
Phnom Penh (Cambodge), le 28 janvier 2009. Khun Sokchea, sculpteur reconnu et l'un des représentants des habitants du Building © Stéphanie Gée Mercredi 28 janvier, l'ambiance était morose au Building. Les petits groupes d'habitants qui essaiment dans les cages d'escalier et couloirs de ce bâtiment du quartier Bassac, à Phnom Penh, affichaient l'air grave des jours noirs. Quatre jours plus tôt, sous leur nez, les dernières familles de Dey Krohom étaient cavalièrement expulsées. En quelques heures, toute trace de cette communauté était balayée. Ne restait plus qu'un terrain vague sur lequel des ouvriers ont commencé à s'affairer et une maudite palissade accolée à l'arrière du Building, là comme un avertissement du sort prochain qui les attend. En deux temps trois mouvements, on se retrouve dans un appartement du rez-de-chaussée, celui de Khun Sokchea, un sculpteur renommé, fraîchement élu représentant du Building.
Un sculpteur, une chanteuse et un militaire A peine sommes-nous installés dans son salon que Sokchea soupire : "On étouffe vraiment depuis qu'ils ont mis cette barricade !" Nous nous relevons et partons explorer. La porte arrière de son logement donne désormais sur le chantier, et non plus sur cette allée où il faisait bon prendre l'air et circuler. Le chef du quartier est "aveugle" - comprendre inefficace. Les habitants n'ont donc pas attendu pour se mobiliser. Dans l'ordre : désigner trois porte-parole choisis parmi eux - le sculpteur Sokchea, la chanteuse Hun Sarath* et un militaire -, faire circuler une pétition qui a recueilli les signatures de 202 des 360 familles du Building pour demander à récupérer leur "bien", ce petit couloir à l'est du bâtiment, et porter la pétition aux bureaux des autorités du quartier, de l'arrondissement et de la municipalité.
De l'expulsion à la barricade, l'estomac se noue Mme Hun Sarath, toujours aussi élégante, a rejoint Sokchea. On reparle de l'éviction de samedi. "J'ai été vraiment surpris ! Il n'y a que les bêtes sauvages pour agir comme ça !", commente, encore incrédule, le sculpteur, sous le regard de deux impassibles Apsaras de bois géantes qui se déhanchent avec grâce dans son dos. Son œuvre. Il rapporte que sa nièce logeait dans une cabane de Dey Krohom qu'il avait achetée en 2004. "Elle n'a eu le temps de sauver que quelques habits et moi je n'ai obtenu aucune compensation car la maison n'a pas de numéro, me reproche-t-on !" On en revient toujours à la palissade. Ils en ont l'estomac noué, les deux représentants. "On en a perdu l'appétit... Le Sangkat [autorités du quartier], c'est comme nos parents. S'ils ne s'occupent plus de nous, c'est fini ! Tout ça à cause de la corruption...", explique dans une grimace Sarath. "C'est fatiguant de se battre", ajoute-t-elle.
Le chantier leur fait peur. "Quand ils vont commencer, aussi près, les fondations de leur tour, cela risque d'ébranler notre building, des fissures vont apparaître, peut-être des dégâts plus graves encore...", redoute le trapu sculpteur, avant de lâcher ce qui sera son leitmotiv : "J'étouffe" ! Il vit là depuis 1985-86. "A quel dieu s'en remettre ?" Un jour, la dernière heure du Building viendra, glisse-t-on. Craignez-vous d'en être chassés ? "Ah non !", tranche la chanteuse. "Aucun risque. On vit ici légalement !" Sokchea lui emboîte le pas : "Ces logements nous ont été donnés par l'Etat. On ne possède pas de titres de propriété mais des livrets de famille et des carnets de résidence !" On s'obstine : Oui, mais si... "Et bien, on partira mais à condition que l'on nous offre des compensations financières qui ne soient pas dérisoires - comme pour Dey Krohom... - et calculées en fonction de la superficie de chaque appartement", déclare-t-il, catégorique. Oui, la perspective de négociations dont ils sortiraient grands perdants les effraie. Les angoisse. "Que faire ? A quel dieu s'en remettre ?", glisse le sculpteur, un brin désabusé. "On voudrait partir qu'on ne trouverait personne pour racheter nos logements !" Une carrière d'artiste sur le tard Puis, nous retrouvant seuls avec Sokchea, on interroge l'artiste et non plus le représentant. Son visage s'égaye. Il est venu sur le tard à la sculpture, initié par un beau-frère, raconte-t-il. A 52 ans, il n'a derrière lui qu'un peu plus de dix ans de carrière. Et avant ? "J'ai été vélo-taxi puis cyclo puis..." Il s'interrompt soudainement et balaie l'air de son bras dans un geste de lassitude : "On n'a pas besoin de parler de mes années de pauvreté !" On n'insiste pas.
Une fois formé au maniement du burin, ce père de six enfants, fier d'annoncer qu'il compte déjà cinq petits-enfants, s'est mis à son compte et a commencé à travailler dans l'anonymat et... la misère. Il réalise néanmoins, en 2001, une statue de 3,5 mètres de haut pour la pagode d'argent sise dans l'enceinte du Palais royal. Il était sur le point d'abandonner quand, en 2003, il décroche le premier prix de sculpture de la deuxième édition d'un concours national organisé par le ministère de la Culture. Il pensait qu'il fallait déjà être connu pour être distingué. Quand il évoque cette anecdote, il semble encore surpris comme s'il venait juste d'apprendre qu'il était l'heureux lauréat. Il exhibe tel un précieux trésor le trophée doré - trois garudas scellés les uns aux autres - soigneusement protégé sous un plastique transparent. Ce prix lui sert de sésame : les commandes d'oknhas et autres excellences commencent à affluer. Fresques sculptées de 3 à 4 mètres de long, statues de l'art khmer classique de taille humaine... réalisées avec une précision d'orfèvre. Sokchea fait le plus souvent dans le traditionnel, se conformant aux goûts de sa clientèle select, travaillant du bois précieux importé des provinces du nord du Cambodge. "Dans un petit espace fermé, il est plus pratique de tailler le bois que la pierre", explique-t-il. Sur la dizaine d'élèves qu'il a encadrés - son verdict : "nuls pour la plupart" - il n'en reste plus que deux à ses côtés, relève-t-il. Le début des problèmes ? Cet échange jovial est à nouveau assombri par l'ombre de la barricade qui le hante. Quand les habitants sont venus le chercher, il a tout d'abord refusé net. "Après réflexion, je me suis dit qu'il fallait être solidaire. J'ai accepté de devenir représentant. J'ai même dû mettre un peu de ma poche pour les frais de dossier de la pétition..." Le combat ne fait sans doute que commencer. Jeudi, rapportait le sculpteur vendredi (30 janvier) au téléphone, un responsable du quartier est allé trouver la compagnie concessionnaire 7NG**, responsable du chantier à Dey Krohom, pour lui demander de dégager un couloir de 1 mètre de large derrière le Building. Après avoir longtemps tergiversé, la compagnie aurait finalement cédé, en n'accordant toutefois qu'une largeur de 70 cm. "Ce n'est pas assez !", peste déjà Sokchea. Un mur de briques a commencé à s'élever. Le sculpteur se dit "désespéré". Il n'a pas fini de dire qu'il "étouffe".
* Retrouvez le portrait de Hun Sarath : Les gens du Building (6) : Hun Sarath, la voix d'or de l'immeuble (28-11-2008) ** Malgré d'incessantes tentatives téléphoniques, nous n'aurons pas réussi à obtenir un commentaire de la direction de 7NG sur ce problème. Les gens du Building Fonctionnaires, commerçants, artistes, prostitués... Ka-set donne la parole, chaque mois, dans la chronique "Les Gens du Building", aux habitants d'un haut lieu urbanistique de la capitale du Cambodge Phnom Penh, le "Building blanc", dont la disparition prochaine a été annoncée.
- Les gens du Building (7) : Vichhat, fils du Building et fier de l'être (26-12-2008)
Egalement sur Ka-set - Entre émotion et mobilisation, les réactions des internautes face à l'expulsion de Dey Krohom (29-01-2009) - Des briques mais pas d'argent : les compensations aux expulsés de Dey Krohom revues et corrigées (27-01-2009) - Violences foncières au Cambodge : Dey Krohom totalement nettoyée au terme d'une expulsion musclée (24-01-2009)
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
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