| Leak Linda, mère de deux enfants et épouse d'un chauffeur de taxi, ne comprend rien aux jeux vidéo. Elle le dit sans complexe, "ça la dépasse". Et pourtant, elle est la patronne d'une petite salle de jeux vidéo à Phnom Penh, capitale du Cambodge ; en fait, le salon de l'appartement du 3e étage du Building, deuxième cage d'escalier, où vit sa petite famille et qu'elle a réaménagé en conséquence il y a plus d'un an.
Des jeux éducatifs et rentables C'est son fils de 15 ans qui lui en a donné l'idée. L'adolescent aime fréquenter ce genre d'endroits, présents dans le voisinage de son école. Linda se dit différente des autres mères qui tentent par tous les moyens de tenir leurs rejetons éloignés de ce type de divertissements. "Tant qu'il ne sèche pas les cours et qu'il rapporte de bonnes notes, pourquoi le priverais-je de cette distraction ? En plus, ça le familiarise avec l'informatique et l'anglais - car toutes les indications de jeux sont rédigées en anglais - ce qui, je suis sûre, pourra lui servir plus tard...", argumente-t-elle. Les jeunes vont et viennent chez Linda. Et contre les petits creux, la patronne leur prépare des bols de nouilles frites ou écoule ses gâteaux et autres friandises. Depuis des années, elle tient une petite échoppe à l'entrée de chez elle. Dans le couloir. "Les jeux ont permis de doper les ventes", concède-t-elle. Mais elle a conscience que pour maintenir son business à flot, elle doit maintenir en éveil la curiosité de sa clientèle adolescente. "Ils ne veulent pas de jeux démodés. Il faut donc rester à la page. Je viens de racheter des ordinateurs. Et mon fils se tient au courant des nouveautés pour qu'on reste à la page. C'est lui qui montre aux clients comment jouer car certains ne sont pas habitués à se servir d'un ordinateur." "La Playstation 2, c'est dépassé" Quant à sa fille de 12 ans, elle s'est également prise au jeu, même si les "jupes-soquettes" semblent exclues de cet univers. "J'aime pas la Playstation 2, c'est dépassé, on s'ennuie vite !" Le petit bout de femme sautille, bredouillant des mots anglais appris dans une école privée. "J'étudie cette langue car c'est important de la connaître : je veux devenir infirmière. Il faut que je puisse me débrouiller si jamais j'ai à m'occuper de malades étrangers", explique-t-elle avec une spontanéité désarmante. De fil en aiguille, la cadette lâche que son père voudrait en fait qu'elle devienne guide touristique et insiste donc pour qu'elle maîtrise la langue la plus usitée dans cette profession. La fillette se dit satisfaite de la nouvelle orientation commerciale maternelle. "Depuis que maman a ouvert une salle de jeux, elle est bien plus cool et il est plus facile de lui demander de l'argent de poche", résume-t-elle tout en s'empiffrant de poudre chocolatée Milo. Les discussions s'interrompent. D'un seul homme tout le monde se lève des sièges obstruant l'étroit couloir au passage de bonzes, qui glissent dans un bruissement de toges, en file indienne et sébile en main en quête de dons. De l'autre côté du couloir, l'ombre d'un garçon perché sur des rollers se dessine et, quelques arabesques plus tard, s'efface. Des garçons "sages" Interrogée sur le fait que les autorités ont procédé à maintes reprises à Phnom Penh à la fermeture d'établissements de jeux vidéo à proximité des écoles, accusés de dévoyer les élèves, Linda se renfrogne. "Je n'ai jamais reçu la visite de la police pour me demander de mettre fin à cette activité. Chez moi, les jeunes s'amusent bien, et aucun parent n'est venu s'en plaindre ! Je ne vois pas ce qu'il y a d'illégal dans les jeux vidéo, ce n'est tout de même pas de la drogue !" Qu'ils sortent des salles de cours ou soient des jeunes sans travail, les clients de Linda viennent tuer le temps. "Je préfère les voir derrière des ordinateurs plutôt que traîner leurs guêtres en bas et babiller avec les motodops ou encore, pire, s'acoquiner avec des voyous, des drogués. Je suis sûre qu'avec les jeux vidéo, ils développent leur quotient intellectuel", défend-elle, ajoutant qu'elle n'accueille que des garçons "sages". S'offrir un ticket de sortie du Building Les bons jours, soit le week-end, Linda peut empocher jusqu'à 15 000 riels, contre 5 000 riels les jours d'école, l'heure de détente dans un monde virtuel étant facturée 1 000 riels. Il lui a fallu plusieurs années d'économies avant de réaliser cet investissement en consoles et ordinateurs. Un risque qu'elle dit avoir pris "sans regret". Avec au bout le lointain rêve de "quitter le Building" où elle est arrivée voilà dix ans. Tout ce qu'elle fait, elle le fait pour atteindre cet ultime objectif : recommencer une vie loin de cet univers qu'elle a pris en horreur. "Au début, on trouvait la vie douce ici. Les habitants n'étaient que des fonctionnaires, on s'entendait bien." Puis, cette tranquillité a été ébranlée, la concorde s'est fissurée, et l'image du Building s'est ternie. "Il y a aujourd'hui trop de monde, trop de bruit, trop de délinquance. Parmi les derniers arrivés, on compte des drogués, des voleurs, etc.", lâche Linda, dont le flot de récriminations à l'endroit du Building ne semble vouloir se tarir. Ce qui l'offusque le plus, explique-t-elle, c'est cette réputation d'endroit interlope qui colle aujourd'hui au Building. "En fait, les prostitués et les drogués sont concentrés au bout du bâtiment, c'est tout ! Mais les gens ont vite fait de généraliser et de dire que le Building en est peuplé ! C'est pourquoi je n'ose jamais avouer où j'habite. Je mens même à mes amies. J'ai peur qu'on me raille. Et puis, je m'inquiète pour l'avenir de ma fille, elle n'a que 12 ans..." Alors, non sans nostalgie, Linda évoque le jardin qui s'étirait autrefois devant leurs murs, et sur lequel a grandi l'ombre du ministère des Relations parlementaires. "Avant ce chantier, les enfants jouaient paisiblement sur l'herbe, on s'y retrouvait aussi pour admirer les feux d'artifice tirés lors des grandes occasions... C'était le bon vieux temps." |