
Phnom Penh (Cambodge), le 23 août 2007. Au département de prévention contre le trafic d'êtres humains et de protection des mineurs du ministère de l'Intérieur, entretien avec une mineure ©John Vink/ Magnum Deux Français poursuivis pour tourisme sexuel aggravé en Asie du Sud-Est avec des mineures de moins de 15 ans ont écopé, la semaine dernière, de sept ans de prison au tribunal de Colmar (Alsace, France). Tous deux étaient notamment des habitués du Cambodge et de Svay Pak, encore appelé "K11" car situé à onze kilomètres au nord de la capitale Phnom Penh, une sorte de supermarché du sexe à ciel ouvert. Cette affaire a remis au devant de l'actualité le petit royaume khmer comme un pays de destination privilégié des pédophiles et autres délinquants sexuels. Le gouvernement cambodgien s'efforce cependant de se départir de cette mauvaise image, devant lutter contre une industrie du sexe qui relève de plus en plus du crime organisé.
Svay Pak, dans l'ombre mais toujours actif La demande pour des relations sans préservatifs et sans risque de contamination par le virus du sida favorise l'entrée toujours plus importante de mineur(e)s dans l'industrie du sexe. Et Svay Pak a acquis une sinistre notoriété de "paradis" pour les amateurs de sexe avec des mineurs, une spécialité qu'Internet a largement contribué à populariser. Contrairement à la capitale thaïlandaise où les quartiers de prostitution se situent en plein centre, Phnom Penh a vu ces quartiers fleurir en périphérie, "loin des écoles et des pagodes et pour plus de discrétion", rappelle Christian Guth, un retraité de la police nationale française qui, depuis 2000, intervient comme consultant auprès de la police cambodgienne dans la lutte contre l'exploitation sexuelle et le trafic des enfants. "Ainsi, au lieu d'avoir dix à vingt prostituées par quartier, Svay Pak en concentrait trois à quatre cents, voire davantage. Ce regroupement avait pour avantage de permettre un accès facile aux services de santé, de prévention sida et aux aides sociales mais avait l'inconvénient d'être un lieu aisément localisé par les pédophiles et identifié par les médias." Depuis plusieurs années, annonces officielles de fermeture de ce quartier et raids policiers ont alterné, sous l'impulsion d'un gouvernement soucieux notamment d'être mieux noté par les Etats-Unis dans leur classement des pays en fonction de leurs efforts dans la lutte contre le trafic d'êtres humains. Depuis deux ans, le "Kilomètre 11" s'est plongé dans un sommeil toutefois relatif. Les activités y sont dorénavant au ralenti mais ce village sorti de terre dans les années 1980 et entièrement dédié à la prostitution demeure le principal "réservoir" des jeunes prostituées venues du Vietnam. Son visage a changé, explique Patrick Stayton, un responsable de International Justice Mission (IJM), une ONG chrétienne basée à Washington dont le bureau cambodgien est spécialisé dans la lutte contre le trafic sexuel des enfants et la prostitution forcée. "Ce n'est plus comme il y a cinq ans, où à peine arrivé, [les rabatteurs] installaient sur vos genoux de jeunes enfants, sans peur d'être poursuivis. On ne voit plus ça aujourd'hui. [...] Maintenant, ils emmènent les clients à l'intérieur des maisons mais de sorte à ce que ces derniers puissent difficilement retrouver leur chemin vers la sortie, ils les fouillent pour vérifier qu'ils ne dissimulent pas de caméras cachées et l'endroit est surveillé à l'extérieur par plusieurs personnes..." Il y a trois semaines, un Khméro-Américain, qui y organisait de la prostitution enfantine, et un client américain y ont été arrêtés lors d'une descente de police, souligne-t-il, pour montrer que "ça continue". Le nouveau visage de la prostitution au Cambodge Les multiples opérations policières menées à Svay Pak ont poussé les proxénètes à opérer davantage de manière souterraine, pour plus de prudence, et ont contribué à délocaliser la prostitution. "Les jeunes se sont dispersés dans d'autres quartiers de Phnom Penh, ou ont rejoint la ville de Siem Reap [la porte des temples d'Angkor], où le tourisme a explosé, ou encore la cité balnéaire de Sihanoukville qui semble suivre la même voie", fait remarquer Christian Guth. A l'occasion d'une enquête de terrain à Siem Reap conduite en début d'année par IJM, il s'est avéré que soixante des quatre-vingts maisons closes inspectées offraient des prostitué(e)s mineur(e)s. L'industrie du sexe au Cambodge a également changé d'apparence, relève le Français, avec l'apparition de maisons "où sont confinés enfants et également prostituées. Lorsqu'un employé d'hôtel, un guide ou toute autre personne en contact avec des touristes, veut obtenir une mineure pour répondre à la demande d'un client, il contacte un de ces lieux et 'commande' l'enfant qui sera livré directement à l'hôtel du client par exemple." Pour Patrick Stayton, le principe revient tragiquement au même que de "commander un plat à emporter dans les chaînes de fast-food". Ces sortes d'entrepôts d'enfants, originaires de Phnom Penh, du Vietnam et, ces derniers temps, des provinces de Kompong Cham, de Prey Veng et du nord-ouest du Cambodge, sont présents dans la capitale, indique-t-il : à Svay Pak, toujours, mais aussi au Building, cet immeuble décati du Front de Bassac, autour du Marché central ou encore le long de la rue commerçante 63. Autre tendance qui s'est renforcée : la prostitution s'est réfugiée sous d'autres enseignes, comme celles de bars-karaoké, de salons de massage, de clubs de nuit, de beer-garden, etc. Des établissements qui ne disent pas leur nom et où il est beaucoup plus difficile pour les prostituées d'avoir accès aux services de santé qui leur sont destinés. Une nouvelle loi très contestée Le 15 février 2008, le gouvernement cambodgien a promulgué une loi sur la suppression du trafic d'êtres humains et l'exploitation sexuelle, dont l'application a suscité les foudres des petites fleurs et d'organisations de défense des droits de l'Homme, et qui a été suivie de rafles dans le cadre d'une politique "zéro tolérance" des maisons de passe. Le rapport du Département d'Etat américain sur les pratiques des droits de l'Homme au Cambodge en 2008, publié le 25 février 2009, donne des exemples d'une justice qui s'est depuis adoucie à l'égard des pédophiles. Le 4 juin 2008, la cour municipale de Sihanoukville a relâché un étranger soupçonné d'avoir abusé de six enfants âgés de 8 à 13 ans ; le 21 juillet, la même cour suspendait la peine de trois ans d'emprisonnement infligée à un pédophile étranger, du coup relâché, et qui peu après s'enfuyait du pays ; le 26 août, la Cour d'appel réduisait la peine d'un autre pédophile étranger de dix-huit ans à trois ans, en se référant à la nouvelle loi, etc. L'âge du consentement sexuel est fixé au Cambodge à 15 ans. Ainsi, toute relation sexuelle avec un enfant de moins de 15 ans, consentant ou non, est punie par la loi. La faiblesse de la nouvelle législation passée en février 2008, note Christian Guth, réside dans l'absence de définitions claires. "La loi ne retient actuellement que deux niveaux d'infraction : la relation sexuelle ou les attouchements. Or on peut déterminer bien d'autres niveaux de responsabilité." Du coup, constate-t-il, "les juges ont dorénavant tendance à disqualifier les affaires en ne prenant pas en compte le fait qu'il y ait eu pénétration, ce qui réduit la peine à entre seulement 1 à 3 ans de prison". Patrick Stayton lui aussi juge les peines maintenant prononcées contre ces délinquants sexuels souvent "inappropriées" et relève plusieurs lacunes dans la nouvelle loi. Il en cite un exemple : "La possession de documents de pornographie enfantine n'est ainsi pas sanctionnée par la loi, elle ne l'est que s'il y a une intention d'utiliser ces matériaux..." Cependant, nuance Christian Guth, ce n'est pas tant la loi, "certes imparfaite", qui est à blâmer mais plutôt son application. C'est pourquoi il encourage une adoption au plus vite du Code pénal dans sa totalité, ce que le gouvernement a promis de faire [lire sur Ka-set l'article Lutte contre la corruption et Code pénal : le prochain gouvernement du Cambodge attendu au tournant (15-09-2008)]. Selon lui, les services de police - Christian Guth comme Patrick Stayton saluent d'ailleurs les progrès réalisés par l'Unité de lutte contre le trafic d'êtres humains malgré les ressources limitées dont elle dispose -, ont besoin de davantage de formation pour s'adapter aux nouvelles formes de prostitution. "Les choses sont devenues plus complexes qu'avant, les réseaux mieux organisés." Le tourisme sexuel, mais pas seulement... Si les délinquants sexuels occidentaux font plus particulièrement l'objet de l'attention médiatique, les Asiatiques sont les plus nombreux à rechercher la compagnie de mineur(e)s, qu'ils soient Cambodgiens ou de riches Chinois et Sud-Coréens, très présents notamment à Siem Reap où une vierge se négocie à partir de 1 000 dollars, souligne Patrick Stayton. Les Occidentaux sont en effet plus facilement ciblés, car plus visibles et moins bien protégés que les clients locaux, chinois et coréens d'une prostitution enfantine qui demeure socialement tolérée au Cambodge. Ces crimes ne doivent cependant pas faire oublier les nombreux viols commis au Cambodge sur des mineurs, dont le nombre s'établirait entre 400 et 450 par an, note Christian Guth. "Je milite pour qu'on s'intéresse plus à lutter contre ce genre de crimes sans pour autant négliger le tourisme sexuel dont les enfants sont parfois victimes ni le trafic et l'exploitation sexuelle dont ils font l'objet." Le consultant français ne se fait en outre guère d'illusions sur les conséquences de la crise économique mondiale qui commence à affecter le Cambodge et risque fort d'avoir un impact social, qui se traduira par une augmentation de la criminalité, de la consommation de drogue... et de la prostitution.
Les enfants dans la prostitution S'il fallait lister les causes profondes de ce mal au Cambodge, il faudrait citer, selon Christian Guth, consultant auprès de la police cambodgienne dans la lutte contre l'exploitation sexuelle et le trafic des enfants, la pauvreté, l'absence d'éducation, la faiblesse des systèmes judiciaire et policier, le manque parfois de coopération internationale ou encore la lenteur des procédures internationales. Pour Patrick Stayton, un responsable de l'ONG International Justice Mission, les enfants qui échouent dans la prostitution ont, eux ou leurs parents, été trompés, mais très souvent ont été vendus par leurs proches. Les deux experts s'accordent à dire qu'une meilleure coopération s'observe aujourd'hui au Cambodge en matière de protection de l'enfance, notamment entre les organisations impliquées dans ce combat (trois grands réseaux ont ainsi vu le jour) ainsi qu'avec les projets de développement du gouvernement.
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