
Phnom Penh (Cambodge), le 25 décembre 2008. Ny Vichhat, 20 ans, étudiant à l'Université royale des Beaux -Arts © Stéphanie Gée Vichhat est né au Building, a grandi au Building et aimerait se convaincre qu'il pourra continuer à y couler des jours heureux. Un espoir envolé depuis la visite, cette année, de représentants d'une société privée venus proposer aux habitants de racheter leurs appartements pour 40 000 dollars, rapporte-t-il. Il anticipe la disparition de ce quartier vertical au cours de l'année 2009. En attendant, le jeune homme de 20 ans bataille au quotidien pour réhabiliter l'image de son immeuble décati, sis en plein cœur de la capitale du Cambodge, et injustement taxé, selon lui, de repaire de voleurs et de drogués par les Phnompenhois.
"Au Building, c'est pas bien !" Quand Vichhat invite des camarades de classe à la maison, la moitié d'entre eux déclinent l'offre quand il leur indique son adresse... "Et encore, ceux qui viennent, j'ai dû les rassurer longuement, leur expliquer qu'ils ne couraient aucun danger !" De même, quand il doit rentrer chez lui en moto-taxi, plus d'un conducteur refuse de faire la course, "y compris dans la journée". Certains se sont fait passer à tabac au pied de l'immeuble et depuis, nombre d'entre eux ne veulent plus y remettre les pieds.
"J'entends continuellement dire : 'Ah, là-bas, au Building, c'est pas bien !' Cela me lasse, me lasse...", répète-t-il de sa voix douce, agacé par cette stigmatisation. Il est arrivé que certains garçons de son âge du Building en viennent à se quereller violemment avec des gens "de l'extérieur" pour défendre leur univers, aujourd'hui malfamé, souligne-t-il.
Un plaidoyer en faveur du vieil immeuble "C'est depuis 2002, je dirais, que les gens ont commencé à regarder de travers le Building. Cela correspond à l'arrivée de la drogue dans l'immeuble... Tout n'est pas rose au Building, certes, mais ce n'est pas non plus l'apocalypse, proteste Vichhat. C'est vrai qu'il y a des drogués, des prostitués... Mais chacun vit sa vie et ces personnes ne nous causent pas d'ennuis ! Je suis heureux ici, je n'ai pas honte de l'endroit où je vis !"
"Je ne veux pas partir d'ici, mais beaucoup d'habitants, eux, ne rêvent que de cela..." Pour redonner un vernis à cette barre d'appartements flétrie par l'usure du temps et la main de l'homme, des habitants avaient suggéré de lancer une cotisation pour financer des travaux de rénovation. Mais tous n'ayant pas les moyens de contribuer, l'idée a été abandonnée, raconte, mélancolique, Vichhat.
L'étudiant de 3e année de l'Université royale des Beaux-arts (Urba), inscrit au département du théâtre parlé (lakhaon niyé), a des airs de Don Quichotte. Lors d'un atelier de photographie organisé par l'association Aziza - qui offre activités et cours à la jeunesse du Building et envers laquelle Vichhat n'a pas assez de mots pour exprimer sa reconnaissance -, il a choisi comme sujet d'étude son jeune frère, également étudiant à l'Urba, à la section cirque. Son propos ? Démontrer que le Building n'abrite pas seulement des jeunes de mauvaise vie mais aussi et surtout une jeune génération épanouie, des artistes...
Un voisinage d'exception La solidarité est un mot qui prend tout son sens au Building, explique Vichhat, frange de côté, portant un gilet parsemé de têtes de mort flottant sur un ample caleçon, et une grosse croix argentée pendant à son cou, non pas par conviction religieuse mais par pur plaisir esthétique.
"Si un voisin tombe malade, il y aura toujours quelqu'un pour l'emmener à l'hôpital, on se relaiera à son chevet. Les plus âgés prennent aussi toujours le temps de donner des conseils aux plus jeunes et, lors des fêtes, on partage les mets, c'est un rituel !"
L'artiste en herbe s'est fait au Building une bande d'amis qu'il considère comme une extension de sa fratrie. Avec délice, il se remémore les parties de cache-cache endiablées, de balle au prisonnier version cambodgienne, ou encore des matches de football déchaînés qu'ils disputaient sur l'esplanade qui s'étendait au pied de l'immeuble avant que le chantier du futur ministère des Relations parlementaires ne vienne réduire à néant leur aire de jeux. Ce "détournement" d'espace, les jeunes du Building ne l'ont toujours pas digéré.
Plus grand, il a investi les terrasses de l'immeuble, "sales", mais un endroit idéal pour goûter à un peu de quiétude ou se retrouver entre amis, et faire la fête. "Au dernier Nouvel an [khmer], on avait installé là-haut des enceintes et on a dansé toute la nuit !"
Un artiste déterminé Derrière une altière tranquillité, Vichhat dissimule une vraie force de caractère. Les arts le chatouillaient "depuis tout petit", sans qu'il puisse s'expliquer d'où lui vient cette passion. Une carrière artistique n'était cependant pas du goût du père, qui voulait qu'il s'oriente vers des études plus sages, plus conventionnelles. Quand il souffle ses dix-huit bougies, son père décède. La voie est alors libre pour qu'il se consacre pleinement à sa passion.
Il n'a pas renoncé quand, il y a deux ans, l'Urba - dont quelques-uns de ses professeurs vivent aussi au Building - a été relocalisée au nord-ouest de la capitale, le bout du monde pour bon nombre d'élèves. La moitié d'entre eux n'auraient pas suivi ce déménagement, estime Vichhat. Pour stopper l'hémorragie, raconte l'étudiant, le roi Sihamoni a financé des bus de ramassage, qui font désormais la navette entre le centre de Phnom Penh et la faculté.
Vichhat a encore trois ans d'études devant lui et des horizons ouverts, veut-il croire. "Je ne m'inquiète pas. Aujourd'hui, il est bien plus facile qu'avant de trouver un emploi dans la culture !" S'il s'angoisse, c'est au sujet de la mort annoncée du Building - "Si on doit partir, on ne sait pas où on ira..." - et de cette communauté chaleureuse qu'il quittera avec regret.
Les gens du Building Fonctionnaires, commerçants, artistes, prostitués... Ka-set donne la parole, chaque mois, dans la chronique "Les Gens du Building", aux habitants d'un haut lieu urbanistique de la capitale du Cambodge Phnom Penh, le "Building blanc", dont la disparition prochaine a été annoncée.  - Les gens du Building (1) : Il était une fois à Phnom Penh deux Buildings - Les gens du Building (2) : Echec et mat sur café noir - Les gens du Building (3) : Au salon des belles-de-nuit - Les gens du Building (4) : La probité pour bâton de vieillesse - Les gens du Building (5) : Linda met les jeunes à la console - Les gens du Building (6) : Hun Sarath, la voix d'or de l'immeuble
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