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Contrecoup de la spéculation foncière et crise économique mettent à mal les commerçants cambodgiens
Par Ros Dina   
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09-01-2009

Phnom Penh - voiture ©John Vink / Magnum
Phnom Penh (Cambodge), le 16 août 2008. Exposition de véhicules 4X4
© John Vink / Magnum
 

Que ce soit en ville ou en périphérie, dans les centres commerciaux ou sur les échoppes des marchés publics, les commerçants phnompenhois font le même constat : depuis plusieurs mois, les affaires vont mal. Aux conséquences de la crise économique mondiale, s'ajoute, au Cambodge, le contrecoup de plusieurs mois d'une folle spéculation foncière. Nombre de consommateurs cambodgiens parmi les plus aisés ont vu leurs avoirs gelés dans des terrains dont les prix stagnent aujourd'hui. Les effets sur la baisse de la consommation se font logiquement ressentir, des bijoutiers aux petits vendeurs de rue.

 

"Aujourd'hui, les dimanches ressemblent à des lundis", déplore la jeune Dary, vendeuse de bijoux fantaisie dans une boutique sise au troisième étage du dernier né des centres commerciaux de Phnom Penh, le "shopping mall" Sovanna. L'affluence des premiers jours d'ouverture, au début de l'année 2008, n'est plus qu'un lointain souvenir, "même le dimanche", jour de shopping et de promenade des Phnompenhois. "Aujourd'hui, c'est vraiment difficile de gagner de l'argent. Le nombre de clients ne cesse de baisser. Les gens ne viennent plus au marché", ajoute la jeune femme devant sa vitrine de colliers et de bracelets de pacotille.

A onze heures du matin, habituellement l'heure de pointe, les allées du centre Sovanna sont en effet d'un calme anormal. Des vendeurs s'occupent comme ils peuvent, lisant journaux et magazines devant leur boutique, en attendant d'hypothétiques clients. D'autres époussettent machinalement, pour la énième fois de la journée, leurs marchandises exposées…  

Tout est bon, alors, pour attirer les rares chalants : c'est à celui qui annoncera la promotion la plus alléchante, les affichettes promettant des soldes de 5 à 30%. La direction du centre commercial y a aussi mis du sien, en organisant un tirage au sort avec, à la clef, des gros lots à gagner, afin d'attirer les clients habituellement friands de ce type de jeu. Mais les consommateurs ne se bousculent pas. La majorité des personnes qui fréquentent les lieux sont de jeunes lycéens, en groupe de trois ou quatre, plus intéressés par la salle de jeux vidéo située au troisième étage du bâtiment que par du lèche-vitrine...  

Que sont les clients devenus ?
"Les lycéens ou les lycéennes ne sont pas vraiment de bons clients, peste Dary la bijoutière. Mes meilleurs clients sont plutôt des enfants de gens proches du pouvoir, des riches ou des Cambodgiens d'Outre-mer... Mais aujourd'hui, je ne sais pas où ils sont tous passés. Peut-être sont-ils repartis à l'étranger ?", s'interroge-t-elle. La jeune commerçante qui réalisait un chiffre d'affaires quotidien d'environ 300 dollars au moment de l'ouverture du centre Sovanna, peine aujourd'hui à glaner 50 dollars par jour.  

Un marchandage de plus en plus âpre
Sok Long, un jeune Sino-khmer propriétaire d'un grand magasin de téléphonie mobile, à deux pas de la boutique de la bijoutière, partage l'infortune de Dary. Devant les exigences des clients, de plus en plus enclins à marchander, le jeune homme se désespère. "Même en acceptant de baisser de quelques dollars par rapport à mon prix d'achat, les clients ne veulent pas acheter... Quand un téléphone m'a coûté 120 dollars, ils m'en proposent 50 dollars ! Je ne peux pas baisser davantage... Sur un téléphone neuf, je ne gagne que deux ou trois dollars de marge", raconte Long, se souvenant d'un temps, pas si lointain, où les hauts fonctionnaires et leurs enfants achetaient deux ou trois téléphones d'un seul coup, sans même chercher à en négocier le prix...   

Des loyers commerciaux difficiles à payer
Ces méventes ont une première conséquence : les commerçants ont aujourd'hui du mal à joindre les deux bouts pour s'acquitter du loyer mensuel de leur boutique. Sok Long a grignoté petit à petit tout son capital pour pouvoir régler un loyer de 875 dollars par mois, pour un emplacement correspondant à deux boutiques. Et il n'est pas le seul à peiner à rentrer dans ses frais. Le 11 décembre 2008, les commerçants du centre commercial Sovanna se sont ainsi mis en grève, durant quatre jours, afin que la direction de l'établissement accepte de baisser de 30% les loyers, sur une période de neuf mois, en raison de mauvaises ventes. Face à la grogne des commerçants, le directeur général a fini par consentir une baisse de 10%, durant six mois, affirmant financer les pertes de sa poche.

Des téléphones portables aux fruits et légumes
Si les boutiques de téléphones portables et de bijoux des centres d'achats modernes ont été parmi les premières touchées par la baisse de la consommation, la crise affecte aussi désormais les vendeurs de produits de première nécessité. Roth, marchand de légumes en gros et au détail au marché O'Russey, dans le centre de la capitale cambodgienne, n'a pour le moment pas ressenti de changement de la part des particuliers, explique-t-il tout en mettant en ordre son étal, aidé par son épouse. En revanche, les ventes en gros ont chuté drastiquement. Ses huit principaux clients, des restaurateurs, réduisent leurs commandes jour après jour, eux-mêmes boudés par les consommateurs. "Avant, pour les commandes du week-end, je vendais aux restaurants pour 800 à 1 000 dollars de légumes par jour. Aujourd'hui, j'en écoule entre 300 et 500 dollars, détaille le revendeur. Par exemple, un grand restaurant de soupe chinoise ne m'achète plus que 10 dollars de légumes par jour contre 80 dollars il y a encore peu." Depuis quelques semaines, Roth estime que ses bénéfices fondent de 30% chaque jour.  

Les ménages contraints de restreindre leurs dépenses
Nguon Chanthorn, vendeuse de vêtements au marché de Chom Chao, en périphérie de Phnom Penh, à l'ouest de l'aéroport, tente elle aussi de faire face à cette situation, comme les autres commerçantes de ce lieu, explique-t-elle. Les quelques revenus qu'elle dégage ne suffisent plus à maintenir son niveau de vie. "Confrontée à cette situation difficile, j'ai dû réduire mes dépenses alimentaires quotidiennes à 3 000 riels (0,75 dollar environ) alors que je dépense en temps normal 15 000 riels (3,75 dollars), calcule la vendeuse. Dorénavant, je rapporte seulement à la maison entre 30 000 et 40 000 riels (7,5 à 10 dollars) par jour, soit dix fois moins qu'auparavant. Alors, maintenant, mes dépenses se limitent à l'achat de produits de première nécessité", souligne-t-elle.  

Près du marché Olympique, en plein centre-ville, une vendeuse de soupe de riz regarde les passants, faute de clients. Depuis quelques semaines, elle a réduit de moitié sa production de soupe. "Très peu de clients viennent prendre leur petit-déjeuner à l'extérieur en ce moment. Avant je n'avais pas assez de place pour accueillir tout le monde. Aujourd'hui, c'est très calme chez moi, mais ailleurs, c'est encore plus silencieux !", constate-t-elle, alors que sa fille, occupée à faire la vaisselle, y va de sa petite explication : "C'est sans doute parce qu'ils ont placé leur argent dans des terrains, pour spéculer, et qu'ils ne peuvent plus les vendre à cause de la crise économique. Quand ils venaient prendre leur soupe de riz chez nous, ça ne discutait que spéculation foncière et bénéfices"…  

L'argent gelé dans les terres
Une analyse qui concorde avec celle du président de l'Association de l'économie du Cambodge (AEC), Chan Sophal. "Je crois que la principale raison [de cette baisse de la consommation] est liée aux mauvaises transactions engendrées par la spéculation foncière", avance aussi l'économiste. "L'an dernier, en période de forte croissance économique, la plupart des Phnompenhois ont investi dans des terrains, à des fins spéculatives. Mais aujourd'hui, cet argent est bloqué", affirme-t-il, alors que les revenus tendent à baisser et que les consommateurs manquent de confiance, dans un contexte économique global plus que morose.  

Les premières victimes de cette contraction de la demande, précise Chan Sophal, sont les commerçants qui ne parviennent plus à vendre à des consommateurs qui tentent de restreindre autant que possible leurs dépenses en attendant des jours meilleurs. Un problème qui, au bout du compte, affecte toute l'économie, les vendeurs étant eux aussi des consommateurs... "Quand des vendeuses de vêtements vendent peu, elles réduisent leurs dépenses. Idem pour les vendeuses de viande : elles n'ont plus assez d'argent pour acheter des vêtements...".  

La situation n'est toutefois pas désespérée, veut croire le président d'AEC, qui estime tout de même qu'il faudra bien attendre près d'un an avant de revenir à une situation normale.

 


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