 Phnom Penh, boulevard Sihanouk, 17 mars 2008. Des habitants des campagnes s'achètent des motos dernier cri, avec le fruit de la vente de leurs terres
©John Vink / Magnum Les paysans sont de plus en plus nombreux à troquer leurs charrues contre de flambant neuves Honda Dream dernier modèle. De coquettes sommes d'argent en poche une fois la vente de leurs rizières scellée, les clients des champs s'en vont en ville faire leurs emplettes. Pas de temps à perdre. Leurs préoccupations de consommateurs exigeants désarçonnent les détaillants de motos.
"Avez-vous la 2008 ? Avez-vous la 2008 ?", répètent mécaniquement un groupe de provinciaux, qui passent en revue les boutiques de motos du centre ville de Phnom Penh. Pheu Mon, accompagné de ses deux fils et de deux voisins, affiche une mine fatiguée, bredouille après une matinée d'intenses recherches.
"On a fait tous les magasins Honda de la ville et rien ! Ils n'ont plus de motos !", s'exaspère le père de famille, qui a fait le déplacement depuis sa commune de Salong, province de Kandal.
Les autorités ont refait la route près de son terrain qui a du coup pris de la valeur. L'agriculteur n'a pas voulu laisser passer cette chance et a vendu aussi sec. Tout ce qu'il désire aujourd'hui c'est devenir l'heureux propriétaire d'une Honda Dream 125 série 2008, facturée 1 750 dollars. Et pas d'une autre !
Rupture de stocks "C'est tout de même incroyable, ironise l'un des fils de Pheu Mon, on a de l'argent mais pas de moto à acheter ! Certains commerçants nous ont conseillé de passer commande. L'un d'eux nous a dit qu'il avait déjà cent clients en attente !" S'ils veulent repartir immédiatement avec le deux-roues de leurs rêves, ils n'ont qu'à payer un "supplément" de 40 dollars, leur a ainsi proposé une commerçante.
Sok Sophal, un paysan de 32 ans venu du district d'Ang Snuol, province de Kandal, patiente sur le trottoir, au milieu d'une trentaine de personnes, devant une boutique Honda du boulevard Mao Tsé Toung. Tous attendent avec excitation l'arrivée d'une cargaison de motos neuves qu'ils ont réservées voilà plusieurs jours. La même scène se reproduit un peu partout à Phnom Penh.
Les paysans, clients numéro 1 La clientèle de Mme Samnang, une vendeuse de motos installée sur le boulevard Sihanouk, est aujourd'hui essentiellement constituée de "campagnards". Les Phnompenhois, constate-t-elle, rechignent à l'achat de motos neuves, craignant les mauvaises rencontres en chemin. "Depuis le début de l'année, leur nombre a explosé et je n'ai pas assez de motos à leur vendre !"
Un peu plus loin, une autre commerçante, Srei Touch, assure écouler une trentaine de deux-roues par jour. Sous le poids d'une demande toujours plus forte, le prix de la Honda 2008 aurait selon elle escaladé de 1 450 à 1 750 dollars en l'espace de quelques mois.
Interrogés sur l'insuffisance des stocks disponibles sur le marché cambodgien, les représentants de la firme Honda préfèrent s'abstenir de répondre. Kim Huot, le patron d'une branche de Honda sise boulevard Kampuchea Krom, accepte de confier que la célèbre marque japonaise a bien augmenté le volume de sa production mais ne parvient toujours pas à alimenter les entrepôts cambodgiens qui se vident trop rapidement. Chaque matin à l'ouverture de son magasin à 7 heures, précise-t-il, des clients font déjà la queue pour passer commande. Ils sont plus de soixante-dix à défiler chaque jour dans son commerce alors qu'il n'a qu'une vingtaine de véhicules à écouler chaque jour. "Le nouveau modèle 2008 fait fureur !", conclut-il.
Les nouveaux riches "Avant je roulais avec une vieille moto coréenne. Maintenant que je viens de vendre une partie de mon terrain, je vais pouvoir faire comme les autres dans mon village où tout le monde possède déjà la série 2008, voire roule en voiture", se réjouit Sok Sophal.
Il n'est pas le seul à vouloir suivre cette mode. Ros Arun, un habitant de Kompong Speu de 28 ans, est lui aussi monté à la capitale échanger sa liasse de billets obtenus en échange de sa terre contre une factice ascension sociale. "Avant, je récoltais le jus de palme, ce qui permettait tout juste à ma famille de vivre. Et même si j'avais eu quelques économies, je n'aurais pas osé faire une telle dépense. Aujourd'hui, je vois les choses différemment, même 10 000 dollars ne me paraissent plus une somme importante !", lâche-t-il, tout en admettant vouloir imiter ceux qui dans sa province se sont déjà mis aux motos neuves.
La moto tout droit sortie d'usine est le nouvel apanage de ces nouveaux riches issus des campagnes. Vendant en masse leurs terres à la faveur d'une spéculation foncière débridée, ils se retrouvent en possession de fortunes qui leur font tourner la tête. Et deviennent de frénétiques consommateurs qui veulent se couvrir sans attendre des apparats des nantis.
Une dilapidation de capital inquiétante "Que les paysans vendent leurs terres, d'accord, c'est leur droit. Mais si ceux qui les leur achètent n'ont comme idée que de spéculer, d'attendre que les prix continuent à monter, cela n'apporte rien à l'économie du pays", met en garde le Dr Sok Sina, un économiste indépendant. "Le Cambodge est encore un pays en développement. Comment vont faire ces paysans sans rizières ni champs à cultiver ? En revanche, si ces terres sont transformées en zones industrielles, cela signifiera des emplois pour eux", espère-t-il.
Cette situation alarme jusqu'aux plus hauts personnages de l'Etat. Ainsi le Premier ministre Hun Sen, le 12 mars dernier, conseillait-il aux paysans d'employer l'argent de la vente de leur terrain à bon escient. En opérant une reconversion professionnelle ou en réinvestissant l'argent de la vente dans une autre terre, meilleur marché. "Ne dilapidez pas votre argent n'importe comment ! Vous vous séparez de terres qui vous ont été léguées par vos aïeux, un héritage qui a de la valeur", a martelé le chef du gouvernement. Il est en effet à craindre que ces sans-terre volontaires tombent très vite de leur nuage et viennent grossir les rangs des chômeurs et des sans-le-sou.
La sagesse d'un villageois Po Sokhan, originaire d'un village de Kompong Speu, rapporte que les nouvelles maisons se sont mises à pousser comme des champignons dans sa bourgade. "Même les vêtements que portent les paysans ne sont plus des loques souillées de boue comme avant. Ce qu'il ne faut cependant pas oublier, c'est qu'on peut s'être fait construire une jolie maison, s'être acheté une belle moto... mais qu'on a perdu sa terre que le nouvel acquéreur a déjà limitée par des bornes, comme pour nous le rappeler !"
Oncle Chev au karaoké... Une petite fable circule au sujet des "nouveaux riches" de la spéculation foncière... Oncle Chev est invité au karaoké par un ami. La première fois qu'il s'y rend, il demande à écouter la chanson "Oh quel pauvre homme !"*. La deuxième fois, trois semaines plus tard, il veut entendre "Ah quelle chance !"*. Il vient de vendre à bon prix sa terre. La troisième fois, soit un mois plus tard, alors qu'il vient de toucher l'argent de la vente de son terrain, il veut chanter sur "Où est passée ta virginité ?"*. La quatrième fois, soit trois mois plus tard, c'est "La vie est très courte"* qu'il fait programmer : il a entre-temps contracté le sida. Son ami revient une cinquième fois au karaoké, cette fois-ci seul, et fait jouer de la musique traditionnelle klang khek, celle qui se joue aux funérailles... à la mémoire de son défunt compagnon ! *chansons de Sin Sisamouth |