
Chom Chao, Phnom Penh (Cambodge), le 6 mars 2009. Un chômeur dans un logement bon marché, à proximité de l'usine dans laquelle il travaillait ©John Vink/ Magnum En novembre 2008, les patrons du secteur de la confection textile au Cambodge tiraient la sonnette d'alarme. Faillite de leurs principaux clients étrangers, baisse de la demande, carnets de commandes désespérément vides : l'année 2009 s'annonçait bien sombre. Leurs craintes se sont hélas confirmées, ce pilier de la croissance économique cambodgienne ayant été directement frappé par la crise financière et économique mondiale, plus encore que les trois autres secteurs clefs du Cambodge que sont le tourisme, l'agriculture et la construction. Sur les deux premiers mois de 2009, les exportations textiles se sont effondrées et plusieurs dizaines d'usines ont mis la clef sous la porte faute de commandes, mettant au chômage plus de 50 000 ouvriers. Une situation qui a conduit le président de l'association patronale de ce secteur, Van Sou Ieng, à demander aux ouvriers d'éviter tout mouvement social pour ne pas aggraver la crise. [version corrigée le 03-04-2009 - Les modifications par rapport à la version initiale sont indiquées en italique]
Les exportations risquent de baisser encore Réélu mi-mars à la présidence du GMAC, l'association des patrons de l'industrie de la confection textile au Cambodge, Van Sou Ieng, l'incontournable figure du patronat de ce secteur, dit traverser l'une des périodes les plus difficiles depuis son premier mandat en 1996. "Je suis dans une situation tellement délicate aujourd'hui, parce que je ne sais pas comment faire. Nos ouvriers n'ont plus de travail. Les espoirs d'investissements étrangers au Cambodge s'amenuisent de jour en jour. Et, l'économie mondiale ayant connu une chute brutale, les investisseurs ne vont pas venir dans l'immédiat...", s'est récemment désolé le patron des patrons, dans un discours à la tonalité inhabituelle. Van Sou Ieng en a profité pour appeler l'ensemble des travailleurs au calme, affirmant que des mouvements sociaux désordonnés risqueraient d'avoir des conséquences désastreuses : "Je demande à tous les ouvriers de ne pas faire de réclamations illégales, en cette période difficile, sinon ils perdront tout, avec la fermeture des usines", a-t-il lancé, protestant contre le nombre excessif de syndicats - plus d'un millier pour quelque 300 usines aujourd'hui en activité. Selon le président du GMAC, les exportations textiles en janvier ont connu une baisse de 30% par rapport au même mois de l'année précédente. Et leur chute est loin d'être enrayée, craint-il : le recul pourrait atteindre 40% durant le trimestre prochain, comparé aux exportations de la même période de 2008. Alors qu'une centaine d'usines ont fermé leurs portes depuis la fin de l'année 2008 selon le GMAC, 10 à 20% de celles encore en activité risquent de connaître le même sort d'ici deux à trois mois, estime Van Sou Ieng. Des carnets de commandes peu remplis Pour le premier trimestre 2009, les commandes en provenance de l'étranger se font rares, selon les chiffres communiqués par l'organisation patronale. Les carnets de commande ne seraient remplis qu'à 60%, par rapport au premier trimestre 2008. "D'après ce qui m'a été rapporté, les usines ne fonctionnent qu'à 60% de leurs capacités. Ce chiffre devrait rester stable au prochain trimestre, à condition que de nouvelles difficultés, comme les grèves et les manifestations, ne soient pas provoquées", a mis en garde Van Sou Ieng, insistant sur la nécessité de respecter au plus près les délais de livraison faute de quoi les clients des Etats-Unis et de l'Union européenne se tourneront sans hésitation vers d'autre pays en concurrence directe avec le Cambodge. Le ministre du Commerce Cham Prasidh dresse pour sa part un constat plus inquiétant encore : en janvier et en février, le montant total des exportations textiles n'aura oscillé qu'entre 60 et 70 millions de dollars mensuels, contre 200 millions de dollars mensuels sur les deux mêmes mois de l'année précédente. 2008 n'était pourtant pas une année particulièrement faste : les exportations textiles n'avaient progressé que de 0,7% par rapport à 2007. Selon le rapport annuel 2008 du ministère du Commerce, le montant annuel des exportations de ce secteur se chiffrait à 2,249 milliards de dollars en 2008 contre 2,23 milliards en 2007. Le Premier ministre Hun Sen, également, après avoir tenu des discours plutôt optimistes, a reconnu que le secteur de la confection textile au Cambodge connaissait une baisse inquiétante de ses activités, en raison du contexte économique mondial. A l'occasion d'une cérémonie de remise de diplômes mardi 24 mars à Phnom Penh, le chef du gouvernement expliquait que les usines cambodgiennes étaient directement affectées par la baisse de la consommation sur les marchés américains et européens, confrontés au chômage. Inévitablement, si les vêtements en général et ceux made in Cambodia en particulier se vendent moins bien, les commandes pour les prochains mois diminuent, a-t-il expliqué devant un parterre d'étudiants. Des chiffres élastiques Le tableau semble donc encore plus sombre que celui dressé en novembre 2008 par les responsables du GMAC, lors du 14e Forum Gouvernement-Secteur privé (F-GPS). Mais, selon les sources, les chiffres censés donner une image de l'étendue des dégâts diffèrent. Su Sem, ministre de l'Industrie, de l'énergie et des mines déclarait ainsi, à l'occasion d'une rencontre avec le ministre de l'Industrie et du commerce du Vietnam, Vu Huy Hoang, le 17 mars, que 82 usines de confection textile avaient fermé leurs portes au Cambodge en 2008, privant de travail 52 000 ouvriers cambodgiens. L'industrie textile, qui représentait auparavant 7% du PIB du royaume, n'aurait rapporté en 2008 qu'une part de 2%, selon lui. Le chômage, pas si grave ? Au ministère du Travail, ont été comptabilisées 73 fermetures d'usines en 2008, auxquelles s'ajoutent 20 suspensions temporaires d'activité. Mais, souligne-t-on dans ce ministère, 64 nouvelles entreprises de confection textile ont dans le même temps ouvert leurs portes au Cambodge. De janvier à mi-mars 2009, les mêmes services ont enregistré 22 fermetures, 27 suspensions et... 15 ouvertures. Om Mean, secrétaire d'Etat au ministère du Travail, estime donc qu'une part importante des ouvriers licenciés, en grande majorité des femmes, sont susceptibles de trouver du travail dans les nouvelles usines. "Ces ouvrières ont toutes de l'expérience. Elles peuvent quitter les usines qui ont fait faillite et trouver à nouveau du travail dans celles récemment créées. Beaucoup d'informations circulent sur les ouvrières qui perdent leur emploi alors que, paradoxalement, les nouvelles usines manquent de main-d'œuvre !", affirme le haut fonctionnaire, ajoutant ainsi que certaines usines font appel à des intermédiaires pour recruter des ouvriers. Les propos de Om Mean tendent ainsi à minimiser l'impact de la crise sur le sort des ouvriers, comme l'avait fait avant lui le Premier ministre Hun Sen, dans un discours prononcé lors d'un déplacement dans la province de Kompong Speu, le 9 mars. Le chef du gouvernement avait alors estimé que les fermetures d'usines auraient des conséquences moins dramatiques au Cambodge que les licenciements en cours dans les pays développés et industriels. Son principal argument : au Cambodge, les ouvriers au chômage peuvent toujours retourner à la campagne, chez leurs parents, et se remettre à la riziculture, une possibilité que n'ont pas les ouvriers des pays industriels sans passerelle avec le monde agricole. Le Code du travail bafoué, selon les syndicats Au-delà du fait que nombre d'ouvriers sont issus de familles très pauvres qui ne possèdent pas forcément des rizières à cultiver, la comparaison entre le Cambodge et les pays développés permet surtout de rappeler que les salariés cambodgiens ne bénéficient pas, contrairement à ceux de certains pays occidentaux, de système d'assurance-chômage et, dénoncent les syndicats, ne perçoivent que rarement des indemnités pourtant prévues par le Code du travail. Chea Mony, président du Syndicat indépendant des ouvriers du royaume du Cambodge (Siorc), estime lui aussi qu'environ 50 000 ouvriers ont perdu leur emploi après la fermeture de leur usine fin 2008. Certains continuent à chercher du travail dans d'autres usines de la capitale. D'autres, effectivement, ont décidé de rentrer dans leur village, à la campagne, non pas dans la perspective d'y trouver du travail, souligne-t-il, mais plutôt en raison de leur profonde déception et de la confiance perdue dans les employeurs après des promesses non tenues. La majorité de ces ouvriers au chômage n'ont perçu aucune indemnité après avoir pourtant travaillé, pour certains, pendant plus de dix ans au service de la même entreprise. Le Code du travail stipule que l'employeur, sauf en cas de force majeure (décès, catastrophe ou fermeture sur décision des autorités), est tenu de verser, en cas de licenciement d'un salarié ayant un contrat à durée indéterminée, quinze jours de salaire par année de service, pour un montant maximal équivalent à six mois. Certains employés, dénonce également le président du Siorc, n'ont même pas reçu leur dernier salaire, leur patron ayant pris la fuite, laissant des centaines d'ouvriers sur le carreau et sans le sou. "En règle générale, on rejette toujours la faute sur les pauvres. On nous dit que ce sont les grèves ou les manifestations des ouvriers qui entraînent la fermeture des usines. Mais d'après ce que j'ai observé, de janvier à mars, il n'y a pas eu une seule grève et pourtant quatorze usines ont fermé, fait remarquer Chea Mony. Par ailleurs, on nous demande publiquement de ne pas mobiliser les ouvriers pour faire grève ou manifester. Mais si les employeurs respectaient la loi et, en cas de fermeture d'usine, versaient les compensations légales aux ouvriers, personne ne souhaiterait faire grève ou manifester !". Exceptées deux usines internationales, Way et Seng Yong, aucune n'a jamais versé aux ouvriers l'intégralité des indemnités auxquelles ils ont droit, selon le Code du travail, précise-t-il. Peu de recours contre les employeurs en fuite Face aux quelques patrons peu scrupuleux, qui abandonnent leurs usines et leurs centaines d'employés pour se soustraire à leurs obligations, les ouvriers comme les autorités se disent désemparés. Un inspecteur du département de résolution des conflits, au sein du ministère du Travail, qui souhaite garder l'anonymat, avoue que la situation est parfois très compliquée. D'après la loi, explique-t-il, les ouvriers peuvent porter plainte auprès de la cour municipale ou provinciale, laquelle peut décider de mettre sur pied une commission chargée de vendre aux enchères les biens de l'usine saisis, afin de rembourser les salaires impayés et les indemnités des ouvriers. "Mais ce n'est pas facile à faire, ajoute l'inspecteur du travail. On le constate avec l'affaire de l'usine Phnom Penh Garment, dont le patron s'est enfui il y a deux ans : les ouvriers n'ont encore reçu aucune compensation." Pour le secrétaire d'Etat du ministère du Travail Om Mean, la difficulté vient surtout du fait que certains patrons ne sont pas propriétaires des murs et du matériel des usines et qu'il est donc malaisé de réclamer des indemnités ou de saisir les biens du propriétaire lorsque l'employeur s'est évaporé. "Sur ce type d'affaires, nous devons coopérer avec les deux investisseurs [le propriétaire des locaux et l'employeur] afin que, finalement, ils puissent donner un peu d'argent pour régler le problème avec les ouvriers", estime-t-il. Quant au non-respect du versement des indemnités prévues par le Code du travail, Om Mean souligne qu'une loi sur les faillites d'usine a été récemment adoptée, laquelle autorise les entreprises, en cas de faillite, à ne verser que l'équivalent du dernier salaire mensuel, soit des indemnités bien inférieures à celles prévues dans le Code du travail. Une mesure qui n'a d'ailleurs suscité ni grève, ni manifestation.
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