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Création de la bourse du Cambodge en 2009 : est-ce vraiment le bon moment ?
Par Ros Dina, avec Laurent Le Gouanvic   
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28-10-2008

Economie - Cambodge - Sokimex © John Vink / Magnum

Kampot (Cambodge), le 24 octobre 2008. Station service Sokimex. La firme cambodgienne pourrait faire partie des compagnies cotée sur le futur marché boursier cambodgien
© John Vink / Magnum

Tokyo, Hong Kong, Shanghaï, Manille, Bombay… Pas une bourse asiatique n'a été épargnée par la crise financière qui, partie des Etats-Unis, continue de secouer le monde. C'est dans ce contexte international délicat que le Cambodge s'apprête à se doter à son tour d'un marché boursier, dont la mise en route est programmée pour 2009. Un délai bien trop court, selon certains économistes, tel Kang Chandararoth, qui s'inquiète de voir le futur nouveau-né périr faute de confiance suffisante de la part du public et de cadre institutionnel robuste. Pour les autorités et la Commission des valeurs boursières créée récemment, le moment est au contraire opportun pour créer ce nouveau marché financier qui, espèrent-elles, jouera un rôle moteur dans l'économie du royaume. [avec mise à jour 29-10-2008]

 

Vite fait, mais bien fait
"Il faut se dépêcher, mais lentement." La phrase, lancée par le ministre cambodgien de l'Economie et des finances Keat Chhon, à l'occasion d'un séminaire sur les introductions en bourse les 16 et 17 octobre, résume plutôt bien la position des autorités quant au lancement prochain de la bourse du Cambodge. Le gouvernement entend ne pas dévier de son objectif - mettre en route ce marché boursier en 2009 - mais sur un terrain financier rendu encore plus glissant par la crise internationale, le voilà bien contraint d'afficher une prudence de mise.

"Le marché boursier du Cambodge ne prendra pas de retard à cause de la crise financière mondiale et  avancera comme prévu : petit à petit, en construisant des bases solides", précise le ministre, interrogé en aparté peu après son discours. "Nous devons progresser prudemment et continuer à mettre en place les infrastructures nécessaires. Ce que nous sommes en train de faire est destiné à durer", insiste-t-il, avant d'énumérer les progrès réalisés depuis le début de ce projet de création de bourse, en 2005.

Des avancées significatives
Sur le plan législatif, tout d'abord : la loi sur les titres d'Etat a été promulguée en janvier 2007, suivie de peu par les lois sur l'émission et l'échange de valeurs mobilières non étatiques, tandis que le règlement sur les attributions de licences devrait être finalisé au premier trimestre 2009.

Sur le plan matériel, ensuite : la conception du bâtiment qui accueillera la bourse est en cours, et du matériel informatique et des équipements ont été récemment acquis.

Sur le plan des ressources humaines, enfin, la commission des opérations boursières du Cambodge (Secc) est aujourd'hui opérationnelle, des liens avec le ministère de la Justice sont établis, et la formation "d'employés et de futurs collaborateurs, des secteurs public et privé" se poursuit, assure le ministre.

Des "futures mariées"

"Mais ce qui est le plus important, c'est que les compagnies qui souhaitent intégrer le marché boursier soient prêtes, comme doit l'être une future mariée : propre et apprêtée. Ces compagnies doivent avoir des comptes clairs et précis, se montrer pures et transparentes et avoir déjà payé l'ensemble des taxes et impôts qu'elles doivent à l'Etat", détaille Keat Chhon. Il explique : "si pour emprunter de l'argent à la banque, il faut apporter des garanties - des titres de propriétés, des bijoux, des biens -, sur le marché boursier, les entreprises doivent avant tout avoir bonne réputation. Et obtenir la confiance du public, cela demande du temps et de l'expérience."

La charrue avant les bœufs ?
Obtenir la confiance : c'est bien là le problème, selon l'économiste Kang Chandararoth, directeur de l'Institut des études sur le développement du Cambodge. "Il me semble que lancer le marché boursier en 2009 serait un peu prématuré justement parce qu'il manque la confiance du public", affirme-t-il sans détour. "Avant toute chose, il faut d'abord établir la confiance du public, petit à petit. Alors seulement on pourra créer la bourse. Et non pas faire l'inverse : créer le marché boursier et chercher ensuite la confiance du public…"

"On a commencé à créer le marché boursier mais on n'a pas encore réalisé d'études sur la confiance du public, déplore l'économiste. Si Keat Chhon souhaite avoir des actionnaires pour ce marché boursier, il aura besoin de cette confiance. Il faut informer de façon efficace le public. Et même avec une telle initiative, je ne suis pas sûr que cela suffise à établir la confiance", poursuit-il, glissant n'avoir que "peu d'espoir que ce marché boursier cambodgien voie réellement le jour en 2009".

De la lutte contre la corruption au règlement des conflits
Et Kang Chandararoth de citer les lacunes, selon lui, du système actuel : "Nous n'avons toujours pas de loi anti-corruption. Nous n'avons pas encore de tribunal de commerce. Et, plus généralement, nous avons encore du mal à faire appliquer correctement les lois, la résolution des litiges n'ayant pas encore atteint un niveau raisonnable".  

"Sur un marché boursier, ce qui est le plus important, c'est la confiance, encore plus que l'argent en circulation : confiance dans la compagnie, confiance dans les compétences de l'Etat, du système financier, de la Banque nationale et du ministère de l'Economie et des finances. Il faut notamment se demander si on aura les compétences suffisantes en cas de crise. […]. S'il manque tout cela, le nouveau-né risque de ne pas vivre bien longtemps", tranche-t-il.

La bourse à l'avant-garde ?
"Nous avons un principe : regarder plus loin", rétorque un autre économiste, Huot Pum, en charge de la mise en place du marché boursier en tant que vice-directeur général de la Commission des opérations boursières (Secc), qui, tout en jugeant "légitimes" ces inquiétudes, estime qu'au contraire, la future bourse jouera un rôle moteur pour résoudre une partie des maux de l'économie cambodgienne.

L'absence de loi anti-corruption ? Pour Huot Pum, la mise en place du marché boursier constituerait justement un premier pas vers une lutte efficace contre la corruption. "Pour se faire enregistrer, les compagnies doivent satisfaire à des critères strictes et être transparentes. Avant d'entrer en bourse, elles doivent donc en avoir fini avec la corruption. Grâce à ces mécanismes, nous pourrons assurer un bien meilleur contrôle, au moins sur ces compagnies. Même si les problèmes ne seront pas tous réglés, je suis convaincu qu'en entrant sur le marché boursier, les entreprises participeront déjà de façon importante à la lutte contre la corruption. Quand la loi anti-corruption sera adoptée, cela ne pourra qu'améliorer encore la situation, mais cela ne veut pas dire que sans cette loi on ne peut pas lancer le marché boursier."

L'absence de tribunal du commerce ? "Nous n'avons pas encore pris de décision, reconnaît-il. Mais si le tribunal de commerce n'est toujours pas créé, une autorité ou une commission pourrait disposer des pouvoirs nécessaires pour traiter les litiges."

Le manque de compétences face à la crise ? Le Cambodge n'est pas moins prêt que les pays développés, laisse entendre le vice-directeur général de la Secc : "Les pays développés rencontrent aussi des problèmes et les décideurs politiques tentent de trouver des solutions. En cas de crise, on peut prendre des mesures… Ce serait faux de dire que nous serons à l'abri de toute crise financière. Quand nous aurons un marché boursier, nous risquons aussi d'être confrontés à ce type de problème. Il faut donc s'organiser pas à pas, de façon précise, afin d'éviter cela et, si cela arrive, d'en atténuer les effets et d'en limiter l'impact sur l'économie cambodgienne."

Optimisme et réalisme
"Il faut être optimiste tout en restant conscient des limites de ce que nous pouvons faire", martèle l'économiste, qui souligne que ce marché verra le jour alors que l'économie cambodgienne connaît depuis plusieurs années une forte croissance et que "les gens ont des liquidités aussi bien dans les banques que chez eux". Cela s'inscrit aussi dans une tendance régionale, la plupart des pays de l'Asean s'étant dotés d'une place boursière. Et enfin, le Cambodge peut compter sur l'expertise de ses partenaires sud-coréens, le gouvernement et l'organisme Korea Exchange (KRX) dont le marché boursier "fait partie  du ‘Top 10' mondial", en termes d'échanges de valeurs. "C'est le bon moment pour le lancer au Cambodge et le gouvernement doit se montrer déterminé."

Cette vision d'un marché boursier jouant le rôle de moteur, pour l'économie mais aussi pour le cadre législatif et la société dans son ensemble, est volontiers partagée par Keat Chhon.

Sous les nattes, des liquidités
"L'intérêt pour le Cambodge, c'est que nous pourrons récupérer l'argent qui était jusque-là caché sous les nattes [les matelas] pour le remettre en circulation sur le marché boursier et faire en sorte que les entreprises aient ainsi plus de moyens pour investir, analyse le ministre de l'Economie. Par exemple, cela peut aider une compagnie à développer ses plantations d'hévéas ou bien l'autorité de gestion de l'eau de Phnom Penh à étendre son réseau d'eau potable. Cela peut contribuer, aussi bien à travers les compagnies privées que par l'Etat, à améliorer les services publics. Il ne s'agit plus seulement de prendre de l'argent à la banque, mais d'en obtenir grâce à la confiance accordée par le public et les actionnaires. Avec ces nouvelles ressources financières, on pourra investir et agrandir les perspectives de marché."

"La création du marché boursier est une bonne chose, convient aussi Kang Chandararoth. Cela permettra à l'argent de circuler dans l'économie alors qu'actuellement, le système financier ne dépend que des banques. Cela peut aussi attirer des investisseurs étrangers qui, sans vouloir investir directement au Cambodge, sont prêts à placer leur argent sur le marché boursier cambodgien et en font indirectement profiter l'économie cambodgienne." De même, les contraintes de transparence imposées aux entreprises, qui faciliteront le contrôle de l'Etat sur les grandes compagnies, ne sont pas pour lui déplaire.

Convaincre les entreprises
Mais, insiste-t-il, des incertitudes doivent être levées avant de faire naître ce marché, notamment sur le nombre d'entreprises qui y participeront.

"On ne sait pas encore quelles compagnies entreront sur ce marché, reconnaît Hang Chuon Naron, secrétaire d'Etat au Conseil national économique suprême et au ministère de l'Economie et des finances. Il faut encore faire un travail de formation afin de faire en sorte que les grandes entreprises comprennent clairement le fonctionnement du marché boursier."
  
"Beaucoup d'entreprises auraient envie d'y participer, selon les études que nous avons réalisées, mais nous ne sommes pas encore certains du nombre de compagnies qui pourront effectivement le faire, complète Huot Pum. Certains entrepreneurs disent vouloir intégrer ce marché mais, une fois informés des conditions strictes qui y sont imposées, ils n'osent plus. La Secc n'a pas l'intention d'autoriser beaucoup de compagnies, au début. Nous souhaitons faire un premier pas, avec une dizaine d'entreprises, afin d'être sûrs de pouvoir gérer la situation et garantir que cela fonctionne bien."

Ces entreprises seront-elles cambodgiennes ou étrangères ? "Les deux ! répond Huot Pum. Les compagnies locales seront, dans un premier temps, les banques et les grands groupes comme Sokimex, par exemple. [...] A l'étranger, des compagnies coréennes, thaïlandaises et vietnamiennes nous ont déjà contactés."

Convaincre les entreprises ne sera pas forcément une mince affaire, reconnaissait Sung Hee-Hong, directeur exécutif de Korea Exchange Inc (KRX), dans son discours tenu lors du séminaire phnompenhois sur les introductions en bourse. "Certaines entreprises sont hésitantes à cause de la crise financière mondiale", méfiantes à l'égard d'activités boursières aujourd'hui décriées, soulignait-il.

Pour les convaincre, l'Etat doit mettre en place un cadre légal solide et apporter une aide technique, préconise le Sud-Coréen. Là encore, il s'agit d'une question de confiance dans les institutions et dans le système dans son ensemble. D'où la nécessité de ne pas négliger les autres secteurs financiers, rappelle Hang Chuon Naron : "Parallèlement au développement du marché boursier, il faudra également consolider d'autres secteurs : celui des banques, celui des assurances, qui aujourd'hui ne porte que sur un tout petit marché, et la microfinance".

 

 

 


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