
Phnom Penh (Cambodge), le 6 novembre 2008. Him Sophy, compositeur de "Where elephants weep", le premier opéra-rock cambodgien, dont la première mondiale aura lieu à Phnom Penh le 28 novembre © Laurent Le Gouanvic Qu'il se trouve dans une petite maison d'un village de Prey Veng, dans les salles de classe de l'école de musique de l'Université des Beaux-arts de Phnom Penh, dans les rues de Moscou ou au milieu des gratte-ciel de Manhattan, à New York, Him Sophy n'a qu'une idée en tête : jouer de la musique et continuer, inlassablement, à explorer de nouveaux horizons musicaux. A 45 ans, ce compositeur cambodgien formé à la musique classique occidentale vient d'achever une œuvre qui reflète parfaitement son insatiable curiosité et son désir de puiser parmi les différentes cultures musicales, à commencer par celle de ses ancêtres : un opéra dans lequel se marient instruments traditionnels du Cambodge et formation rock. A deux semaines de la première mondiale de "Where elephants weep" ("Où les éléphants pleurent"), le 28 novembre au théâtre Chenla de Phnom Penh, cet infatigable travailleur du son raconte pour Ka-set, avec un enthousiasme communicatif, son parcours hors norme, la genèse de ce premier opéra rock khmer et ses projets.
Une vie musicale Him Sophy aime parler de lui, raconter, anecdotes à l'appui, son histoire qu'il sait extraordinaire, celle d'un jeune Cambodgien né dans la campagne de Prey Veng, fils et petit-fils de musiciens traditionnels khmers, devenu le premier compositeur cambodgien d'un opéra qui fera bientôt le tour de l'Asie, sinon du monde, avant de brûler les planches aux Etats-Unis. Invariablement cependant, ses propos reviennent à l'essentiel : la musique. Le film de sa vie serait, à l'évidence, une comédie musicale à la bande originale particulièrement éclectique. Ce film-là commencerait au son du tror, un instrument traditionnel khmer à cordes dont jouait son grand-père, au sein d'un ensemble de musique arak, dans la province de Prey Veng, à l'est du Cambodge. Suivraient quelques notes de roneat, sorte de xylophone, auquel s'illustrait son père, spécialiste de la musique pin peat. Des instruments traditionnels cambodgiens sur lesquels le jeune Sophy, comme son frère Him Sarin, a fait ses premières gammes. Un petit pianiste prometteur... Mais rapidement, c'est sur les touches noires et blanches d'un piano que Him Sophy poursuit son apprentissage, passant brillamment, en 1972, à l'âge de 9 ans, l'examen d'entrée à l'école de musique rattachée à l'Université des Beaux-arts de Phnom Penh, poussé dans cette voie par son frère et sa sœur. "Ils voulaient que j'apprenne la musique classique occidentale, livre sans plus d'explication Him Sophy. J'étais le seul de la famille à jouer du piano et je réussissais très bien. J'étais le premier de la classe en dictée musicale, en solfège, en théorie de la musique", énumère-t-il, avant d'exhumer, du fond de sa mémoire, les visages et les noms de ses professeurs de musique français : Madame Denos et Monsieur Hayer. Deux noms qu'il répète, avec le respect que l'on doit à ses maîtres, et qui font resurgir des souvenirs, à commencer par les mots d'une langue française que Him Sophy maîtrise mais qu'il hésite à utiliser, plus à l'aise en anglais. Aujourd'hui, il rêverait de leur présenter ses œuvres, concrétisations de tous les espoirs placés par ces enseignants dans l'enfant qu'il était alors. Des espoirs qui semblaient envolés, alors que le jeune Sophy, promis à de brillantes études en France au terme de son cursus à Phnom Penh, est prématurément contraint d'interrompre sa scolarité. Avec l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir, il est évacué, comme des millions de ses compatriotes, à la campagne et se voit obligé, à défaut de pouvoir l'oublier, de dissimuler son passé de petit musicien classique. Malgré tout, y compris durant les années noires du régime polpotiste, Him Sophy n'abandonne pas la musique. S'il est alors beaucoup trop risqué de s'essayer à des instruments occidentaux, les sonorités traditionnelles sont en revanche tolérées, au moins dans la campagne de Prey Veng dans laquelle il vit. Il apprend donc à jouer du tror, avec son oncle, qui l'accompagnait au roneat. "Nous jouions surtout à la tombée de la nuit, mais ils [les khmers rouges] n'y prêtaient pas grande attention, du moment que ce n'était pas de la musique occidentale ou qu'il n'y avait pas de lien quelconque avec la religion", se souvient-il. De cette période, il a aussi gardé en mémoire certains chants révolutionnaires, dont il reprend des leitmotivs dans l'opéra "Where elephants weep", reproduits comme autant de symboles musicaux des souffrances et de l'oppression passées. L'harmonium, instrument de la renaissance Aux chœurs de la propagande khmère rouge et aux plaintes aigües du tror succède une étrange musique, dont les sonorités incongrues ont valu à Him Sophy ses premières heures de gloire. Au lendemain du régime khmer rouge, le jeune musicien, de retour dans son village natal, trouve par hasard un vieil harmonium français, abandonné là depuis plusieurs années. "Personne ne comprenait ce que c'était mais, par chance, les habitants ne l'ont pas démonté pour en prendre le bois. Seules deux touches avaient été perdues. Je l'ai réparé en deux jours et j'ai commencé à jouer. Les gens adoraient ça. J'ai joué jour et nuit, à tous les mariages, à toutes les fêtes. Je me souvenais de toutes les mélodies, de toutes les chansons que j'avais apprises. Les gens ne me payaient pas, mais ils me remerciaient en me donnant un peu de riz, des victuailles… J'étais content de rendre les gens heureux. Tout le monde me connaissait dans le coin, à l'époque. Mais mon père voulait que je fasse autre chose de ma vie. J'avais 17 ou 18 ans…" Him Sophy retourne alors à Phnom Penh, où il obtient un travail au sein de la municipalité. La musique ne le quitte pas : il compose ses premières chansons, réintègre l'école des Beaux-arts et, quelques années plus tard, en 1985, décroche une bourse qui lui permet de poursuivre sa formation classique à Moscou où il restera jusqu'à l'obtention d'un doctorat en musicologie et composition. Parallèlement aux grands noms de la musique russe - Tchaïkovsky, Prokofiev… - l'étudiant cambodgien découvre les impressionnistes français auxquels il voue encore une admiration sans borne. "L'impressionnisme européen ressemble d'une certaine manière à la musique pentatonique asiatique", lâche-t-il tout sourire, avant de s'extasier à l'évocation de La Mer, "une oeuvre incroyable", du compositeur français Claude Debussy. A la recherche d'un style nouveau Ce séjour moscovite, qui ne s'est achevé qu'en 1998, aura irrémédiablement marqué le musicien cambodgien, devenu en une quinzaine d'années un compositeur unique en son genre. Il connaît alors la vie d'artiste, celle des musiciens en quête de renommée, "très misérable", glisse-t-il soudain dans un parfait français : hébergé chez des amis, gagnant sa croûte grâce à quelques heures de cours dispensés et économisant chaque rouble. "J'ai étudié très dur. Je rêvais de devenir un grand compositeur, comme Bach, Berlioz, Ravel dont j'avais découvert les biographies, petit, dans le dictionnaire Larousse…", confie-t-il, non sans une pointe d'auto-dérision. Au cours de sa formation russe, il a appris, au contraire, à s'émanciper de ces augustes figures. "Mes professeurs ne m'ont jamais forcé à composer à la manière de ces grands musiciens. Ils m'ont encouragé à développer mon propre style. Et aujourd'hui, je peux dire que j'ai mon propre style. Pour mon doctorat, j'ai composé moi-même, j'ai créé mes accords et mes harmonies, en me basant sur la modalité de la musique traditionnelle cambodgienne." Les titres de ses compositions reflètent bien ce style à la croisée des cultures : "Le déclin d'Angkor - pour soprano, flute, clarinette, violoncelle, harpe et percussions" ; "Les paysages du Mondolkiri - pour violoncelle et khloy (instrument à vent khmer)" ; "Les pierres dansantes - musique pour danse contemporaine cambodgienne"... Jamais, cependant, il n'avait encore composé un opéra et encore moins une oeuvre mêlant accents rock et sons traditionnels khmers. C'est chose faite, avec "Where elephants weep", opéra rock auquel il travaille depuis 2001, aux côtés du producteur américain John Burt, rencontré par l'intermédiaire de l'Asian Cultural Council (ACC) qui lui avait attribué une bourse, et de la librettiste franco-américaine Catherine Filloux. Les instruments traditionnels réinventés "C'était un énorme défi que de vouloir mêler des instruments traditionnels à du rock. Tout d'abord, la plupart des musiciens khmers n'ont appris la musique que par tradition orale et ne savent pas lire les partitions. C'était le cas de mon frère, décédé récemment, qui m'a beaucoup aidé sur cet opéra. Il ne connaissait rien au solfège mais était un excellent musicien, raconte Him Sophy. Ensuite, en tant que compositeur, il était difficile de mélanger des sonorités aussi différentes. J'ai donc essayé de réinventer des instruments traditionnels, d'en faire notamment des instruments chromatiques plutôt que diatoniques, d'une certaine manière." Un travail qu'il n'a pas réalisé seul, tient-il à souligner : il a impliqué six musiciens traditionnels cambodgiens, recrutés à la fois pour leur profonde connaissance de la musique traditionnelle, leur persévérance et leur volonté de faire évoluer leur art. "Beaucoup ont abandonné au bout de quelques jours devant les exigences du Dr Him Sophy et la complexité de ce qu'il nous demande de faire, explique l'un d'eux, Keo Dorivan, qui a conçu, avec le compositeur, les cornes de buffle, "traditionnellement utilisées pour appeler les éléphants dans la forêt", qui jouent un rôle central dans l'opéra "Where elephants weep". "Nous devons suivre ses idées et lui faire confiance !", s'amuse le musicien, qui tient dans ses mains un étrange banjo khméro-américain conçu spécialement pour cet opéra. Sans tabou Him Sophy, qui a transformé le salon de son domicile en studio de répétition, passe d'un instrument à l'autre, discute avec le guitariste rock, cheveux longs et jean déchiré, des problèmes de pédale de distorsion, avant de revenir vers un joueur de roneat, toujours animé de la même passion, sans tabou ni distance. Ses prochaines oeuvres témoigneront du même désir d'ouvrir de nouvelles voies musicales en puisant dans le passé et la culture khmère, promet-il. Il travaille notamment à la composition d'un "Requiem pour le Cambodge", pour orchestre symphonique, soixante choristes et des instruments traditionnels khmers, probablement achevé d'ici 2010. Il a également reçu une commande de la "Angkor Dance Troupe", une compagnie de Lowell (aux Etats-Unis), ville dans laquelle a été présenté "Where elephants weep" en avant-première, à la fin du mois d'avril 2007. "En composant cet opéra, je m'étais fixé deux objectifs : qu'il soit populaire (je voulais notamment utiliser de bonnes mélodies que j'avais composées) et académique (je voulais faire un véritable opéra, utiliser les instruments comme une technologie), explique encore Him Sophy. Cet opéra, je l'ai composé pour tous les Cambodgiens, quel que soit leur niveau de vie. Mais pas seulement. Quand nous avons présenté l'avant-première à Lowell, des spectateurs m'ont aussi remercié d'avoir créé, composé non pas uniquement pour les Cambodgiens mais pour tout le monde. Même s'il y avait suffisamment d'argent au Cambodge pour produire de tels spectacles, je ne suis pas certain que ce serait souhaitable de faire une production 100% cambodgienne. C'est justement ce qui est formidable, dans ce monde universel de l'art, en ce 21e siècle : aujourd'hui, l'Est peut rencontrer l'Ouest sans problème".
Egalement sur Ka-set  -Série sur les Khmers du Massachusetts et la communauté cambodgienne de Lowell, aux Etats-Unis, ville dans laquelle l'opéra "Where Elephants Weep" a été présenté en avant première, à la fin du mois d'avril 2008 - Le rock cambodgien renaît sur la Toile (14-10-2008) - Messenger Band : sept ouvrières tissent en chantant le fil de leur quotidien au Cambodge (29-09-2008) - Yiphun Chiem, apsara du bitume, au Tarmac de la Villette (28-04-2008) |