
Phnom Penh (Cambodge), le 11 décembre 2008. Funérailles de Svay Ken, peintre cambodgien décédé à l'âge de 74 ans © John Vink / Magnum Sa petite silhouette fluette s'appuyant sur une canne s'apercevait lors de nombreuses inaugurations d'exposition à Phnom Penh, quand ce n'étaient pas les siennes. Sourcils broussailleux et yeux rieurs, il se montrait discret mais sa présence n'échappait à personne. On se pressait pour saluer avec respect le doyen, septuagénaire, des peintres cambodgiens. Svay Ken n'est plus. Il s'est éteint jeudi 11 décembre d'une maladie qui le rongeait depuis dix ans et l'avait obligé à se cloîtrer chez lui les quatre derniers mois. Il laisse derrière lui une œuvre prolifique mêlant l'histoire de sa propre vie à celle de son pays, le Cambodge, dans un style naïf épuré, presque enfantin, qui a fait sa notoriété au cours de la dernière décennie.
La peinture, source d'expression Sa petite galerie, située non loin du Wat Phnom, dans la capitale cambodgienne, était à son image : un endroit paisible, simple et chaleureux, où les toiles s'entassaient pêle-mêle, parfois poussiéreuses. Le visiteur était libre de plonger dans son univers : portrait de choses et de personnes, scènes du quotidien, le plus souvent tirées de la campagne, épisodes de sa vie, ou encore chroniques historiques. Ici était racontée la lutte pour l'indépendance du pays au début des années 1950, là la vie sous le cruel régime khmer rouge. Sans ses tableaux, les mots lui venaient difficilement. Il lui suffisait de déterrer quelques toiles relatives au sujet de la conversation pour qu'il retrouve une fluidité de parole et se mette à raconter, posément, exhumant de sa mémoire des anecdotes, innombrables. Artiste sur le tard Svay Ken, né en 1933, prend le froc à l'âge de 14 ans. Une décision de ses parents qui veulent lui éviter d'être embrigadé de force par les Issaraks, ce mouvement de paysans qui avaient choisi de prendre les armes pour combattre l'occupant français et dans les rangs desquels se comptaient des bandits sans foi ni loi. Quand Norodom Sihanouk met sur pied la grande armée des Chivapols, une milice pacifiste, en vue de réclamer l'indépendance, Svay Ken a vingt ans et se porte spontanément volontaire. Un engagement dont il parlait avec émotion, et qui lui a donné parmi les plus beaux souvenirs de sa vie. Quand l'indépendance est finalement proclamée en 1953, tous les rêves sont permis.
Svay Ken quitte en 1955 son village de la province de Takéo et prend le chemin de la capitale tenter sa chance. Il décroche un emploi de serveur à l'hôtel Le Royal, "une fonction à laquelle je n'aurais jamais pu prétendre avant à cause de ma condition paysanne", relevait-il dans un entretien en 2003. Au sortir du régime khmer rouge, il réintègre l'hôtel, jusqu'à la retraite qu'on lui demande de prendre en 1993, année où l'Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (Apronuc) plie bagage. Alors âgé de soixante ans, il doit trouver les moyens de générer des revenus pour financer les études de ses enfants et de rester actif. C'est là que la peinture vient le chatouiller, lui le petit-fils d'un peintre qui avait formé ses quatre enfants sans qu'aucun ne reprenne le flambeau. En parfait autodidacte, il se met à jouer du pinceau et, un an plus tard, accroche sa première exposition à Phnom Penh. Un porte-drapeau de la peinture cambodgienne contemporaine Son style unique interpelle et, au fil des ans, les étrangers sont de plus en plus nombreux à lui proposer les cimaises de leurs galeries. A son grand bonheur, ces dernières années, une clientèle cambodgienne commençait peu à peu à acquérir ses œuvres, jusque-là essentiellement recherchées par les Occidentaux. Il faut dire que ses techniques de dessin maladroites qui conféraient toute la poésie à ses peintures à l'huile dénotent dans l'océan de tableaux d'Angkor Wat, d'Apsaras et de scènes bucoliques réalistes - "kitsch" diront certains -, produites à la chaîne par ses pairs. Ses toiles s'exportent en Asie, puis un peu partout sur le globe - il a représenté le Cambodge à la triennale d'art de Fukuoka au Japon en 1999 - le consacrant dans son statut de représentant de la peinture cambodgienne contemporaine. Une œuvre de mémoire Celui qui a traversé pas moins de six régimes politiques au cours de sa vie avait à cœur, aimait-il expliquer, de figer les rites et traditions d'un Cambodge éternel, menacés de disparition par la modernisation à grand train de la société. Ce passeur de mémoire refusait que les jeunes générations puissent ignorer leur passé. Svay Ken n'était pas pour autant un donneur de leçon, mais un amoureux de son pays, bercé de morale bouddhiste. "Mon père était un acharné de travail dans son atelier, déployant une patience sans limites et répandant constamment le bien autour de lui. Je n'arrive pas à trouver les mots pour décrire l'immensité de sa bonté...", décrit Pisith, le fils de Svay Ken. Son vœu, aujourd'hui, est de voir les étrangers et artistes qui ont aimé son père consacrer une rétrospective de ses œuvres à sa mémoire. Avant de partir, Svay Ken aura eu le temps de former à la peinture sa petite-fille, 25 ans, histoire que cette tradition familiale, qui a déjà failli se perdre à jamais, se poursuive après lui. Sur son lit de mort, rapporte son fils, il a déclaré à ses proches qu'il ne doutait pas que sa petite-fille marcherait sur ses pas. Il s'est ainsi retiré de ce monde en toute sérénité.
|
Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier