Ka-set
Ka-set est un site d'information indépendant mis à jour quotidiennement en français et en khmer sur le Cambodge et les Cambodgiens d'ailleurs.
Bookmark and Share

Derniers commentaires

Rendez-vous

"Uganda's Cattle War" & "General Idi Amin Dada" / Meta House
→mer mar 10 @ 19:00
Infernal Affairs / Chinese House
→mer mar 10 @ 19:30

Alerte

Recevez les derniers articles par courriel



 
 
Messenger Band : sept ouvrières tissent en chantant le fil de leur quotidien au Cambodge
Par Zineb Dryef avec Ros Dina   
Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
29-09-2008

Cambodge - Messenger Band © John Vink / Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le14 septembre 2008. Les ouvrières du groupe Messenger réunies à l'organisation Womyns Agenda for Change
© John Vink / Magnum

 

Elles ne ressemblent en rien aux créatures omniprésentes sur les écrans de télévision au Cambodge. Aux robes aux couleurs acidulées et aux reprises de tubes occidentaux, les filles du Messenger Band préfèrent les jeans et le chant traditionnel a capella. Les cheveux sagement noués sur la nuque, le visage sans fard, elles avancent timidement sur la petite scène improvisée de la Meta House,  un centre culturel et artistique de Phnom Penh. L'une d'elles a même gardé son gros sac en bandoulière. "Mon patron m'oblige à travailler tout le temps, je ne m'arrête jamais, maman. Je travaille et je ne sais plus s'il fait jour, s'il fait nuit. Je fais attention à mon salaire chaque mois mais après avoir payé le loyer, l'électricité, l'eau et la nourriture, il ne reste pas grand-chose. Et je vous l'envoie, à vous, ma famille", entonnent-elles.


Les ouvrières de la confection textile qui forment le "Messenger Band" ouvrent ainsi le concert. "Cruel Karma" raconte les fins de mois difficiles de leurs pairs : quelques dizaines de dollars pour tout salaire à partager avec leurs familles, vivant en province.

Un répertoire qui se nourrit des préoccupations sociales
Avec des mots simples, ce groupe, crée en 2005 par une ONG de défense des droits des femmes, Womyn's Agenda for Change (WAC), entend porter la parole des sans-voix. Endettement, prostitution, sida, violences conjugales, précarité… Messenger Band calque ses préoccupations sur la foultitude de combats menés par la WAC. Leur démarche essentiellement pédagogique et militante transparaît dans les textes. Qui enseignent, dénoncent et supplient.

Vun Em, Sothany, Chivika, Sompose, Somneang, Leakna et Van Huon travaillent toutes dans les usines de confection textile de Phnom Penh. Ou y ont travaillé. Van Huon est d'ailleurs absente du concert de la Meta House. Pour la trouver, il faut se rendre devant l'usine Kings Land dont elle a été congédiée il y a quelques mois. Cette petite brune de 24 ans consacre ses journées à poursuivre une grève reconduite depuis janvier dans son usine, suite au licenciement de 17 employés, tous syndiqués : "Le patron nous a reproché de privilégier notre activité syndicale à notre travail"  Depuis, une guerre intestine entre les différents syndicats a envenimé un conflit qui s'éternise. Sans salaire depuis des mois, Van Huon ne se démonte pas : "On était 600 au départ. Nous ne sommes plus que 13 grévistes aujourd'hui, mais on est déterminés. Faire partie de ce groupe m'encourage à continuer la lutte parce que je connais mes droits."

Un succès encore confidentiel
Se produisent-elles dans les usines, entonne-t-on leurs airs durant les grèves ou leurs tours de chant ne se confinent-ils qu'à un public restreint comme ce samedi soir à la Meta House? Leurs principaux concerts ont été donnés pour des événements comme la Journée de la Femme ou la Fête du Travail. Face à un public déjà acquis, puisque militant et informé. A la WAC, on assure pourtant que le groupe est populaire, y compris dans le Cambodge rural et défavorisé. Van Huon dit chanter "parfois" des extraits de leurs chansons durant les grèves. Difficile pourtant de se faire connaître au Cambodge sans passer par la case télé... dont les Messenger semblent encore loin. A Chom Chao, le quartier ouvrier de la capitale, personne ne semble connaître le groupe.

Raconter le quotidien des ouvrières à leurs parents
Le week-end, les filles sillonnent villes et campagnes pour donner des concerts et conduire des débats. Elles se nourrissent ainsi du quotidien des uns et des revendications des autres. Comme l'indique le nom du groupe, elles se veulent messagères des laissés-pour-compte. Dont elles reprennent les paroles pour écrire leurs textes. Van Houn se souvient d'un week-end passé à Kompong Speu : "On a distribué nos cassettes et nos posters. On a chanté quelques extraits. C'est ainsi qu'on montre à ces familles ce que sont les conditions de vie de leurs enfants à Phnom Penh. Certains pleurent. Tous découvrent cette réalité. On espère les faire réfléchir parce que ces sommes sont une lourde charge pour la plupart d'entre nous."

Des parcours similaires
Engagées dans le groupe après une audition menée par la WAC dans les usines, les sept chanteuses présentent des parcours similaires. Issues de familles modestes et nombreuses, elles ont pris le chemin des quartiers ouvriers de la capitale vers 15-16 ans. Toutes ont sacrifié leurs études.

Sompose paraît avoir 18 ans. Elle en a 26. Débarquée à Phnom Penh il y a 10 ans, elle a d'abord été recalée des usines où elle s'est présentée. Trop jeune, trop chétive. Elle a essayé de monter un petit commerce avec d'autres filles, a échoué, puis est rentrée dans son Prey Veng natal. Un an après, elle est revenue à Phnom Penh et a été engagée dans une usine. Deux ans de conditions de travail déplorables et un problème à l'estomac l'ont forcée à arrêter.

Aujourd'hui, elle travaille 8 heures par jour dans une usine de confection "moins dangereuse" et gagne 50 à 60 dollars par mois. Selon le volume de ses heures supplémentaires. Depuis 2000, elle envoie une petite rente mensuelle de 25 dollars à ses parents mais reconnaît se dispenser de le faire ces derniers mois. "La vie est devenue trop chère. Je dois payer 23 dollars par mois pour mon loyer. On était quatre dans l'appartement, on n'est plus que deux."

Pour Leakna, les débuts ont été moins difficiles. En 2004, sur les conseils de sa sœur, elle postule dans une usine : "Ma sœur m'a tout appris, ça m'a évité de payer les 50 dollars qu'ils font payer pour la formation." Elle vit chez ses parents dans les environs de Phnom Penh.

Toutes sont membres bénévoles du groupe à l'exception de Sokhary qui, en 2004, a arrêté de travailler. Elle est employée à la WAC. Pour les déplacements en province, l'ONG leur verse une indemnité équivalente à une journée de travail à l'usine (environ 2 dollars).  

Les Messenger girls se disent "fières" de leur musique. Van Huon les a rejointes un peu par hasard : "J'avais l'habitude d'aller chercher à manger dans une des antennes de la WAC. [ L'association dispose de 7 centres d'information et d'aide dans les quartiers ouvriers] Petit à petit, je me suis intéressée à mes droits et, plus largement, aux questions de société."

Un titre dédié aux habitants de Boeung Kak
 Le groupe a récemment enregistré un titre avec Kong Nay, le "Ray Charles" cambodgien, l'un des joueurs de chapei - luth traditionnel – le plus célèbre du pays. "Land and Life" est diffusé sur YouTube. Le clip a déjà enregistré quelques milliers de visites. Cette chanson phare du groupe est dédiée aux habitants du lac Boeung Kak, menacés d'expropriation. Aux images d'expulsions violentes succèdent celles d'un Cambodge rural, pacifié et prospère :

"Nous, les Cambodgiens des villes et des campagnes, avons un héritage culturel ancestral reconnu, agréable, lumineux. De l'eau, des forêts, des terres où vivent en harmonie les hommes et leurs bêtes. Mais tout a changé, nos villageois ont des problèmes. Pour des dollars, nous perdons nos maisons et nos terres",  déplore la chanson.

En dehors des heures de travail, ces petites mains de la confection répètent sur la péniche qui accueille les bureaux de la WAC. Deux disques ont déjà été produits et essentiellement distribués dans le milieu associatif et militant. Un troisième est en préparation. Messenger Band touche par sa sincérité et son dynamisme mais semble toujours en rôdage, en dépit de ses trois ans d'existence. Si l'ONG se félicite de la création de ce premier groupe musical contestataire totalement féminin, il reste à lui trouver un public. Et si Preap Sovath - grande star de la chanson au Cambodge - leur proposait un duo ? Spontanément, elles protestent : "Non, si c'est une de ses chansons, cela ne nous intéresse pas. Messenger Band fait de la chanson réaliste." Et un de leurs textes ? Elles rient - l'hypothèse est hautement fantaisiste - avant de répondre : "Oui, évidemment. On veut toucher le plus large public possible."

 


0 Commentaire
Ecrire un commentaire
Email:
 
Titre:
Nom:
Website:
2 000 caractères restants
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
Saisissez le code que vous voyez.

Nous vous remercions de votre commentaire. Votre message pourra être publié sur le site de Ka-set et sera visible par tous les utilisateurs après validation par la rédaction. Veuillez noter que les commentaires dont la longueur dépasse 2 000 signes, espaces compris, ne pourront pas être publiés dans leur intégralité. Pour tout renseignement sur ce service : Cet e-mail est protg contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set

- Boeung Kak : les jours du plus grand lac de Phnom Penh sont comptés (18-09-2008)


"La complainte d'une chanteuse de karaoké" (chanson des Messenger)
"Depuis que je suis née, je suis poursuivie par le mauvais sort; ma vie ne ressemble pas à celle des autres. Vivant toujours dans le malheur, je porte la charge de ma famille; je suis couverte de honte et je vends ma voix.
Je suis devenue chanteuse de karaoké, je chante dans les karaokés, je ne veux pas être ici mais je suis pauvre. Ne me blâmez pas, j'essaye de vivre dans cette obscurité.
Bien que je travaille jour et nuit et ne me repose jamais, je suis toujours pauvre, j'étais endettée auprès de mon propriétaire. Si je prends du repos, ils réduisent mon salaire.
Les larmes d'une chanteuse de karaoké qui vit comme une esclave, sans liberté. J'ai été maltraitée par le propriétaire et forcée de servir les clients."

La voix des ouvrières de la confection textile (chanson des Messenger)
"La voix des ouvrières de la confection textile doit être portée haut et fort pour dire à toutes les femmes cambodgiennes combien il est dur d'être une domestique. Ils nous maudissent, ils nous blâment nous traitant de mauvaises filles, alors que nous n'avons ni droits, ni liberté.
Nous sommes toutes des ouvrières, nous vivons dans de mauvaises conditions, nous luttons avec difficulté, nous sommes fatiguées, mais nous ne disons rien. Nous travaillons dur et une grande partie de cet argent gagné sont des dollars qui vont aider ma mère.
Cette chanson raconte la vraie vie des ouvrières. Ayez pitié de nous, considérez notre vie, notre souffrance. Nous souffrons, nous avons des problèmes parce que nous sommes exploitées par les patrons d'usine.
Lorsque les ouvrières vont mal, qui peut les aider à résoudre leurs problèmes? Où est la justice? Quand j'ai besoin de vous, pourquoi m'ignorez-vous?"

 

 
Empower your lifestyle with BlackBerry from Hello
 

Cet e-mail est protg contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir