
Kompong Tralach (Cambodge), le 17 mai 2007. Elèves attentives d'un cours prodigué à l'école coranique située près de la mosquée de ce village de Kompong Chhnang © John Vink / Magnum Le port du niqab et le discours qui l'accompagne sont loin de rallier l'ensemble de la communauté musulmane du Cambodge. Les contempteurs de ce mode d'habillement érigé en devoir mettent en garde contre une dégradation de la condition de la femme musulmane, ainsi réduite, selon eux, à un rang inférieur à l'homme. Les musulmans cambodgiens, connus pour être modérés, regardent leurs frères prônant une lecture rigoriste de l'islam comme des "extrémistes", et s'interrogent sur les bienfaits de cette pratique, n'y voyant qu'une perte de la liberté et des droits de la femme. (Seconde partie)
Une pratique qui n'est pas imposée dans les textes L'oknha Sos Kamry, président du Haut conseil pour les affaires religieuses musulmanes, fait correspondre l'émergence de cette mode du port du voile quasi intégral chez les musulmanes du Cambodge avec le début des échanges diplomatiques et commerciaux entre le Cambodge et des pays musulmans. Certaines nations arabes financent en parallèle depuis plusieurs années des associations musulmanes cambodgiennes, offrent des bourses d'études à des jeunes dans des écoles coraniques ou encore sponsorisent des pèlerinages à la Mecque, ce qui constitue l'un des cinq piliers de l'islam.
Le responsable veut cependant croire que le port du niqab ne se généralisera pas dans la communauté musulmane cambodgienne, cette obligation ne figurant pas dans le Coran. "L'islam dit que les femmes ne doivent pas montrer leurs cheveux, ni leur corps, à l'exception des pieds et des mains. Mais l'obligation pour les femmes de se revêtir d'un niqab n'a pas été spécifiée par Allah. La religion est une chose, la pratique en est une autre, et elle appartient à chacun", estime-t-il, se refusant à porter un jugement, au nom de la liberté de culte, sur ceux et celles qui défendent cette tradition.
Une pratique qui ne séduit pas les autorités cambodgiennes Le gouvernement n'interdit pas cette pratique, suivie le plus souvent dans de simples classes de religion mises en place par des associations musulmanes au Cambodge. Au ministère des Cultes, on ne voit cependant pas d'un bon œil ce que l'on considère être comme une mise en cage des femmes, et que l'on qualifie de "retour en arrière".
Le secrétaire d'Etat aux Cultes Sith Ibrahim fait part de son désarroi : "On devrait plutôt encourager les filles à se libérer des traditions strictes et promouvoir leur éducation. Si on enferme une femme dans un niqab, on la perd ! Elle ne peut plus poursuivre ses études. Or le monde actuel a besoin des femmes, dans la vie sociale, économique et politique, dont elles doivent être des acteurs à part entière au même titre que les hommes."
Sith Ibrahim continue sur sa lancée sur un ton sans appel. "Cette pratique n'aide pas à améliorer la condition féminine, tout au contraire ! Le port du niqad réduit leur univers au minimum, il leur fait perdre leur beauté, leurs liens sociaux ! C'est vraiment regrettable", déplore le secrétaire d'Etat qui dénonce l'intention cachée des écoles imposant cette pratique qui n'est autre que de "faire plaisir à leurs donateurs".
Si la liberté religieuse est garantie dans la Constitution cambodgienne, Sith Ibrahim annonce que son ministère entend prendre des mesures pour réguler cette pratique et, plus généralement, contrôler les activités des associations musulmanes au Cambodge.
Une tenue pas très pratique La vue de ces ombres noires met mal à l'aise plus d'un Cambodgien, qu'il soit "cham" ou non. Les musulmanes qui ne regimberaient pas contre un changement radical de leur garde-robe font valoir que le niqab s'accommode mal à leurs activités professionnelles, et conviennent mieux aux adolescentes.
Une bouchère du village de Prek Tapouv, situé à une dizaine de kilomètres de la capitale Phnom Penh, raconte avoir dû renoncer à porter le niqab. "Dès le jour où j'ai commencé à me vêtir ainsi, plus personne n'osait s'approcher de mon stand ! J'ai dû remettre mes habits d'avant pour ne pas faire fuir toute ma clientèle ! On ne fait pas confiance aux personnes qui ne montrent pas leur visage... Seules les femmes mariées à de riches hommes, qui ne sont donc pas contraintes de rapporter des revenus au foyer, peuvent revêtir le niqab et rester à la maison", en déduit la commerçante dont les impératifs matériels quotidiens l'ont définitivement emporté sur la peur de décrocher un mauvais karma.
Les pays pauvres ciblés Un musulman pratiquant révulsé par l'introduction de cette pratique au Cambodge fustige le prosélytisme de ce mouvement extrémiste qui, "ayant échoué à imposer ses idées dans les pays développés, s'est tourné vers les pays pauvres dont les populations sont plus faciles à convaincre".
"Voici comment ils procèdent : leurs représentants convertissent les chefs de famille à leurs principes, leur expliquant le bien-fondé du port du niqab, puis ces hommes ordonnent à leurs femmes et leurs filles de s'y soumettre. Dans un pays comme le Cambodge où la liberté de culte est totale, cette pratique s'enracine vite dans les communautés musulmanes, en particulier dans les campagnes. La majorité des leaders religieux étant morts sous les Khmers rouges, ces personnes peu éduquées se retrouvent sans guides moraux et se laissent aisément impressionner par ces discours leur affirmant que l'islam réclame d'eux qu'ils suivent ces pratiques. Or ces fidèles n'aspirent qu'à une vie heureuse après leur mort, croyant que l'existence qu'ils mènent actuellement est de courte durée. Ils sont prêts à croire que respecter à la règle ce code de conduite leur assurera une vie éternelle..."
|