2 à 3%. Un retour sur investissement certes moins important que les taux d'intérêt d'un placement sur un compte bancaire rémunéré à 5 ou 6%, souligne-t-il, mais qui permettait de maintenir l'activité sans grande difficulté. Aujourd'hui, compte tenu des coûts de production et du fait que le prix de l'essence sur le marché international a chuté à près de 45 dollars par baril, les entrepreneurs du secteur peuvent générer des bénéfices quasiment équivalents aux taux d'intérêt bancaires, calcule-t-il.  

Le ministre de l'Agriculture Chan Sarun fait le même calcul. Lundi 15 décembre, à la sortie d'un séminaire sur la formation rurale, il estimait que la chute actuelle des cours du caoutchouc ne menaçait pas la survie des entreprises au Cambodge, rappelant lui aussi la crise de 1998 à laquelle le secteur a résisté. "Les portes ne se refermeront pas. Car le latex continuera à couler dans les arbres, même si l'on ne les saigne pas. Nous savons que des entrepreneurs connaissent actuellement des difficultés, en raison de la situation mondiale. Mais je crois que le prix du caoutchouc augmentera de nouveau parce que les besoins quotidiens de cette matière première sont importants dans le monde", a déclaré le ministre, sans complètement écarter l'éventualité d'une baisse des taxes d'exportation. Chan Sarun dit vouloir en discuter plus profondément avec le ministre de l'Economie et des finances, dont c'est la "responsabilité".

Avec ou sans réduction douanière, le latex concentré cambodgien continue en tout cas de trouver des débouchés, particulièrement dans la région. Selon Mak Kimhong, la Chine figure parmi les principaux clients, suivie du Vietnam, de la Malaisie, de Singapour et, dans une moindre mesure, des pays européens dont l'Allemagne et la Belgique. "Tout le latex khmer finit de toute façon par être exporté vers la Chine, analyse-t-il. Même quand nous vendons notre production au Vietnam, celui-ci le transforme et l'exporte vers la Chine... C'est l'un des plus grands consommateurs de caoutchouc au monde..."  

Pour profiter de l'appétit croissant du géant chinois et être moins vulnérable aux fluctuations des cours, le secteur cambodgien de l'hévéaculture devra peut-être passer, comme ses voisins, à une autre phase : la transformation du latex en produits à forte valeur ajoutée, ce que les entrepreneurs cambodgiens ne font pas actuellement. Selon le ministre de l'Agriculture, le Cambodge pourrait toutefois prochainement bénéficier du savoir-faire technologique de deux compagnies étrangères, l'une chinoise et l'autre française, Michelin. D'après Chan Sarun, elles ont manifesté leur intérêt pour le Cambodge et étudient actuellement l'éventualité d'y implanter des infrastructures de production de pneus. De quoi faire avancer un peu plus l'hévéaculture cambodgienne.  

 


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Près de 7 millions de dollars de taxes

Selon le bilan annuel du ministère de l'Agriculture pour la saison 2007-08, le Cambodge exploitait en 2007, officiellement, 17 997 hectares d'hévéas déjà productifs auxquels s'ajoutent 22 000 hectares d'hévéas encore trop jeunes pour produire du latex. Le royaume exportait la même année 18 316 tonnes de latex concentré à un prix moyen de 2 016 dollars par tonne, soit un montant total de plus de 36,9 millions de dollars. Selon la même source, les revenus des taxes d'exportation sur ce secteur s'élevait en 2007 à 6,9 millions de dollars. Le rapport ajoute que, chaque année, depuis 2005, 10 000 hectares supplémentaires sont plantés.

Selon un spécialiste de l'hévéaculture, la majorité des plantations sont gérées par les compagnies privées, le reste dans le cadre d'exploitations familiales. Pourtant, le rapport du ministère de l'Agriculture fait toujours mention de plantations d'Etat, aux côtés de celles aux mains du secteur privé.

 

 
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